Chronique RECYNET de la boue

Emmanuel ADLER, consultant et chercheur – aconsult@wanadoo.fr

Voyage au bout de l'innocuité ou une approche cohérente pour définir une bonne qualité des boues d'épuration est-elle possible ?

Sommaire

Introduction
La véritable intox de la nocuité
L'innocuité, un thème médiatisé
L'innocuité des boues, un mirage ?
Du poison au bout de la flèche
Innocuité ou précaution ?
Innocuité ou business ?
L'innocuité à toutes les sauces
Un colloque pour inoculer une culture de risques
Brèves

Le chieur d'écus, 1449
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Introdution

Aujourd'hui comme hier, un aphorisme fort à propos de Confucius rappelle que "l'homme supérieur est celui qui met d'abord ses paroles en pratique, et ensuite parle conformément à ses actions". En matière de gestion optimisée de l'excrémentiel justement, Victor Hugo, en 1862 dans "Les Misérables" , soulignait que les Chinois pouvaient donner des leçons en matière d'évaluation de la valeur de l'or marron. Aujourd'hui, alors que notre monde est suspendu à l'évolution accélérée des règlements de toutes sortes dont ceux qui s'appliquent à nos chères immondices , il est salutaire de questionner nos écrits et les acquis historiques pour "mettre en perspective" ce champ et créer les conditions d'une analyse dynamique. Elément fondamental et pluridisciplinaire des enjeux liés à la protection de la santé (humaine, animale et végétale) et de l'environnement, la notion "d'innocuité" mérite l'attention. C'est pourquoi elle fait ici l'objet d'une réflexion dans cette studieuse chronique de la nouvelle année 2004 au côté des échos d'un récent colloque INRA-ADEME sur les risques liés à l'épandage des déchets organiques et des brèves.


La véritable intox de la nocuité

"Peut-on les épandre, les incinérer ou les mettre en décharge?" s'interroge avec angoisse le gestionnaire en prenant connaissance des résultats "limites" des analyses de ses boues d'épuration. Dans la pratique contemporaine en effet, les procédures produisent des valeurs, qui, par comparaison aux références réglementaires imposent des contraintes de gestion. Si ces valeurs sont supérieures, le fonctionnement du système est modifié par la mise en place d'actions spécifiques nécessairement plus lourdes et pas toujours cohérentes avec l'existant. Dans le domaine de la gestion agronomique des résidus organiques, 3 principaux types de contraintes sont à considérer, soit la voie réglementaire sur l'épandage des déchets, soit la normalisation ou enfin l'homologation des amendements et matières fertilisantes. Or, ce corpus hétérogène est en évolution permanente avec une flopée d'acteurs investis d'une parcelle d'autorité qui intervient pour définir des règles qui s'imposent, l'abondance de textes étant souvent au détriment des contrôles et du suivi. Par rapport au propos qui est d'étudier le principe fondamental déterminant l'établissement des curseurs de ces règles, à savoir le caractère d'innocuité, il peut être souligné que la preuve de l'efficacité, absente de la logique anglo-saxonne confiante dans la jugement du marché, semble avoir trouvé ses limites dans le domaine des matières fertilisantes. Ce qui importe est de bien s'assurer que les indésirables sont en deçà des limites afin de pouvoir correctement gérer ses résidus organiques, ainsi aptes à la filière. Et pourtant, comment comprendre que les limites reculent sans cesse ? Qui les fixe et comment ? Comment sont-elles évaluées ? Quels rapports entre hygiénisation, innocuité et précaution ?

