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Boues de STEP : PFAS, pyrolyse et impasse 2026

Boues de STEP : PFAS, pyrolyse et impasse 2026

Par Guillaume P.

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Guillaume P.

Un million de tonnes de boues par an. C'est ce que produisent les stations d'épuration françaises. Pendant des décennies, la réponse était simple : on épand sur les champs agricoles, on composte le reste, on incinère ce qui dépasse. Sauf qu'en 2025, les PFAS ont tout bloqué. Treize communes des Ardennes privées d'eau potable. Des arrêtés préfectoraux qui suspendent l'épandage. Et zéro seuil réglementaire français pour les PFAS dans les boues.

La réalité du terrain : la filière boues est à l'arrêt dans certains départements, et personne n'a de plan B crédible.

Où finissent les boues en France#

Les dernières données officielles du ministère de la Transition écologique donnent une répartition claire : 47 % en épandage agricole direct, 26 % en compostage, 19 % en incinération et 8 % en mise en décharge. Au total, 73 % des boues partent vers l'agriculture. La France fait mieux que la moyenne européenne (53 % pour l'UE-15).

Mais ces chiffres datent de 2008. Depuis, le compostage a progressé. En 2026, il représente environ 65 % du tonnage total, contre 55 % en 2018. L'épandage direct recule : 12 % aujourd'hui, contre 19 % en 2018. La tendance est nette. Le panorama des filières de recyclage en France confirme cette bascule progressive.

En clair : la décharge reste marginale (moins de 10 %), mais l'épandage agricole, historiquement dominant, se retrouve sous pression. Pas à cause des volumes. À cause des PFAS.

Le blocage PFAS#

Les PFAS, ce sont ces molécules per- et polyfluoroalkylées qu'on retrouve partout : textiles, emballages, mousses anti-incendie. Elles arrivent dans les eaux usées. Les STEP ne sont pas conçues pour les éliminer. Résultat : les boues les concentrent.

En France, 575 installations classées (ICPE) déversent leurs effluents dans des stations d'épuration urbaines qui n'ont aucun traitement PFAS. Les boues de ces STEP contaminent potentiellement les sols agricoles à chaque épandage. C'est Générations Futures qui a posé le chiffre noir sur blanc en avril 2025.

Le précédent des Ardennes#

Le 1er octobre 2025, le préfet des Ardennes a signé un arrêté radical. Suspension de tout épandage de boues de STEP et de digestats de méthanisation sur l'ensemble des aires d'alimentation de captages d'eau potable du département. Treize communes, 3 000 habitants, eau du robinet interdite à la consommation. À Villy, les concentrations en PFAS dépassaient 27 fois la limite réglementaire.

Ce n'est pas un cas isolé. Les Vosges ont suivi. D'autres départements y viendront.

En visitant une STEP de 30 000 EH dans le sud-ouest l'an dernier, j'ai vu le responsable d'exploitation ouvrir un tableur Excel pour me montrer ses résultats d'analyse PFAS. Il les avait fait faire à ses frais, sans obligation réglementaire, parce qu'il savait que ses boues partaient sur des parcelles agricoles à 800 mètres d'un captage. Les résultats étaient dans la zone grise : pas catastrophiques, pas rassurants. Il m'a dit texto : "Je continue d'épandre parce qu'aucun arrêté ne me l'interdit. Mais le jour où ça tombe, je n'ai aucune alternative. Zéro."

Pas de seuils, pas de filet#

En France, il n'existe aucun seuil réglementaire encadrant la présence de PFAS dans les sols agricoles ou dans les boues destinées à l'épandage. L'Allemagne, l'Autriche et le Danemark en ont. Pas nous.

La loi n. 2025-188 a fait de la France le premier pays européen à interdire les PFAS dans plusieurs produits du quotidien au 1er janvier 2026. Le décret n. 2025-958 prévoit une réduction de 70 % des rejets aqueux de PFAS industriels d'ici 2028, avec un objectif zéro en 2030. Mais pour les boues : rien. Pas de seuils, pas de normes. Les collectivités avancent à vue.

La surveillance s'organise (lentement)#

Toutes les STEP de plus de 10 000 équivalents-habitants doivent réaliser une campagne de surveillance des PFAS entre 2025 et le 31 décembre 2026. Vingt-deux substances sont ciblées : les 20 PFAS de la directive eau potable 2020/2184 et 2 substances liées aux mousses anti-incendie (6:2 FTSA et 6:2 FTAB).

Problème : plus de 80 substances PFAS ont été identifiées dans les rejets industriels en 2023-2024. On surveille 22 molécules sur un spectre bien plus large. C'est mieux que rien. C'est insuffisant.

La directive 2024/3019 change la donne#

Adoptée le 27 novembre 2024, la directive (UE) 2024/3019 remplace la directive eaux usées de 1991. Elle entre en vigueur le 1er août 2027, avec transposition obligatoire au 31 juillet 2027. Elle impose un traitement renforcé des micropolluants avant rejet, une responsabilité élargie des producteurs (pollueur-payeur) et de nouvelles exigences sur la qualité des boues épandues.

