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Grandpuits démarre : première usine de recyclage chimique

Grandpuits démarre : première usine de recyclage chimique

Par Guillaume P.

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Guillaume P.

La France a désormais une usine de recyclage chimique des plastiques en fonctionnement. Pas un pilote, pas une promesse PowerPoint : une unité industrielle qui produit du Tacoil, de l'huile de pyrolyse, et qui en expédie déjà vers un vapocraqueur. Le premier camion de 30 tonnes est parti le 3 mars 2026 vers Anvers.

Voilà pour le fait. Maintenant, ce que ça change vraiment.

Le verdict d'abord#

15 000 tonnes par an, c'est moins de 0,3 % des 5,5 millions de tonnes d'emballages ménagers mis sur le marché en France. Autant le dire tout de suite : Grandpuits ne résout pas le problème du plastique. Ce n'est pas son rôle. Ce que Grandpuits fait, c'est prouver qu'une chaîne industrielle complète fonctionne sur le sol français. De la collecte des déchets plastiques non recyclables mécaniquement jusqu'au polymère de qualité contact alimentaire et médical. Ça, personne ne l'avait fait ici avant.

En clair : c'est une brique. Pas un mur.

Ce qui tourne, concrètement#

L'usine est une joint-venture entre TotalEnergies (60 %) et Plastic Energy (40 %). L'investissement pour l'unité de recyclage chimique seule est de 100 millions d'euros. Elle fait partie d'une plateforme plus large, dite "zéro pétrole", sur laquelle TotalEnergies a investi plus de 500 millions d'euros au total, après l'arrêt du raffinage brut au premier trimestre 2021.

Le procédé est la pyrolyse : les déchets plastiques sont chauffés à environ 400 °C sans oxygène et sous pression dans des réacteurs. À la sortie, on obtient 70 % d'huile de pyrolyse (le Tacoil, pour Thermal Anaerobic Conversion Oil), 15 % de gaz de synthèse et 5 % de résidu carboné solide.

Le Tacoil part ensuite chez le vapocraqueur TotalEnergies à Anvers, en Belgique, où un investissement de 20 millions d'euros a été réalisé pour adapter les installations. Le vapocraqueur casse les molécules du Tacoil pour produire des monomères, qui deviennent ensuite des polymères. Le plastique obtenu est de qualité compatible contact alimentaire et médical.

La production a démarré avec un premier chargement de 30 tonnes début mars, et la montée en cadence est en cours. La pleine capacité de 15 000 tonnes par an est attendue pour fin 2026.

La chaîne d'approvisionnement, le vrai sujet#

Un truc qu'on oublie systématiquement quand on parle de recyclage chimique : le réacteur est la partie facile. Le dur, c'est l'amont. D'où vient le plastique ? Qui le trie ? À quel prix ?

TotalEnergies a signé des accords avec Citeo et Paprec en 2023. Paprec construit une chaîne de tri dédiée aux films plastiques, la première du genre. C'est là que ça se joue. Sans flux entrant propre et régulier, le réacteur tourne à vide.

J'ai suivi pas mal de projets industriels dans le déchet ces dernières années. Le pattern est toujours le même : on finance la techno, on oublie la logistique. Le fait que Grandpuits ait verrouillé ses accords d'approvisionnement avant le démarrage, c'est ce qui le distingue de projets comme Parkes (Loop Industries / SK Geo Centric / Suez) à Carling, dont le budget est passé de 440 à 700 millions d'euros avant d'être mis en suspens. Ou Eastman à Port-Jérôme, retardé par le flou réglementaire européen. Ou encore Ineos à Wingles, abandonné. La liste s'allonge.

Le chantier derrière le chantier#

Pour donner une idée de l'échelle : la construction a duré de 2022 à 2025, mobilisé environ un million d'heures de travail et impliqué l'installation de 800 tonnes d'équipements. 250 emplois ont été maintenus sur le site de Grandpuits grâce à la reconversion de la plateforme.

Je pose le chiffre, parce qu'on voit souvent passer des annonces industrielles sans aucune notion du volume de travail physique derrière. Un million d'heures, ce n'est pas un communiqué de presse. C'est du béton, de la tuyauterie, des soudeurs.

Et après ? Le mur réglementaire qui pousse#

Le règlement européen PPWR impose un taux d'incorporation de 10 % de plastique recyclé dans les emballages alimentaires d'ici 2030, puis 30 % pour le PET et les bouteilles plastiques dès 2030, et jusqu'à 65 % selon les matériaux en 2040. La France recycle environ 29 à 30 % de ses emballages plastiques, loin de l'objectif européen de 55 % pour 2030.

Le recyclage mécanique ne suffira pas à fournir les volumes de plastique recyclé de qualité alimentaire exigés par le PPWR. Le mécanique fonctionne bien pour le PET bouteille propre et bien trié, pas pour les films, les multicouches, les plastiques souillés. Le recyclage chimique vise précisément ces flux-là.

L'État français a fait autoriser par la Commission européenne 500 millions d'euros d'aides pour industrialiser le recyclage chimique des plastiques. 44 usines sont prévues en Europe, dont 13 en France (chiffre pré-annulations, certains projets ayant déjà été abandonnés ou reportés depuis). Carbios, avec son procédé de biorecyclage enzymatique du PET, prépare une usine de 50 000 tonnes par an à Longlaville.

Le point qui me fait hésiter#

Je ne sais pas si le modèle économique tient sans subventions. Selon une étude Sia Partners, le coût de la pyrolyse est de 449 euros par tonne de déchets, avec un bénéfice négatif de -89 euros par tonne. La dépolymérisation coûte encore plus cher : 605 euros par tonne. Le plastique recyclé chimiquement se vend 1,5 à 2 fois le prix des résines fossiles.

Tant que le pétrole est moins cher que le plastique recyclé, il faut soit une taxe (la TGAP monte), soit une obligation d'incorporation (le PPWR), soit des subventions directes. Grandpuits bénéficie des trois. Mais la question reste : que se passe-t-il si un de ces piliers tombe ?

TotalEnergies vise 1 million de tonnes de polymères circulaires d'ici 2030, dont 30 % de polymères à partir de matières recyclées. 15 000 tonnes à Grandpuits, c'est 1,5 % de cet objectif. La route est longue.

(Pour le contexte, la production mondiale de plastique vierge en 2024 était de 430,9 millions de tonnes. Le recyclage chimique reste, à l'échelle globale, un point de pourcentage arrondi à zéro.)

Ce que je retiens#

Grandpuits est la preuve qu'une chaîne complète de recyclage chimique peut fonctionner en France. Pas un pilote. Une usine. Avec des camions qui partent, des accords signés, un vapocraqueur adapté à l'autre bout.

Est-ce que ça change la donne pour les 5,5 millions de tonnes d'emballages ménagers ? Non. Est-ce que ça prouve que la filière peut exister ? Oui. Et c'est la différence entre parler de recyclage chimique dans des colloques et en faire tourner un site industriel.

Le vrai test, c'est les 12 prochains mois. Si Grandpuits atteint les 15 000 tonnes par an fin 2026 comme prévu, si la chaîne d'approvisionnement Paprec tient, si le Tacoil trouve preneur au-delà d'Anvers, alors on aura un premier cas français qui peut être répliqué. Si un de ces maillons casse, on aura un beau démonstrateur de plus sur la liste des projets qui n'ont pas tenu.

Arrêtons de tourner autour du pot. Le recyclage chimique en France, jusqu'ici, c'était des annonces. Depuis le 3 mars 2026, c'est un camion de 30 tonnes sur l'autoroute.

Sources#

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