Le polycoton représente la majorité des vêtements produits dans le monde. Et personne ne sait le recycler correctement. On sait séparer du coton pur, du polyester pur. On sait broyer, effilocher, refondre. Mais un tee-shirt en polycoton, mélange intime des deux fibres, c'est le cauchemar des recycleurs. Le truc qui finit en chiffons d'essuyage ou en combustible pour cimenterie. Pas en nouvelle fibre.
Circ, une startup américaine, prétend avoir résolu ce problème. Elle vient poser ses valises en Moselle, sur la plateforme chimique de Carling-Saint-Avold, avec un chèque de 450 millions d'euros. Annonce faite au sommet Choose France en mai 2025. La réalité du terrain : c'est le plus gros pari industriel jamais tenté sur le recyclage fibre-to-fibre du textile. Les raisons d'y croire sont aussi solides que les raisons de douter.
Le projet en bref#
Circ s'installe sur la plateforme Chemesis, quinze hectares coincés entre TotalEnergies, Arkema, Altuglas et Air Liquide. Le voisinage n'est pas un hasard : une usine de recyclage chimique a besoin de vapeur, d'utilités, de logistique lourde. Chemesis fournit tout ça.
La capacité annoncée : 70 000 tonnes de textiles polycoton par an. En rythme de croisière, ça représente environ 200 tonnes par jour. Circ aime bien communiquer avec l'image du "million de tee-shirts par jour". C'est parlant, même si en pratique le flux d'entrée sera un mix de vêtements, draps, rideaux et chutes industrielles ; pas uniquement des tee-shirts.
Côté calendrier : la concertation publique CNDP est terminée, le permis de construire est prévu au premier trimestre 2026, la construction devrait démarrer fin 2026, et la mise en service est annoncée pour 2028. Deux cents emplois directs et indirects. C'est la première usine mondiale de recyclage chimique du polycoton à cette échelle. Pas un pilote, pas un démonstrateur : une usine commerciale.
Le procédé de Circ est hydrothermal. En clair : on plonge le textile polycoton dans de l'eau sous pression et à haute température. Les liaisons entre les fibres de coton et de polyester se rompent. Le coton est récupéré sous forme de pâte (cellulose), le polyester est isolé, purifié et renvoyé vers un producteur de fibres.
C'est du recyclage chimique, pas du mécanique. Le recyclage mécanique textile, c'est l'effilochage : on déchiquette le tissu pour récupérer des fibres courtes, dégradées, qu'on mélange à de la fibre vierge pour faire du fil de qualité inférieure. Du downcycling. Le procédé Circ vise l'inverse : séparer proprement pour obtenir des matières premières de qualité équivalente au neuf, du fibre-to-fibre.
Le partenaire polyester est Selenis, un producteur portugais. Il reçoit le polyester séparé et le retransforme en granulés, puis en fibre. Côté ingénierie, Worley, GEA et ANDRITZ sont sur le coup. Ce ne sont pas des inconnus, ANDRITZ fournit déjà des lignes complètes de traitement textile non-tissé.
Pourquoi Saint-Avold, pourquoi maintenant#
Saint-Avold, c'est un bassin industriel en reconversion. L'ancienne centrale à charbon Émile Huchet a fermé. Chemesis cherche à remplir ses parcelles. Le foncier est disponible et les réseaux d'utilités existent. La main-d'œuvre industrielle du bassin est formée au process chimique. Pour Circ, c'est un package clé en main que peu de sites en Europe peuvent offrir.
Le timing tient à deux facteurs. D'abord, l'obligation européenne de collecte séparée des textiles, entrée en vigueur en janvier 2025 (directive 2018/851). Les États membres doivent désormais collecter les textiles usagés à part. Ça crée un flux de matière qui, jusqu'ici, partait en mélange dans les ordures ménagères ou à l'export vers l'Afrique et l'Asie. Ce flux va gonfler. Il faut des débouchés industriels pour l'absorber.
Ensuite, la filière REP textile française via Refashion impose une éco-contribution aux metteurs en marché. Cette contribution finance la collecte et le tri. Mais le recyclage effectif reste inférieur à un pour cent en fibre-to-fibre. Le reste, c'est de l'effilochage bas de gamme, de l'export, ou de la valorisation énergétique. Autrement dit, on collecte de mieux en mieux, mais on ne recycle presque rien. C'est exactement le trou que Circ veut combler.
Ce qui crédibilise le projet#
Circ n'est pas sortie de nulle part. La boîte existe depuis le début des années 2010 sous le nom Tyton BioSciences, rebrandée Circ vers 2021. Son fondateur, Peter Majeranowski, vient de Danville en Virginie. La techno tourne en pilote depuis plusieurs années.
Les investisseurs ne sont pas des fonds aventuriers. Breakthrough Energy Ventures (le véhicule de Bill Gates), Patagonia, Temasek (fonds souverain de Singapour), Marubeni (conglomérat japonais). La levée Series B de plus de 30 millions de dollars en 2022 a ouvert la voie au scale-up. Les marques clientes sont déjà signées : Inditex (Zara), H&M Group, Madewell, Reformation. Ce sont des engagements d'achat, pas des lettres d'intention vagues.