En clair : les STEP vont devoir investir dans le traitement tertiaire. Et les boues vont devoir être plus propres avant de toucher un sol agricole. L'approche du recyclage des eaux grises pose la même question en amont : traiter mieux pour réutiliser sans risque.

Pyrolyse et pyrocarbonisation : l'alternative thermique#

Quand l'épandage est bloqué et que l'incinération classique reste coûteuse, il reste une option : la pyrolyse des boues. Pas pour produire de l'huile comme avec les plastiques (recyclage chimique du plastique), mais pour transformer les boues en biochar.

Le procédé Pyrolis S2B#

Le 10 février 2026, SUEZ et PYREG (spécialiste allemand, 55 installations dans le monde) ont annoncé le déploiement de Pyrolis S2B. Le principe : sécher les boues déshydratées jusqu'à 90 % de matière sèche, puis les pyrolyser à 600 degrés en absence d'oxygène. Le gaz de pyrolyse est oxydé à plus de 950 degrés et la chaleur récupérée alimente le séchage. L'installation est compacte, modulaire, adaptable aux STEP de 20 000 à 100 000 équivalents-habitants.

Le résultat : un biochar stable, qui séquestre durablement le carbone contenu dans les boues. SUEZ prévoit une dizaine d'unités en France d'ici 2028, en priorité dans les zones où l'épandage est compromis par les PFAS.

J'avoue que sur la pyrolyse des boues, je reste prudent. Des annonces industrielles "révolutionnaires", j'en ai vu passer dix par an depuis 2020. Combien tournent encore aujourd'hui en conditions réelles, sur du 24/7, avec de vraies boues chargées ? La techno PYREG a du recul en Allemagne, c'est vrai. Mais entre un pilote qui fonctionne et un déploiement à l'échelle française, il y a un gouffre que les communiqués de presse ne comblent pas.

La carbonisation hydrothermale#

Autre piste : la carbonisation hydrothermale (HTC). Les boues sont chauffées entre 180 et 260 degrés sous pression (10 à 50 bar), pendant quelques heures. La biomasse se transforme en hydrochar par un processus exothermique. Un pilote fonctionne à Coire, en Suisse. En France, l'agglomération de Pau explore une approche similaire couplée à la méthanisation.

L'avantage du HTC : il fonctionne sur des boues humides, sans séchage préalable. L'inconvénient : le TRL (niveau de maturité technologique) reste bas en France. Pas d'installation industrielle opérationnelle à ce jour.

Ce qui manque pour débloquer la situation#

Le problème n'est pas technique. Des solutions existent. Le problème est réglementaire et financier.

La France a besoin de seuils PFAS pour les boues destinées à l'épandage. Sans seuils, les préfets prennent des arrêtés au cas par cas, dans l'urgence. C'est du bricolage administratif, pas une politique publique.

Côté budget, les STEP de taille moyenne n'ont pas les moyens de s'équiper en pyrocarbonisation. Le coût d'une Pyrolis est significatif. Et la directive 2024/3019 fixe l'échéance à 2027 : on est en mars 2026, la transposition n'a pas commencé. Sans soutien public ciblé (fonds vert, ADEME, plan France 2030), seules les grosses collectivités absorberont le choc réglementaire et technologique à temps. La directive ESPR sur les invendus textiles montre le même schéma : des échéances européennes ambitieuses, une transposition française qui traîne.

Reste un angle mort que personne n'aborde : la formation des exploitants. On peut installer toutes les Pyrolis du monde, si les techniciens de STEP n'ont pas les compétences pour piloter une pyrolyse, ça ne tourne pas. L'ADEME finance des équipements, rarement des plans de montée en compétences.

FAQ#

Quel pourcentage de boues finit en décharge en France ? Environ 8 % selon les dernières données officielles du ministère (2008). La mise en décharge de boues non stabilisées est théoriquement interdite depuis 2005, mais des dérapages persistent. L'essentiel (73 %) part vers l'agriculture (épandage + compostage).

Les PFAS sont-ils détruits par la pyrolyse des boues ? Les études montrent que la pyrolyse à haute température (supérieure à 600 degrés) dégrade une partie significative des PFAS, mais pas la totalité. Les PFAS à chaîne courte, plus volatils, sont mieux éliminés. Le biochar résiduel contient des concentrations nettement réduites, mais un suivi analytique reste indispensable.

Quand la France aura-t-elle des seuils PFAS pour l'épandage des boues ? Pas de calendrier officiel. La loi n. 2025-188 couvre les produits de consommation et les rejets industriels, mais pas les boues. Les discussions au niveau européen dans le cadre de la directive 2024/3019 pourraient accélérer les choses d'ici 2027-2028.

Le compostage des boues élimine-t-il les PFAS ? Non. Le compostage ne dégrade pas les PFAS. Il les dilue dans le compost final, mais ils restent présents et se retrouvent dans les sols. C'est précisément le problème que la pyrolyse à haute température cherche à résoudre. Le bilan du compostage obligatoire des biodéchets aborde la question de la contamination des composts sous un angle différent.

Sources#

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