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Encres industrielles et lithographies : la filière fantôme

Encres industrielles et lithographies : la filière fantôme

Par Guillaume P.

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Guillaume P.

Personne ne parle des encres. Les imprimeries offset, les ateliers de sérigraphie, les usines d'emballage flexible, les artistes lithographes : tous génèrent des résidus d'encres, de solvants de nettoyage, de plaques usagées. Et tous galèrent pour s'en débarrasser correctement. Il n'existe pas de filière REP dédiée, pas de point de collecte standardisé, pas de signalétique. Juste un flou réglementaire et des pratiques qui varient d'un département à l'autre.

Ce qu'on entend par "déchets d'encres"#

Il faut clarifier le périmètre. On parle ici de quatre types de résidus liés à l'impression industrielle et artistique :

  • Les fonds de pots d'encres offset, flexo et sérigraphie (encres à base de solvants ou UV)
  • Les solvants de nettoyage usagés (toluène, acétate d'éthyle, alcool isopropylique)
  • Les chiffons et absorbants souillés
  • Les plaques lithographiques en aluminium recouvertes de résidus chimiques

Les deux premiers sont classés déchets dangereux (codes 08 01 11* et 14 06 03* dans la nomenclature européenne). Les chiffons souillés aussi, selon leur imprégnation. Les plaques alu, elles, tombent dans un entre-deux : le métal est recyclable, le revêtement chimique rend le tri compliqué.

Un imprimeur offset moyen, deux rotatives, génère entre 2 et 5 tonnes par an de ces résidus combinés. Multipliez par les 4 200 imprimeries recensées en France (chiffres UNIIC 2025), et on arrive à un volume national estimé entre 15 000 et 25 000 tonnes. Ce n'est pas rien. Ce n'est pas non plus assez pour intéresser les gros acteurs du déchet.

Étape 1 : identifier ce que vous produisez#

Si vous êtes imprimeur, sérigraphe ou lithographe, la première chose à faire est un inventaire précis de vos résidus. Pas un inventaire théorique : un comptage réel sur un mois, avec pesée.

J'ai accompagné un atelier de sérigraphie à Montauban il y a deux ans. Le gérant estimait ses déchets d'encres à "quelques bidons par trimestre". En pesant, on était à 380 kg par mois, solvants compris. L'écart entre la perception et la réalité, c'est ce qui empêche de structurer une collecte correcte.

Séparez les flux : encres à base eau (non dangereuses dans la plupart des cas), encres solvantées (dangereuses), solvants de nettoyage (dangereux), plaques alu (déchet non dangereux si débarrassées du revêtement, dangereux sinon), chiffons et absorbants (dangereux). Chaque flux a un code déchet différent, un bordereau de suivi différent, et un exutoire différent.

Étape 2 : trouver un collecteur (et c'est là que ça se corse)#

Pour les déchets dangereux, la réglementation est claire : bordereau de suivi des déchets dangereux (BSDD), traçabilité complète, collecte par un prestataire agréé. En théorie. En pratique, les collecteurs spécialisés dans les résidus d'encres ne courent pas les rues.

Les gros (Veolia, Suez, Séché Environnement) prennent en charge ces flux quand les volumes justifient un enlèvement dédié. En dessous de 500 kg par enlèvement, vous intéressez moins. Les petits imprimeurs se retrouvent avec deux options : stocker jusqu'à atteindre le seuil (ce qui pose des problèmes de conformité ICPE si le stockage dépasse les quantités autorisées), ou passer par un collecteur de proximité qui facture cher parce que les volumes sont faibles.

Il existe des collecteurs régionaux spécialisés dans les déchets d'arts graphiques. Chimirec, par exemple, traite les solvants usagés par régénération (distillation) et valorise les métaux des plaques offset. Mais leur maillage territorial est inégal. En Île-de-France et en Rhône-Alpes, ça fonctionne. En Occitanie ou en Bretagne, les délais d'enlèvement peuvent dépasser six semaines.

Le vrai problème, c'est qu'il n'y a pas de filière REP pour ces déchets. Pas d'éco-organisme, pas de contribution des fabricants d'encres au financement de la collecte et du traitement. Le coût repose entièrement sur l'imprimeur. Pour un petit atelier, ça représente entre 800 et 2 000 euros par an. C'est supportable, mais c'est un coût que beaucoup préfèrent éviter. D'où les dérives.

Ce qui se passe quand personne ne contrôle#

Je vais être direct. Une partie non négligeable des résidus d'encres industrielles finit dans les bennes "tout-venant" des déchetteries professionnelles, mélangée avec des déchets non dangereux. Certains ateliers stockent indéfiniment dans un coin de l'entrepôt. D'autres diluent les solvants à l'eau et les évacuent par les eaux usées.

Les DREAL (directions régionales de l'environnement) manquent de moyens pour contrôler les milliers de petits producteurs de déchets dangereux. Les contrôles se concentrent sur les gros sites ICPE, pas sur l'atelier de sérigraphie de 5 salariés. Le résultat : des pratiques grises généralisées, sans que personne ne puisse quantifier le problème.