L'innocuité, un thème médiatisé

Actualité oblige, la toute récente Commission d’orientation du Plan national santé environnement constituée le 17.9.2003 par les ministres en charge du travail, de l’environnement et de la santé a rendu le 13.01.04 dernier son rapport diagnostic préliminaire sur la santé environnementale en France (travail de synthèse effectué avec l’Agence française de sécurité sanitaire environnementale). Les 22 experts ont ainsi constaté que "l’organisation de l’espace urbain, la conception des logements et leurs conditions d’occupation ont, dans le passé, favorisé le développement de nombreuses maladies, telles la tuberculose ou les intoxications au monoxyde de carbone; ces fléaux, sans avoir disparu, sont aujourd’hui mieux maîtrisés. Les conditions de travail se sont profondément transformées, et les menaces liées à la présence d’agents microbiens ou de substances chimiques nocives sont aujourd’hui d’une ampleur sans commune mesure avec la situation qui prévalait encore il y a 30 ou 40 ans, fruit de réglementations plus strictes et d’un appareil de prévention mieux organisé. L’espérance de vie a considérablement progressé au cours du 20ème siècle, et continue de croître à un rythme élevé. Et pourtant…Et pourtant la population, en France comme dans tous les pays industrialisés, manifeste une préoccupation croissante à l’égard de la qualité de l’environnement physique, avec le sentiment que les dangers demeurent, voire se sont accrus. Initiées par des préoccupations sanitaires liées à l’environnement général et professionnel, des crises médiatiques et sociales parfois aiguës ont fait irruption au cours de la période récente (explosion annoncée du nombre de victimes de l’amiante; farines animales et maladie de la vache folle; mortalité précipitée et pollution atmosphérique; dioxine et incinération des déchets ménagers, rayonnements électromagnétiques émis par les antennes de la téléphonie mobile...). Or le débat public ne fait pas toujours la distinction entre les faits et les hypothèses, plus ou moins fondées scientifiquement. Ces accès de fièvre exercent une pression très forte sur les acteurs économiques et politiques, mais également sur la communauté scientifique et, en son sein, sur ceux qui contribuent au transfert des connaissances vers les instances en charge de la gestion des risques, activité qu’il est convenu d’appeler l’expertise. De craintes diffuses, on passe de plus en plus vite à la suspicion de négligence voire à l’accusation de faute. Le champ de la santé environnementale serait-il donc celui d’un formidable paradoxe pourquoi avoir si peur, si tout va aujourd’hui mieux qu’avant ? Une conséquence inattendue des progrès extraordinaires de nos connaissances scientifiques pourrait justifier ce point de vue. Est en cause l’effet d’optique produit par l’amélioration continuelle de notre capacité à analyser la qualité de notre milieu de vie : on mesure de plus en plus de paramètres physico-chimiques et microbiologiques, à des quantités devenues infinitésimales, dans l’air, l’eau, les sols, nos aliments... Ce biais du lampadaire (lorsque j’étais dans l’ignorance, je vivais heureux, maintenant que je sais qu’il y a cette substance nocive, je crains que le ciel ne me tombe sur la tête) pourrait en effet conduire à dilapider les rares ressources disponibles dans le vain espoir de faire disparaître cette menace nouvellement révélée. Pourtant, pour le toxicologue, depuis Paracelse, médecin suisse de la Renaissance, le poison, c’est la dose; n’empêche, pour l’homo mediaticus contemporain, le danger, c’est la mesure".


L'innocuité des boues, un mirage ?

Est-il possible de faire du propre avec du sale ? En matière de résidus de l'assainissement et sans commentaire car la conférence du 23.11.03 sur le devenir des boues domestiques a déjà été commentée dans ces colonnes, la Charte des recommandations rédigée par ces 15 citoyens a essentiellement considéré que les politiques devaient prendre en considération les 3 points suivants :

  • Dans l’état actuel des connaissances, on ne peut privilégier un mode d’évacuation plutôt qu’un autre. Tout dépend des situations locales (géographie, acteurs, installations, contraintes financières, etc.). Toutefois, à long terme, il convient de développer un épandage hygiénisé (en intégrant les techniques de séchage, chaulage ou compostage) quand cela est possible, afin de faire des boues d’épandage les plus fertilisantes, les plus efficaces et acceptables possibles, tout en privilégiant dans les grandes agglomérations le recours à l’incinération.
  • L’incinération est en effet une filière incontournable, notamment parce que les grandes villes doivent prendre en charge la plus grande partie des boues qu’elles produisent ; la solution de la co-incinération, parce qu’elle entraîne moins d’investissements, semble intéressante.
  • Renforcer les contrôles inopinés sur l’innocuité des émanations des stations d’incinération.
Du poison au bout de la flèche