L'approvisionnement prévu démarre par les déchets post-industriels (chutes de confection, rouleaux défectueux), plus homogènes et plus faciles à traiter. Le post-consommation (vos vieux tee-shirts récupérés en borne de collecte) viendra ensuite, dès la première année d'exploitation. C'est une montée en charge pragmatique.
Ce qui peut mal tourner#
Je serais malhonnête si je ne parlais pas des risques. Et ils sont réels.
Le premier, c'est Renewcell. Cette startup suédoise, pionnière du recyclage chimique textile avec sa technologie Circulose, a fait faillite en février 2024. Malgré un partenariat avec H&M, malgré une usine opérationnelle à Sundsvall, malgré une IPO à Stockholm. La demande n'a pas suivi les volumes de production. Les marques qui avaient signé des lettres d'intention n'ont pas converti en commandes fermes au prix annoncé. Renewcell vendait de la cellulose recyclée plus chère que la cellulose vierge, et le marché n'a pas absorbé le surcoût.
Circ le sait. La question est : ont-ils retenu la leçon ? Leur approche diffère (ils traitent le polycoton, pas le coton pur comme Renewcell), mais le risque de marché est le même. Si le polyester recyclé sort de l'usine plus cher que le polyester vierge issu du pétrole, les marques achèteront le minimum nécessaire pour leur communication RSE et pas un kilo de plus. C'est exactement ce qui s'est passé avec le recyclage textile à un pour cent : tout le monde applaudit, personne ne paie.
Le deuxième risque : la concurrence. Circ n'est pas seul sur le créneau. Worn Again Technologies (Royaume-Uni) travaille sur un procédé solvant pour séparer polyester et coton. Ambercycle (États-Unis) fait du recyclage chimique polyester. Syre, joint-venture de Sateri, construit une capacité massive en Asie. Eastman a sa propre techno de recyclage chimique. Le marché du recyclage chimique versus mécanique est en pleine ébullition, et il n'y aura pas de la place pour tout le monde.
Le troisième : le sourcing. Soixante-dix mille tonnes par an de polycoton triées, nettoyées, prêtes à être traitées, ce n'est pas rien. La collecte textile en France tourne autour de 38 % (chiffres Refashion). Le gros du flux collecté part au tri, puis à l'export pour réemploi. Ce qui reste pour le recyclage, c'est le rebut du rebut, les textiles trop usés ou trop mélangés pour être revendus. C'est aussi le flux le plus hétérogène, le plus contaminé (fermetures éclair, boutons, élastiques, impressions) et le plus coûteux à préparer.
Et la directive ESPR dans tout ça#
La directive européenne ESPR (Ecodesign for Sustainable Products Regulation), attendue pour 2026, va imposer des critères d'écoconception aux textiles. Taux minimum de fibres recyclées, limitation des mélanges complexes, obligation de recyclabilité. Si elle est appliquée sérieusement, elle créera un appel d'air considérable pour des usines comme celle de Circ. Les marques devront incorporer du recyclé, et le polycoton recyclé chimiquement sera l'une des rares options fibre-to-fibre disponibles.
Mais j'ai un doute. L'ESPR est un texte-cadre. Les actes délégués qui fixeront les seuils concrets pour le textile ne sont pas encore publiés. Le lobbying de la fast fashion pour adoucir les exigences est intense. On verra.
Mon avis#
Ce projet est le plus crédible que j'aie vu dans le recyclage textile depuis que je suis le sujet. Les investisseurs sont sérieux, la techno est validée en pilote, le site industriel est adapté, les marques clientes sont engagées. C'est mieux que 90 % des annonces "circulaires" qui passent sur mon bureau.
Mais le recyclage textile chimique à grande échelle reste un territoire non prouvé commercialement. Renewcell en est la preuve douloureuse. Les conditions de marché, prix du polyester vierge face au recyclé et volonté réelle des marques de payer le surcoût, décideront du succès ou de l'échec. La mise en place effective des obligations réglementaires européennes pèsera aussi.
Si Circ tient son calendrier et livre en 2028 une usine qui tourne à 70 000 tonnes, ça changera la donne pour l'économie circulaire industrielle du textile en Europe. Si le projet prend du retard, si les coûts dérapent, si les marques renégocient leurs engagements à la baisse, Saint-Avold rejoindra la liste des promesses industrielles vertes qui n'ont pas tenu. On saura en 2028.
En attendant, je note que la crise de Refashion et la réforme de la REP textile créent une fenêtre d'opportunité. Le système actuel de collecte et tri sans débouché industriel viable est intenable. Il faut des usines qui transforment réellement la matière. Circ en propose une. C'est la bonne direction. Ce n'est pas encore la preuve que ça fonctionne.
Sources#
- Circ - Annonce officielle de l'usine de Saint-Avold
- L'Usine Nouvelle - Choose France : Circ à Saint-Avold
- France Bleu - Première usine mondiale de recyclage chimique textile à Saint-Avold
- France Bleu - Un million de tee-shirts par jour, objectif Circ
- Textile World - Circ commercial plant for polycotton recycling
- ANDRITZ - Partenariat Circ
- Ellen MacArthur Foundation - A New Textiles Economy (taux recyclage fibre-to-fibre)





Comment ça marche (sans la poudre aux yeux)#