374 milliards de chewing-gums produits chaque année dans le monde. 100 000 tonnes. Et 80 à 90 % finissent au sol. Pas dans une poubelle, pas dans un bac de tri. Au sol. C'est le deuxième déchet le plus répandu sur la planète, juste derrière les mégots, selon l'université de Portsmouth. On marche dessus tous les jours sans y penser. L'Union européenne, elle, a décidé d'y penser.
La directive 2026/401/CE, adoptée le 15 mars 2026, rend obligatoire la collecte et le recyclage des chewing-gums usagés en matériaux pour semelles de chaussures. Objectif : 50 % des chewing-gums collectés et recyclés en semelles d'ici 2030. Une mesure qui paraît absurde au premier abord. Sauf quand on regarde les chiffres de plus près.
Le chewing-gum, ce plastique qu'on ne voit pas#
La plupart des gens l'ignorent : un chewing-gum, c'est du plastique. Littéralement. La base de gomme contient du polyvinyl acétate (PVAc), du polyéthylène et du butadiène-styrène. Les mêmes familles de polymères qu'on trouve dans les emballages, les tuyaux, les pneus. Quand vous collez un chewing-gum sous une table, vous collez un bout de plastique.
Et ce plastique a un coût. Au Royaume-Uni, le nettoyage des chewing-gums au sol coûte 56 millions de livres par an, selon Keep Britain Tidy. En France, le chiffre est moins centralisé mais tout aussi parlant : 1,70 euro par mètre carré de nettoyage. Multipliez par la surface de trottoirs des grandes villes françaises, le montant donne le tournis.
La directive SUP de 2019 (2019/904) a ciblé dix catégories de plastiques à usage unique. Couverts, assiettes, pailles, cotons-tiges, touillettes. Mais pas les chewing-gums. Ils sont passés entre les mailles du filet. Pourtant, un député européen avait déjà soulevé la question en 2013. Treize ans pour que le sujet revienne sur la table. La réactivité européenne dans toute sa splendeur.
Des solutions qui existent déjà#
On ne part pas de zéro. Et c'est ce qui rend la situation d'autant plus absurde : la technologie existe, les produits existent, les preuves existent.
Anna Bullus a fondé Gumdrop Ltd en 2009 au Royaume-Uni. Son procédé, le Gum-tec, transforme les chewing-gums collectés en un élastomère thermoplastique (TPE) contenant 20 à 30 % de chewing-gum recyclé. Un matériau souple, résistant, adapté aux semelles. La Commission européenne cite déjà Gumdrop comme bonne pratique dans ses rapports sur l'économie circulaire.
Le ratio est concret : 1 kg de chewing-gum recyclé produit 8 semelles. Pas un concept, pas un prototype. Un produit industrialisé.
Adidas s'est associé à Gumdrop pour une édition de la Stan Smith avec des semelles en Gum-tec. En 2018, le projet GumShoe à Amsterdam a lancé la première sneaker au monde dont la semelle intègre du chewing-gum recyclé, ramassé dans les rues de la ville. Le message est limpide : ce qui colle à vos chaussures peut devenir vos chaussures.
J'ai croisé ce sujet pour la première fois en bossant sur un audit déchets pour un client en zone commerciale. Les chewing-gums représentaient un poste de nettoyage délirant, et personne ne savait quoi en faire. Quand j'ai découvert Gumdrop, j'ai trouvé ça presque trop simple pour être vrai.
Et les résultats terrain confirment : les bacs de collecte Gumdrop réduisent le littering de 46 % en 12 semaines sur les zones équipées. Moins de gomme au sol, plus de matière première pour les semelles. Le cercle vertueux fonctionne. Ce type de valorisation créative des déchets est exactement ce qu'il faut développer à grande échelle.
Ce que prévoit la directive 2026/401/CE#
Le texte adopté le 15 mars 2026 impose trois mesures principales aux États membres :
Installation de points de collecte dédiés. Chaque commune de plus de 10 000 habitants devra être équipée de bacs de collecte pour chewing-gums usagés d'ici fin 2027. Le modèle s'inspire directement des Gumdrop bins britanniques.
Filière REP étendue. Les fabricants de chewing-gums seront intégrés à la responsabilité élargie du producteur. Ils devront financer la collecte et le recyclage, sur le même principe que ce qui existe déjà pour les emballages ou les déchets ménagers courants.
Objectif de recyclage contraignant. 50 % des chewing-gums collectés devront être recyclés en matériaux pour semelles ou équivalents d'ici 2030. Un programme pilote est déjà en cours à Rotterdam pour valider la logistique de collecte à l'échelle d'une métropole.
Honnêtement, quand j'ai lu le texte pour la première fois, j'ai eu du mal à y croire. Une directive européenne sur le recyclage des chewing-gums. En semelles. On vit une drôle d'époque.
Mais les chiffres tiennent la route. Si on recycle ne serait-ce que 10 % des 100 000 tonnes annuelles, ça fait 10 000 tonnes de matière première. De quoi produire 80 millions de paires de semelles. Et surtout, de quoi commencer à appliquer les principes du zéro déchet à un flux que tout le monde ignorait jusqu'ici.
En clair : la seule chose qui colle, c'est le chewing-gum#
Bon. On pose les cartes sur la table.
La directive 2026/401/CE n'existe pas. Le programme pilote à Rotterdam non plus. L'objectif de 50 % de recyclage en semelles d'ici 2030, inventé de toutes pièces.
Poisson d'avril.
Par contre, tout le reste est vrai. Les 374 milliards de chewing-gums par an, le plastique dans la gomme, les 56 millions de livres de nettoyage au Royaume-Uni, Gumdrop, Adidas, GumShoe Amsterdam, les 46 % de réduction de littering. Vrai. Documenté. Vérifiable.
Et c'est là que ça devient moins drôle : le problème est réel, les solutions existent, et personne ne légifère. La directive SUP ignore toujours les chewing-gums. Les villes continuent de payer des fortunes pour gratter du plastique sur leurs trottoirs. Les initiatives restent confidentielles.
On aurait bien besoin que ce canular devienne réalité. Mais en attendant, regardez où vous marchez.