Après ce long préambule, mettant en pratique l'expérience du sage, il convient de reconnaître le sens des mots. Ainsi, l'excellent Dictionnaire Historique de la langue française Robert précise : "Innocuité (mot précédent : innocent, ente et mot suivant innover) n.f. : a été dérivé savamment (1806, 1783, d'après Bloch et Wartburg) par suffixation du latin innocuus "qui n'est pas nuisible", "qui ne fait pas mal", formé de in- (préfixe négatif latin) et de nocere, d'abord "causer la mort de" puis dans la langue courante "causer du tort" (à nuire). Innocuité, reprenant le sens de l'étymon, désigne la qualité de ce qui n'est pas nuisible, notamment en médecine. On relève chez Claude Bernard (1878) l'emploi rare pour "qualité (d'un être) qui se défend parfaitement contre (des choses nuisibles)"; cet emploi est peut-être issu d'un autre sens du latin innocuus "qui n'a subi aucun dommage" (relevé chez Virgile). Le mot véhicule déjà la notion de réflexe immunitaire. Le mot nocuité n. f. est formé savamment (1823) sur le latin nocuus "nuisible". Nocif, adj. est emprunté (début 16è s. sous la forme noxif) au latin nicivus "nuisible, dangereux", dérivé de nocere. Voir innocent, nuire. Innocent, innocente : adj. et n. : est emprunté (1080) au latin innocens, -entis "qui ne fait pas de mal, inoffensif", en parlant des choses, et à propos des personnes "qui ne nuit pas, irréprochable", "qui n'est pas coupable"; le mot est formé de in- et de nocens, -entis, participe présent de nocere "faire du mal, causer du tort" (à nuire), lui-même de nex, necis "mort (violente)", qui se rattache à une racine indo-européenne nok- comme le grec nekros (à nécrose). Innocence est emprunté au dérivé latin innocentia "mœurs irréprochables, vertu", "non-culpabilité". Dans la religion chrétienne, le mot désigne l'état de l'homme purifié par un baptême (1656, Pascal). Dans l'usage courant, innocence désigne l'état de quelqu'un qui ignore le mal (1546, Rabelais) et de quelqu'un qui ne nie pas. Innocence signifie aussi "naïveté excessive" et "ignorance des chose sexuelles" mais innocence pour virginité est sorti d'usage.
De son côté, Nuire : v. intr. Est issu (1160) du latin populaire nocere "causer du mal, faire du tort", qui a lui-même donné l'ancien français nuisir (1119). Le radical a servi à former nuisance, n. f. (1120) "tort, dommage, préjudice", plus rare à partir du 17ème siècle. L'usage actuel du mot au sens "facteur de gêne ou d'insalubrité dans une zone donnée" (1863 en Angleterre) est repris dans l'anglais nuisance, lui-même emprunté au français (15è s.) et employé depuis le 17è s. pour une cause de gêne dans l'environnement".
Mais la leçon de français ne serait pas achevée sans questionner le mot toxique. En effet, en application du Guide 2003 d'élaboration du dossier technique relatif aux matières fertilisantes et supports de culture (art. L.255-1 à L.255-11 du Code Rural) réalisé par la Commission des Matières Fertilisantes et des Supports de Culture du Ministère de l’Agriculture (CMFSC), "toute inscription dans une norme française existante ou à créer doit recevoir un avis favorable de la Commission d’Etude de la Toxicité et du Comité d’Homologation". Ainsi, "Toxique n. m. et adj., réfection savante (1213) de formes altérées toxiche (v. 1155) et toscique est emprunté au latin toxicum "poison à l'usage des flèches", dit de tout poison en général et en particulier du laudanum (teinture d'opium safranée utilisée comme analgésique cutané, sédatif et antidysentrique). Le mot latin est emprunté au grec toxikon (sous-entendu pharmakon) "poison dont on imprègne une flèche", substantivation au neutre de l'adjectif toxikos qualifiant les flèches, dérivé de toxon "arc". Il est vraisemblable que toxon (qui, dés Homère, concurrence bios, le vieux nom indoeuropéen) soit un emprunt à l'iranien, peut-être aux Scythes, les Iraniens et les Scythes étant réputés pour leur pratique de l'arc. On peut évoquer les anthroponymes scythes toxaris, taxakis et le persan littéraire takhs "arc". Le mot, emprunté au sens général de "poison" est rare avant le 16è s. quant à son emploi adjectivité au sens de vénéneux" (1584), il est peu attesté avant 1845, puis devient usuel. Les dérivés et composés du mot sont postérieurs à 1800. Toxicologie n. f. (1803) "étude des substances toxiques", nom d'une branche importante de la pharmacologie, a pour dérivés toxicologique adj. (1832) et toxicologue n. (1842). Toxicomane adj. Et n. (1913) désigne toute personne qui use régulièrement de stupéfiants. Toxicomanie n. f. (fin 19è s.) semble un peu antérieur à toxicomane. Cette série est formée avec l'élément toxico- pris au latin toxicum. Cet élément est très productif dans la seconde moitié du 19è s. et au 20è s.. Toxicité n. f. nom didactique exprimant le caractère toxique d'une substance, est attesté depuis 1865; il a servi à produire l'antonyme atoxicité (20é s.) qui répond à l'adjectif atoxique (1838)".