La DGPR (Direction générale de la prévention des risques) ne publie aucune statistique spécifique aux déchets d'encres industrielles. Ils sont noyés dans la catégorie générale "déchets de peintures et vernis" (code 08), qui englobe aussi les déchets du bâtiment. Impossible de savoir combien de tonnes sont effectivement collectées et traitées dans les règles. C'est ça, une filière fantôme : elle existe dans les codes déchets, elle n'existe pas dans les statistiques opérationnelles.

Étape 3 : les alternatives qui commencent à émerger#

Le tableau n'est pas entièrement noir. Quelques pistes existent, même si elles restent marginales.

La régénération de solvants est la plus mature. Chimirec et d'autres opérateurs distillent les solvants usagés pour les remettre en circulation. Le taux de récupération tourne autour de 85 % pour les solvants purs (toluène, acétate d'éthyle). Pour les mélanges contaminés par des résidus d'encres, ça descend à 60-70 %. Le solvant régénéré coûte 20 à 30 % moins cher que le solvant neuf. C'est un argument économique qui fonctionne auprès des imprimeurs, quand ils connaissent l'option.

Les encres végétales et les encres à base eau progressent dans l'offset et la flexographie. Elles ne suppriment pas le problème (il reste des résidus), mais elles réduisent la dangerosité des déchets. Un fond de pot d'encre végétale est un déchet non dangereux, plus simple et moins cher à traiter. L'adoption reste lente : les encres solvantées offrent un séchage plus rapide et une meilleure adhérence sur certains supports. Les imprimeurs ne changent pas de gamme par conviction écologique, ils changent quand le client l'exige ou quand le coût total (encre + déchet) penche du bon côté.

Pour les plaques offset, la filière aluminium classique fonctionne, à condition de décaper le revêtement. Quelques recycleurs acceptent les plaques brutes et intègrent le décapage dans leur process, mais ils facturent un surcoût. D'autres refusent. Ça dépend du cours de l'aluminium et de la charge de travail du recycleur. Pas de règle stable.

Pourquoi aucune REP ne verra le jour#

Je me suis posé la question en creusant le sujet. On a des REP pour les emballages, les textiles, les pneus, les meubles, les jouets, les articles de sport, les bateaux de plaisance. Pourquoi pas pour les encres industrielles ?

La réponse est simple : le volume est trop faible et le nombre de producteurs trop restreint pour justifier un éco-organisme dédié. Une REP a un coût de structure (agrément, reporting, contrôles) qui ne se rentabilise qu'à partir d'un certain tonnage national. Avec 15 000 à 25 000 tonnes, on est en dessous du seuil critique. La REP emballages professionnels porte sur des millions de tonnes. Pas le même ordre de grandeur.

L'alternative serait d'intégrer les encres dans une REP existante. La REP "déchets diffus spécifiques" (DDS), gérée par EcoDDS, couvre les peintures et solvants des ménages et des artisans. Étendre son périmètre aux encres industrielles serait logique sur le papier. En pratique, EcoDDS n'a ni le mandat ni les moyens de couvrir les imprimeries industrielles. Et les fabricants d'encres (Sun Chemical, Siegwerk, Flint Group) ne poussent pas dans cette direction, parce que ça augmenterait leurs contributions.

Je ne vois pas cette situation changer avant 2030. Le secteur de l'imprimerie est en déclin structurel (baisse de 15 % du chiffre d'affaires entre 2019 et 2025 selon l'UNIIC), et les pouvoirs publics ne vont pas créer une filière REP pour un secteur qui rétrécit.

Ce que vous pouvez faire maintenant#

Si vous produisez ces déchets, voici ce qui marche concrètement :

  • Pesez et caractérisez vos résidus sur un mois complet. Sans données fiables, vous ne pouvez ni négocier avec un collecteur ni optimiser vos coûts.
  • Séparez les flux à la source. Solvants purs d'un côté, encres solvantées de l'autre, chiffons à part. La régénération des solvants ne fonctionne que sur des flux non contaminés.
  • Contactez votre CCI ou votre syndicat professionnel (UNIIC pour l'imprimerie, FESPA France pour la sérigraphie). Certains ont négocié des contrats groupés avec des collecteurs, ce qui fait baisser le coût unitaire.
  • Regardez la régénération de solvants. Si vous consommez plus de 500 litres de solvant par an, le retour sur investissement est quasi immédiat.
  • Passez aux encres à base eau quand le support le permet. Pas par idéalisme : parce que le coût de gestion des déchets non dangereux est deux à quatre fois inférieur à celui des déchets dangereux.

Le sujet n'est pas glamour. Il ne fera jamais la une. Mais tant qu'on ne structure pas la collecte de ces résidus à l'échelle nationale, on laisse des milliers de petits producteurs se débrouiller seuls face à des obligations réglementaires qu'ils connaissent mal et des coûts qu'ils préfèrent esquiver. La filière fantôme, c'est ça : pas une absence de déchets, mais une absence de système. Et entre les deux, des bidons qui s'accumulent dans des arrière-cours.

Sources#

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