Chronique RECYNET de la boue

Emmanuel ADLER, consultant et chercheur – aconsult@wanadoo.fr

Immondices, plaidoyer pour une histoire fatalement engagée

Sommaire

Introduction
Toute production s'accompagne de déjections
Du tonus dans le compost
Peut-on considérerles boues autrement ?
Réflexions sur "l’art de chier dans les bois"

Le chieur d'écus, 1449
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Introdution

Chronique de la nouvelle année, cette édition balaye dans le respect des traditions le monde du déchet putrescible, évoquant avec éclectisme cycle du carbone, diagnostic médical de l'excrément, brèves d'actualité et enfin, sujet délicat, la défécation extra muros des promeneurs.

Toute production s'accompagne de déjections

Comme le soulignent les plus hautes autorités de l'Etat, il est des enjeux collectifs primaires qu'il convient de considérer avec grande attention. Mais si l'eau pure capte facilement l'intérêt de l'homme, la crasse grisâtre abandonnée sur la berge est le plus souvent ignorée, car le déchet renvoie à la mort et à l'inutilité de la matière. Et pourtant, il est fatalement incontournable de consommer pour vivre (et non l'inverse !), le cycle biologique de tout organisme impliquant une gestion des flux de matières, avec des intrants pour satisfaire les besoins et un ensemble composite d'excreta, communément nommés immondices et souvent abandonnés. Ainsi et en écologie (voir schéma ci-après), la "loi du 10%" stipule que les consommateurs conservent environ 10% de la nourriture, le solde de 90% étant utilisé pour assumer diverses fonctions vitales (respiration, déplacement, digestion et production d’excrément, maintien de la chaleur, résistance au stress, transpiration…). Afin de justifier scientifiquement l'évidence du rôle des déjections dans le cycle du carbone, le schéma ci-après illustre la fonction fondamentale des excrétions qui interviennent de façon conséquente dans les transferts exprimés en milliards de tonnes d'équivalent carbone :

 

Du tonus dans le compost

Dans le domaine de l'urbain, la ville de Narbonne a engagé sur 4 ans une étude d'un coût global de 0,6 M€ sur le compost dans le but de valoriser ses boues d'épuration. Pour accompagner ce projet, un programme de recherche a été élaboré par l'Ademe, le Laboratoire de biotechnologie de l'Environnement de Narbonne (INRA), l'Agence de l'Eau Rhône-Méditerranée-Corse, le Conseil Régional de Languedoc Roussillon, l'Institut Institut Technique du Vin (ITV) et Veolia Environnement (Creed et Anjou Recherche). L'objet de la recherche est de quantifier les effets bénéfiques du compost sur le sol et de préciser les prescriptions techniques garantissant son innocuité sur l'environnement et en particulier sur les cultures viticoles.
En matière d'effluents d'élevage, deux projets de recyclage à la ferme ont été primés par la Fondation Sarazin, soutenue par la maison de semences Pioneer, basée près de Toulouse, et spécialisée dans le maïs. La Fondation Sarazin a ainsi récompensé Arvor Compost dans le Morbihan, Sarl de 12 éleveurs de porcs, qui a passé un partenariat avec les collectivités locales voisines, de reprise des déchets verts. L'autre lauréat est Valorg Élorn, structure qui regroupe cinq agriculteurs, dont deux éleveurs de dindes, et dont l'activité consiste à traiter par compostage des déchets verts de Brest avec des fientes de leurs élevages. Dans les deux cas, le compost est vendu à des pépiniéristes, horticulteurs ou maraîchers de plein champ.
Du côté suisse, le chanvre se reconvertit en huile essentielle et en compost. En effet, un récent lot de 50 tonnes de chanvre saisies en novembre 2001 dans le cadre de l'instruction ouverte contre le chanvrier valaisan Bernard Rappaz ont été transformées en huile essentielle et en compost, le code pénal ayant été modifié. Désormais à l'instar du canton du Tessin, la destruction immédiate du chanvre saisi pourra être autorisée au stade de l'enquête, avec indemnisation du lésé si la décision de destruction s'avérait injustifiée.

Peut-on considérer les boues autrement ?

De façon analogue aux déjections produites par les chères têtes blondes, rousses, brunes ou crépues, l’observation de la couleur des boues ne pourrait-elle pas devenir sujet de recherche et de connaissance ? Ainsi, sur la base de diagnostics médicaux, la couleur foncée traduirait la présence de vin rouge, de certains fruits ou médicaments contenant du fer ou du bismuth, une teinte verte jaunâtre traduisant un excès de bile associé à des diarrhées avec infection intestinale, voire inanition.
De son côté, le jaune canari caractériserait une diète constituée principalement de produits laitiers, la coloration argile révèlerait l’absence de bile causée par une obstruction biliaire, le jaune pâle la stéatorrhée (excédent de graisse). Enfin, le rouge traduit la présence sang provenant de l'intestin terminal (ex. hémorroïdes, cancer, polypes) et la couleur noire diagnostique le méléna, qui est un excès de fer.