Innocuité ou précaution ?

Après cette leçon de français forcément imparfaite (à défaut de leçons sur l'anglais et l'allemand qui exercent une grande influence sur l'Hexagone), il convient d'examiner la face contemporaine de l'innocuité. Explorant au travers du principe de précaution les limites de l'innocuité, cette "relative innocence", le sociologue Olivier Godard, directeur de recherche au CNRS, précise que "la règle d'abstention c'est le fait d'obtenir la preuve de l'innocuité avant que quelque chose (un produit, une technique, une activité) soit autorisée. En l'absence de preuve d'innocuité, il faudrait s'abstenir, c'est-à-dire interdire ou empêcher. Une société avec le degré 0 de risque, ça n'existe pas et la référence à l'innocuité peut avoir un sens légitime dans des contextes particuliers très précis, mais ailleurs il s'agit d'une rhétorique qui ne peut être prise à la lettre. Chaque option d'action est donc de l'ordre de l'action et non pas de l'abstention, et d'une action que j'appelle raisonnée autant que possible; ce qui nous amène à l'idée de proportionnalité qui est une des figures vers lesquelles s'exprime cet attachement à la raison".
Du point de vue de l'hygiéniste, pour Jean Lesne de l'ENSP (Ecole Nale de la Santé Publique, Rennes), "la formalisation de cette démarche d’évaluation des risques liés aux expositions environnementales a été proposée par plusieurs agences américaines responsables de la santé publique, il y a une quinzaine d’années. La transparence qu’implique ce processus est très bénéfique à la gestion des risques, dans l’action préventive de fond, comme en temps de crise. En effet, à partir du moment où l’on est capable de définir l’objectif de qualité du produit fini en termes de risque acceptable, il devient possible d’optimiser avec rigueur l’adéquation entre le traitement et la qualité de l’eau brute. Par contre, pour une ressource de qualité donnée, l’objectif de qualité du produit fini peut se traduire par un objectif d’efficacité de traitement. Ou bien, les performances d’efficacité de traitement étant connues, il devient possible de définir des objectifs précis de qualité des ressources. Dans ce schéma rigoureux, malgré toutes les incertitudes autour de la relation dose-réponse utilisée (et elles sont nombreuses), il est clair que l’absence de détection (de pathogène) dans le produit fini ne peut être un critère fiable ni pour l’innocuité du produit, ni pour la validation sanitaire de l’efficacité d’un traitement, comme pouvaient le prétendre à tort les tenants de la démarche classique de l’hygiène publique. La stratégie de contrôle du produit fini doit donc être revue. Elle pourrait être organisée de la façon suivante : validation initiale solide de l’efficacité du traitement pour prouver que la solution technique permanente qui a été choisie est bien appropriée au contexte, suivi microbiologique allégé et automatisé pour la détection d’une recontamination ou d’un accident de fabrication, contrôle microbiologique renforcé après un dépassement persistant, jusqu’au retour à la normale". Avec l'eau potable, l'analyse s'étend au-delà du champ des déchets organiques et de l'environnement pour considérer la santé humaine, item qui rapproche de l'essentiel, à savoir, "la peur de la mort, élément commun à tous les hommes".

