9 %. C'est le taux de recyclage du plastique dans le monde. Pas 30, pas 50 : neuf. Et en France, on fait à peine mieux avec 25,2 %, le pire score d'Europe. Alors quand une boîte de 12 salariés basée à Nice annonce qu'elle va transformer du plastique en diesel dans des conteneurs maritimes, ça mérite qu'on regarde de près. Pas pour applaudir, pour comprendre.
Une machine à 650 000 euros qui fait du diesel avec des sacs plastique#
Earthwake, c'est l'histoire de trois types : Samuel Le Bihan (oui, l'acteur), François Danel (ex-DG d'Action contre la Faim) et Christofer Costes, chercheur autodidacte niçois qui bricole depuis des années sur la pyrolyse basse température. L'association date de 2014, la transformation en entreprise de 2020.
Leur produit s'appelle la Chrysalis V300. Quatre conteneurs, 450°C sans oxygène, 300 kg de plastique par jour en entrée, environ 300 litres de carburant en sortie. Le ratio est simple : 1 kg de plastique donne approximativement 1 litre de carburant. La répartition : 65 % diesel, 15 % essence, 15 % gaz (qui alimente la machine elle-même en circuit fermé) et 5 % de résidus carbonés.
Le rendement énergétique annoncé est de 95 %. Deux opérateurs suffisent. La machine ne traite que le PP et le PE (catégories 2, 4, 5), pas le PET. Ce qui tombe bien : le PET a déjà une filière de recyclage mécanique qui fonctionne à peu près. Le PP et le PE flexibles, eux, ne sont recyclés qu'à 5 % en France. C'est là que la Chrysalis a un argument.
Le vrai sujet : qui va acheter cette machine#
Parlons cash. L'installation coûte entre 600 000 et 700 000 euros. Pour une collectivité locale ou une entreprise de gestion de déchets, c'est un ticket d'entrée sérieux. On parle de 300 litres de diesel par jour, soit environ 450 euros de carburant au cours actuel. Même en comptant les économies sur l'enfouissement, le retour sur investissement se compte en années, pas en mois.
J'ai croisé pas mal de projets de ce type dans le déchet industriel. Le discours est toujours le même : "la machine se paie toute seule". Dans la réalité, il faut un approvisionnement constant en plastique propre (PP/PE triés, décontaminés), de la maintenance, de la formation, et surtout un cadre réglementaire qui autorise la vente ou l'usage du carburant produit. La certification CE est en cours, Earthwake dit être "à six mois" de l'obtenir. Automne 2026, donc.
Les pré-commandes viennent des Antilles et de La Réunion. Logique : territoires insulaires, coût d'import du carburant élevé, plastique qui s'accumule sans filière locale. C'est probablement le meilleur cas d'usage. Des projets existent aussi à Georgetown en Guyane et aux îles Kerkennah en Tunisie, où des filets de pêche deviendraient du diesel pour les bateaux. Sur le papier, c'est cohérent.
Le -75 % de GES : auto-déclaré, non vérifié#
Earthwake revendique une réduction de 75 % des émissions de gaz à effet de serre par rapport au carburant fossile classique. C'est un chiffre qu'on retrouve sur leur site et dans la presse. Problème : aucune analyse de cycle de vie indépendante n'a été publiée pour le confirmer.
Ça ne veut pas dire que c'est faux. Ça veut dire qu'on n'en sait rien. Et dans un secteur où le greenwashing est devenu un sport de compétition, l'absence d'ACV indépendant est un signal. Pas rédhibitoire, mais un signal.
Le raisonnement d'Earthwake est probablement le suivant : le plastique aurait été enfoui ou incinéré de toute façon, donc le transformer en carburant évite ces émissions. C'est un calcul par substitution. Il tient si on compare au scénario alternatif (enfouissement), moins si on compare au recyclage mécanique quand il est possible. Or pour le PP/PE flexible, le recyclage mécanique est quasi inexistant. Donc l'argument a du poids, mais il mériterait d'être chiffré proprement par un tiers.
Le financement : entre crowdfunding et institutionnels#
L'historique financier d'Earthwake est un patchwork. Première levée sur WiSEED : 585 300 euros. Tour 2023 : 2,2 millions d'euros, avec CMA CGM au capital (le 23 mars 2023). Actuellement, une levée de 3,5 millions est en cours, dont 2 millions déjà engagés par un institutionnel. Partenaires : Antargaz (mécénat 2021-2025), ADEME, Bpifrance.
L'objectif 2027 : 40 à 45 machines vendues, 40 à 45 millions d'euros de chiffre d'affaires. Sur ce point, j'hésite encore. Passer de zéro machine commercialisée à 45 en un an, c'est un facteur de croissance qu'on voit rarement hors du logiciel. Une machine physique, ça se fabrique, ça se transporte, ça s'installe, ça se certifie site par site. Le brevet existe (WO2023078965), la technologie fonctionne (le pilote de Puget-Théniers alimente des bennes à ordures en diesel depuis juillet 2020), mais l'industrialisation à cette échelle est un autre métier.
Une version plus grosse, la Chrysalis V900 (900 kg/jour), est annoncée en développement.
Ce que la pyrolyse ne résout pas#
Samuel Le Bihan lui-même qualifie la solution de "transitoire". C'est honnête. La pyrolyse transforme un déchet en énergie fossile. Elle ne ferme pas la boucle matière. Elle ne réduit pas la production de plastique. Elle offre une sortie pour du plastique qui aujourd'hui finit enfoui ou dans l'océan (11 millions de tonnes par an au niveau mondial).
Le vrai débat est ailleurs. La France produit des montagnes de plastique PP et PE qui ne trouvent pas de filière de recyclage. L'enfouissement coûte, l'incinération pollue, l'export est en voie d'interdiction (novembre 2026 pour le hors OCDE). Dans ce contexte, une machine qui convertit le plastique en carburant localement, c'est moins une révolution qu'une rustine intelligente. Mais une rustine qui a le mérite d'exister.
Le risque, c'est que la pyrolyse devienne un alibi pour ne pas réduire la production de plastique à la source. "On peut toujours en faire du diesel." C'est exactement le discours que les industriels du plastique adorent entendre. Et c'est exactement pour ça qu'il faut cadrer cette technologie comme un outil de transition, pas comme une solution.
Ce que j'en retiens#
Earthwake fait un truc concret. La machine existe, elle tourne, elle produit du diesel. Le modèle économique est tendu mais pas absurde, surtout pour les territoires isolés. Le -75 % de GES reste à prouver. L'objectif de 45 machines en 2027 est ambitieux au point d'être improbable sans un partenaire industriel de poids.
Le vrai test, ce sera l'automne 2026, quand la certification CE tombera (ou pas). Et surtout le premier client qui publiera ses chiffres d'exploitation réels. D'ici là, Earthwake reste une promesse intéressante portée par 12 personnes à Jonquières, dans le Vaucluse. C'est fragile. Mais dans un pays qui recycle un quart de son plastique, on n'a pas tellement le luxe de cracher sur les solutions qui marchent.
Sources#
- Earthwake, site officiel
- WiSEED, levée Earthwake
- Brevet WIPO WO2023078965





