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Cigéo : enterrer le problème ou le résoudre ?

Cigéo : enterrer le problème ou le résoudre ?

Par Guillaume P.

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Guillaume P.

La France produit des déchets nucléaires depuis soixante-dix ans. Elle n'a toujours pas de solution opérationnelle pour les plus dangereux. Cigéo, le projet de stockage géologique profond à Bure dans la Meuse, est censé régler ce problème. Mais entre les partisans qui y voient la seule option crédible et les opposants qui dénoncent une fuite en avant, le débat est loin d'être tranché. Arrêtons de tourner autour du pot : ce projet cristallise tout ce que la France fait mal en matière de gestion des déchets complexes.

Ce que Cigéo est censé résoudre#

Le parc nucléaire français génère des déchets de haute activité (HA) et de moyenne activité à vie longue (MA-VL). Ces déchets représentent environ trois pour cent du volume total des déchets radioactifs du pays, mais concentrent quatre-vingt-dix-neuf pour cent de la radioactivité. Fin 2024, la France stockait 1,89 million de mètres cubes de déchets radioactifs toutes catégories confondues. Les HA et MA-VL, eux, totalisent environ 83 000 mètres cubes, selon les chiffres de l'ANDRA.

Aujourd'hui, ces déchets sont entreposés en surface ou en sub-surface, principalement à La Hague et à Marcoule. Des sites conçus pour du temporaire. La durée de vie de ces installations se compte en décennies, pas en millénaires. Et la radioactivité des déchets HA, elle, se compte en centaines de milliers d'années.

Cigéo propose d'enfouir ces déchets à cinq cents mètres de profondeur, dans une couche d'argile vieille de cent soixante millions d'années. Quinze kilomètres carrés de galeries souterraines, deux cent soixante-dix kilomètres de tunnels. L'ANDRA a étudié la sûreté du dispositif sur un horizon d'un million d'années. La phase pilote durerait entre quinze et vingt-cinq ans, l'exploitation complète environ un siècle, avec une fermeture envisagée vers 2150.

En clair : c'est le projet d'infrastructure le plus long de l'histoire de France.

L'accélération qui passe mal#

L'ANDRA a déposé sa demande d'autorisation de création le 16 janvier 2023. L'ASNR (ex-ASN) a rendu un avis favorable le 4 décembre 2025, jugeant le dossier recevable. Jusque-là, rien d'anormal.

Ce qui pose problème, c'est la suite. L'enquête publique, initialement prévue à l'automne 2026, a été avancée à mai 2026. L'objectif affiché : obtenir le décret d'autorisation avant les présidentielles de 2027. Neuf organisations, parmi lesquelles les Amis de la Terre, Greenpeace, la CRIIRAD, Attac, le Réseau Sortir du Nucléaire et France Nature Environnement, ont publié un communiqué commun en mars 2026 pour dénoncer cette accélération. Leur argument principal : on ne boucle pas un projet à un million d'années en accélérant le calendrier pour des raisons électorales.

J'ai du mal à leur donner tort sur ce point précis. Quand un projet repose sur la confiance du public dans sa rigueur et sa transparence, bâcler la consultation citoyenne est la pire chose à faire. Même si le dossier technique est solide. Surtout si le dossier technique est solide.

La manifestation de Bure du 20 septembre 2025, qui a réuni plusieurs centaines de participants, a montré que l'opposition locale n'est pas symbolique. Elle est structurée, argumentée, et elle ne va pas disparaître parce qu'on avance une date sur un calendrier.

Le coût qui dérape, comme d'habitude#

Un arrêté du 30 mars 2026 a fixé le coût de référence de Cigéo à 33,4 milliards d'euros. L'ANDRA elle-même avait proposé une fourchette entre 26,1 et 37,5 milliards. En 2016, l'estimation officielle était de 25 milliards.

Trente-trois milliards pour un projet dont l'exploitation s'étale sur un siècle. L'argent est provisionné par les exploitants nucléaires (EDF, Orano, CEA) via un fonds dédié. Mais on connaît l'histoire de ces provisions : elles sont toujours calculées sur des hypothèses optimistes. Et les dépassements sur les grands chantiers nucléaires français ne sont plus une surprise pour personne. J'ai vu passer assez de projets d'infrastructure en économie circulaire pour savoir que les coûts annoncés en phase de conception et les coûts réels en phase d'exploitation n'ont souvent rien à voir.

Ce qui m'embête, honnêtement, c'est qu'on ne sait pas si les trente-trois milliards intègrent les surcoûts liés à la réversibilité. Parce que la réversibilité, c'est le deal : le stockage doit pouvoir être inversé pendant au moins cent ans. C'est ce qui différencie Cigéo d'un simple trou où on balance des fûts. Mais la réversibilité a un prix technique considérable, et les chiffres publiés ne détaillent pas ce poste.

La Finlande a tranché, la France hésite#

Pendant ce temps, la Finlande avance. Onkalo, le premier dépôt géologique au monde, est opérationnel depuis 2026. Creusé dans le granite à plus de quatre cents mètres de profondeur, il accueille déjà ses premiers colis de combustible usé. Les Finlandais ont mis trente ans entre la décision politique et la mise en service. Avec un consensus social qu'on ne retrouve nulle part ailleurs en Europe.

Cigéo serait le troisième dépôt géologique mondial, après Onkalo et le projet suédois. La technologie est différente (argile vs granite), mais le principe est le même : isoler les déchets les plus dangereux de la biosphère pendant des centaines de milliers d'années.

La réalité du terrain : la France n'a pas le consensus finlandais. Elle n'a pas non plus le luxe d'attendre. Les entreposages de surface ont une durée de vie limitée. Chaque année qui passe sans solution pérenne augmente le risque. Les piscines de La Hague ne sont pas extensibles à l'infini.

Ce que je pense, et ce qui me gêne#

Je ne suis pas antinucléaire. Je ne suis pas pronucléaire non plus. Ce qui m'intéresse, c'est la gestion des déchets, et sur ce terrain, Cigéo est probablement la moins mauvaise option disponible. L'entreposage en surface n'est pas viable à long terme. Le recyclage intégral du combustible usé reste une promesse technologique, pas une réalité industrielle. Et ne rien faire revient à refiler le problème aux générations suivantes, ce qui est exactement ce qu'on reproche à Cigéo de faire, mais en pire.

Ce qui me gêne, c'est la méthode. Accélérer l'enquête publique pour coller au calendrier électoral, c'est saboter la légitimité du projet. Les coûts qui grimpent de huit milliards en dix ans sans explication claire, c'est inquiétant. Et le fait que la réglementation nucléaire française soit en pleine réorganisation (création de l'ASNR, fusion ASN-IRSN) au moment même où Cigéo entre dans sa phase décisive, ça n'aide pas.

Il y a un parallèle qui me frappe. Dans la gestion des déchets conventionnels, on voit exactement le même schéma : des projets d'infrastructure nécessaires mais impopulaires, des coûts sous-estimés, des calendriers politiques qui priment sur les calendriers techniques, et des populations locales qui se sentent ignorées. Bure, c'est Notre-Dame-des-Landes version nucléaire, en plus lent et en plus lourd.

La question n'est pas de savoir si Cigéo est une bonne idée. C'est probablement la seule idée qui tienne la route. La question, c'est de savoir si la France est capable de mener un projet à cent ans sans le transformer en fiasco de gouvernance. Sur ce point, j'ai mes doutes.

Sources#

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