Innocuité ou business ?

Dans un article intitulé "innocuité des aliments : protection ou protectionnisme ?" de 1999 et écrit par la Direction de l'alimentation, de l'agriculture et des pêcheries de l'OCDE avec l'INRA, les auteurs soulignent que "les consommateurs souhaitent que leur gouvernement contrôlent davantage l’innocuité et la qualité des aliments. Des réglementations trop floues ou en excès peuvent constituer des obstacles aux échanges. Évaluer les coûts et les avantages plutôt que de se limiter aux risques permet d’améliorer la sécurité des aliments tout en évitant de tomber dans le protectionnisme….". A propos de la vache folle, Jean-François Mattei, rapporteur de la mission d'information commune sur l'ensemble des problèmes posés par le développement de l'épidémie d'encéphalopathie spongiforme bovine déclare "j'émettrai une opinion personnelle, qui n'est pas celle de la commission dont j'ai été le rapporteur : si ces farines animales présentent toutes les garanties d'innocuité, c'est-à-dire l'absence totale de contaminant, prion ou autre, ce sont des nutriments tout à fait consommables par les animaux et qui ne posent aucun problème en terme d'alimentation. Le principe de précaution est, en l'espèce très recommandé et très utilisé; il le sera sans doute aussi pour les boues des stations d'épuration et les OGM. Lorsque nous n'avons pas la preuve, scientifiquement établie, de l'innocuité ou de la dangerosité d'un produit, le principe de précaution consiste à se mettre en position d'attente et à développer des moyens de recherche pour essayer d'y voir clair". Dans la rubrique débats et opinions (Le Figaro, 31.01 et 1.02.04), Jean Carlet, ex président du Comité de lutte contre les maladies nosocomiales et chef du service réanimation polyvalente de l'Hôpital St Joseph à Paris établit un parallèle avec un article intitulé "les maladies nosocomiales à l'hôpital, des microbes et des hommes" dans lequel il précise que "l'homme sain vit en cohabitation avec des milliards de bactéries, sur la peau (staphylocoques non pathogènes, staphylocoques dorés pathogènes en transit), dans le nez (staphylocoques dorés chez 20 à 30%) ou dans l'intestin, en particulier le colon, véritable "bombe bactériologique "interne. Cette cohabitation fonctionne habituellement très bien. Mais surtout certains de ces microbes sont essentiels à la protection de l'homme contre d'autres microbes envahisseurs. Les microbes sont nos ennemis et nos amis. Une meilleure prévention passe par une meilleure connaissance, et, j'ose à peine le dire, dans un certain respect de l'ennemi…"