Réflexions sur "l’art de chier dans les bois"

Traiter au grand jour de ce que chacun réalise le plus souvent dans l’intimité peut relever de la provocation voire d’une grave faute de goût au pays de Brillat Savarin. Mais ce serait méconnaître le contenu, fort digeste, de l’ouvrage majeur de ce magistrat écrit en 1826 et intitulé « physiologie du goût » dans lequel les mécanismes de l’assimilation des aliments côtoient ceux qu’il faut maîtriser pour réaliser les meilleures recettes de cuisine. Sujet tabou hier comme aujourd’hui, les choses liées à l’excrément peinent actuellement à trouver une place honnête dans les sciences modernes, alors même que la putréfaction a fait l’objet de diverses recherches aux 18ème et 19ème siècles. Et pourtant, promeneur solitaire ou militaire en campement de campagne, la gestion de la feuillée est toujours un moment critique de l’existence, de l’individu comme du groupe auquel il appartient, car le bon ordre public ne saurait souffrir le péril fécal. L’objet de ce papier, qui pourra après lecture être valorisé dans une seconde vie comme aniterge , est de sensibiliser le promeneur aux conséquences multiples de ce qu'un livre étasunien écrit par Kathleen Meyer, traduit dans la langue de Rabelais et de Voltaire, et de qualité voisine du mot de Cambronne, a convenu de nommer "l'art de chier dans les bois".


« Si le hasard fait bien les choses, celui-là n’est alors certainement pas le fruit du hasard ». Ainsi parlait le comique acerbe Coluche dans un de ses premiers sketchs à propos d’un individu particulièrement fort en aberrations. Et c’est précisément le même sentiment éprouvé à propos du vaste sujet d’étude concerné par « les conditions de gestion des déjections humaines ». Vaste sujet, aussi intemporel qu’ubiquiste, car, tant qu’il y aura des hommes, et partout où ils s‘établiront, aussi longtemps que l’alimentation lui sera indispensable, des résidus organiques intimes seront excrétés quotidiennement en quantité proportionnelle aux flux admis. C’est pourquoi, au-delà du dégoût semble-t-il tout naturel des grandes personnes pour la chose excrémentielle, son étude permet de mettre en perspective l’individu dans la société. En outre, si le risque est grand d’un fatal déséquilibre causé par une déjection mal placée, la satisfaction du chercheur qui investigue avec méthode la masse difforme le compense bien. En outre, l’étude de la gestion des excrétions peut s’apprécier sous l’angle de la collectivisation d’un objet intime chargé de symboles à la fois fétichistes et maléfiques. Tantôt nommée « caca, popo » par les enfants, « merde, étron, boues d’épuration, matières de vidange, matières fertilisantes issues du traitement des eaux résiduaires » par les adultes plus ou moins spécialistes, la gestion de ses déjections par l’homme n’a rien d’un long fleuve tranquille.

Promeneur au long cours, il va de soit que le temps s’écoulant après le repas, l’envie se fera pressente et, petit à petit l’expulsion urgente. Loin du regard des autres, isolé près d’un arbre (c’est plus rassurant), là où personne n’est encore passé (c’est toujours plus agréable d’être en terrain vierge), le promeneur s’accroupira, accomplissant ce que Jonathan Swift appelle « le grand mistère » et retournant à la nature ce que Freud nomme edernrest (petit reste de terre). Alors, faut-il familièrement se prendre la tête pour restituer à la Terre mère ce qu’elle nous a donné pour manger ? bien sûr et comme pour toute chose de la vie quotidienne, la réponse est ambivalente. Ainsi, s’il est des règles de respect mutuel qu’il convient de suivre dans l’intérêt du cadre de vie et de la qualité de l’environnement, il est aussi une simplicité naturelle qu’il est bien dommage d’interdire. C’est pourquoi, ultime conseil au chieur dans les bois, il lui faudra se rendre dans lieux isolés où il veillera à dissimuler son secret qui fertilisera le sol, mais si le grand nombre interdit pareille solution, alors un système approprié devra être mis en place, à la manière des gogues militaires ou des toilettes sèches. Et, pour ne pas déféquer idiot, le souvenir du temps jadis rappelle que déjections comme urines ont longtemps été des éléments fondamentaux de diagnostic de la médecine hippocratique. En outre, de nombreuses industries locales ont prospéré au 19ème dans la plupart des grandes villes en collectant les matières de vidange des citadins dans des fosses, puis en les transformant en engrais (la poudrette) sur des terrains réservés (les voiries).

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