L'innocuité à toutes les sauces

La consultation sur le mot innocuité à l'aide du moteur de rechercher Google news dans l'actualité du 6.2.04 a fait remonter quelques brèves. Ainsi, à propos de l'innocuité des pesticides (Terre-net, 3.02.04), BASF, cite pour preuve le délibéré du 17.12.03 de la Commission d'étude de la toxicité (Comtox), autorité consultative compétente en terme d'homologation des produits phytosanitaires, dans lequel celle-ci aurait confirmé sans aucune ambiguïté l'innocuité du Régent TS pour la santé humaine, en réaffirmant que l'utilisation du produit est conforme aux exigences européennes pour la santé des applicateurs et que l'usage du Fipronil ne présente pas de risque d'effets nocifs pour le consommateur. Aussi, BASF estime-t-il que les accusations portées contre le Régent TS sont sans fondement de risque pour la santé humaine". Sur l'alimentation, la controverse autour de l'innocuité du saumon d'élevage (Le Monde, 22.01.04) relate une étude américano-canadienne qui fait état du caractère potentiellement cancérigène de ce poisson issu de l'aquaculture, de nombreux scientifiques, européens et américains, contestant vivement les conclusions de ces travaux. Côté business toujours, l'entreprise de produits pharmaceutiques (Webfin – 5.02.04) rapporte que Axcan Pharma accroît son bénéfice de 59 % après avoir fait part de données d'efficacité et d'innocuité positives pour ITAX, un médicament acquis des Laboratoires Abbott. Enfin, alarmiste (Bluewin – 5.02.04), un article s'interrogeait sur la relation entre cancers du sein et déodorants sur la base des travaux d'une équipe de chercheurs britanniques (université de Reading) qui a mis en évidence, dans des tumeurs du sein, des teneurs très élevées de composés chimiques utilisés dans la fabrication de déodorants, les parabens et leurs dérivés couramment utilisés comme conservateurs dans l'industrie alimentaire. A des doses d'environ 0,1%, ils servent à conserver les œufs et préparation de poisson mais aussi les produits à base de fruits (jus, compotes) et les viandes séchées (activité anti-listeria). Très solubles et peu sensibles au pH, ils sont donc aussi utilisés comme agents anti-microbiens dans l'industrie pharmaceutique et cosmétique. Mais les mécanismes d'action de ces composés sont encore mal connus et leur innocuité n'est pas parfaite selon les chercheurs qui précisent qu'à dose élevée, ils présentent une certaine toxicité qui justifie de ne les utiliser qu'à dose faible et de les réserver à la conservation d'aliments consommés en petite quantité".

Il semble bien qu'une définition précise de l'innocuité soit pour le moins délicate mais que de nombreux tests permettent d'en évaluer les enjeux analytiques. Sur le plan agronomique, Corinne Bitaud, directrice du CRITT RITTMO (Recherche Innovation Technologie Transfert pour les Matières fertilisantes Organiques) souligne que "la position adoptée par son équipe, en attendant des directives plus précises, est d'apporter des réponses à 3 niveaux : la plante (si ça ne pousse pas le paysan est fâché et il a raison), l'environnement (si le fonctionnement du sol est perturbé ou si les poissons nagent sur le dos, on n'a pas l'air malin) et la chaîne alimentaire (si le consommateur bouffe des polluants accumulés dans ses légumes il râle et il a raison). Pour évaluer la toxicité pour la plante, il faut faire un test de phytotoxicité le plus proche possible des conditions normales d'utilisation du produit en termes de substrat (sol) et de doses étudiées. Pour évaluer l'impact sur l'environnement, il faut choisir parmi une batterie de tests et notre stratégie consiste à combiner les types de toxicité (aiguë, chronique) avec les types d'organismes (animaux, végétaux, bactéries) et avec les types d'écosystèmes (eau, sol). Actuellement nous proposons de faire un test Lemna ou un test Algues (toxicité chronique, sur plante), un test Daphnies (toxicité aiguë, sur animal aquatique), un test vers de terre (idem mais organisme du sol) et un test de génotoxicité (divers organismes possibles, dont bactéries). Pour ce qui est de la chaîne alimentaire, on ne fait en routine que les analyses de micropolluants, mais dans le cadre d'études plus lourdes on travaille sur la bioaccumulation, notamment des ETM. Enfin, ma philosophie sur ces tests d'innocuité est qu'il est bien entendu qu'ils ne permettent pas de tout voir, qu'il est bon qu'il en existe un assez grand nombre pour pouvoir cibler les situations particulières (c'est pourquoi nous en développons actuellement de nouveaux), qu'il serait bon qu'on travaille aussi à des tests explicatifs et pas seulement descriptifs et enfin que ne pas tout savoir est toujours mieux que de ne rien savoir !".

Un colloque pour inoculer une culture de risques

Intitulé "Nouveaux outils d'évaluation agronomique et de prévention des risques pour les écosystèmes", ces 2 journées organisées par l'ADEME et l'INRA, avec le soutien des Ministères (Agriculture et Ecologie) les 20 et 21.01.04 ont rassemblé plus de 300 personnes autour des enjeux liés au recyclage des produits résiduaires. Afin de préciser les conditions d'évaluation de l'efficacité agronomique de ces amendements, de leur impact sur les produits agricoles et les milieux, mais aussi de développer les connaissances sur les enjeux et les stratégies, le programme Agrede a été réalisé avec 13 projets pour un montant total de l'ordre de 1 M€. Au terme des travaux engagés, une restitution des résultats a été réalisée en une quinzaine d'exposés sur divers points (méthodes d'analyse, modèles d'interprétation, tests d'écotoxicité, valeur fertilisante, évaluation des risques de diffusion de polluants dans l'agrosystème et de contamination des produits et des impacts sur les écosystèmes). L'excellent n°25 des Dossiers de l'environnement de l'INRA constitue une synthèse très complète de l'ensemble de ces travaux. Il est intéressant de souligner que seul 1/4 du colloque a été consacré aux impacts positifs du recyclage, les aspects négatifs étant longuement développés avec le programme de recherche Vadetox de l’ADEME présenté par Isabelle Feix et Antonio Bispo. Ce programme de recherche, lancé en 1996, a rassemblé 18 laboratoires français qui ont évalué l’impact de 8 matrices variées valorisées en agriculture. Différentes méthodes physico-chimiques et biologiques ont été utilisées au laboratoire mais également sur un dispositif expérimental de plein champ afin de relier les impacts potentiels (constatés au laboratoire) et les impacts réels (mesurés sur le terrain).

Brèves

Un récent document de la commission européenne sur la stratégie en matière de directive boues et compost a été diffusé avant une réunion de réflexion à Bruxelles à la mi-janvier qui a rassemblé environ 100 personnes. Si certains participants ont plaidé en faveur de la collecte sélective et du compostage, d'autres, dont Tim Ewans, président du TC 223, ont souhaité que la Commission se focalise sur la qualité des matières recyclées et laisse aux professionnels la tâche d'atteindre les objectifs de qualité, l'approche HACCP étant considérée avec bienveillance. Enfin, de brillants spécialistes ont demandé qu'une seule directive s'applique à tous les résidus épandus.
Par ailleurs le 8.01.04, le Comité Scientifique pour la toxicité, l'écotoxicité et l'environnement (CSTEE) a publié un avis extrêmement critique sur une étude réalisée pour la Commission et intitulée "métaux lourds et composés organiques des déchets recyclés en matières fertilisantes", soulignant la grande difficulté à dire des vérités en matière de faibles doses…
Enfin, il faut signaler la parution d'un ouvrage intitulé "risques parasitaires liés aux déjections d’origine humaine et animale manipulées ou épandues, le péril fécal et le problème de l’eau" écrit par Jacques Euzéby, membre de l’Académie nationale de médecine et de l’Académie vétérinaire de France et diffusé par la librairie Lavoisier. Cet ouvrage scientifique de 300 pages, avec 99 figures complémentaires et plus de 800 références bibliographiques, fait un point dense sur la biologie des parasites et sur la situation actuelle du problème de santé publique lié aux matières fécales.
A signaler enfin, la publication par le CERTU d'un ouvrage intitulé "évaluation des impacts des stations d'épuration et de leur réseau de collecte, éléments techniques". En effet, les STEP et leur réseau de collecte visent à améliorer l’environnement mais ces ouvrages peuvent aussi avoir des effets négatifs, par le bruit et les odeurs qu’ils génèrent, par le rejet d’effluents traités dans les eaux, ou encore par leur impact sur le paysage. Plus de 20 ans après la parution du premier guide sur les études d’impact de STEP, ce nouveau guide de 130 p actualise en fonction des nouvelles techniques et réglementations en 15 fiches thématiques la nature des impacts, le contenu d’une étude d’impact, les outils et méthodes d’investigation.


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