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Réemploi alimentaire : le bilan qui refroidit

Par Guillaume P.

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Guillaume P.

Le réemploi des emballages alimentaires en France, c'est 0,3 %. Pas 5 %. Pas 10 %. Zéro virgule trois. L'objectif de la loi AGEC pour 2023, c'était 5 % d'emballages réemployables sur le marché. On est en 2026. On est seize fois en dessous.

Et pourtant Citeo a lancé, en juin 2025, la plus grosse expérimentation de réemploi alimentaire jamais tentée en France : le dispositif ReUse, lancé dans quatre régions de l'Ouest (Bretagne, Normandie, Pays-de-la-Loire, Hauts-de-France). plus de 350 magasins, 45 marques et 6 enseignes. Objectif : 30 millions d'emballages réemployables en circulation d'ici fin 2026, avec un opérateur unique, GO! Réemploi, pour coordonner la collecte, le tri, le lavage, la redistribution.

Neuf mois après le lancement, on peut tirer un premier bilan. Il est mitigé. Et selon l'angle qu'on choisit, il est soit encourageant, soit accablant.

La thèse optimiste : ça existe, et c'est déjà énorme#

Avant ReUse, le réemploi alimentaire en grande distribution n'existait pas en France. Quelques initiatives locales (Loop chez Carrefour, des tests chez Auchan), toutes abandonnées ou cantonnées à un rayon test dans trois magasins. Le vrac en grande distribution a montré la même trajectoire : promesses, tests, retrait discret.

ReUse change l'échelle. Plus de 350 points de vente, c'est du concret. Les 16 millions de consommateurs couverts par l'expérimentation peuvent acheter un yaourt, une compote, un jus de fruit dans un contenant réemployable marqué R-Cœur, le rapporter en magasin, et le contenant repart en centre de lavage. Le modèle est mutualisé : plusieurs marques partagent le même parc d'emballages. C'est la condition pour que le réemploi soit économiquement viable ; un système propriétaire (une marque, un contenant, un circuit) ne tient pas les coûts.

Citeo a investi lourdement. L'appel à projets, le choix de GO! Réemploi comme opérateur unique, la construction de centres de lavage régionaux, la standardisation des contenants : tout ça représente un investissement qu'aucun acteur privé isolé n'aurait pu porter. L'objectif de 95 % de taux de retour à terme est ambitieux, calqué sur les systèmes de consigne allemands et scandinaves qui fonctionnent depuis des décennies.

Ce que les chiffres disent vraiment#

Sauf que les systèmes allemands de consigne reposent sur une obligation légale de reprise, un maillage de 130 000 points de collecte, et quarante ans d'habitudes de consommation. La France part de zéro avec un peu plus de 350 magasins.

Le taux de réemploi national reste à 0,3 %. L'ADEME publie les données via son observatoire, et le constat est froid : on n'a pas bougé d'un dixième de point depuis deux ans. L'expérimentation ReUse ne couvre que quatre régions. Même si elle atteignait 100 % de ses objectifs dans le périmètre couvert, l'impact sur le taux national serait marginal.

Le coût par utilisation tourne autour de 1 à 2 euros par emballage (reprise, transport vers centre de massification, lavage, redistribution). Pour un pot de yaourt à 0,80 euro, le surcoût logistique du réemploi dépasse le prix du produit. Qui paie ? Aujourd'hui, Citeo subventionne. Demain, c'est la question que personne ne veut poser.

J'ai discuté avec un responsable logistique d'une enseigne participante (anonymisé, évidemment). Son retour tient en une phrase : "Le taux de retour en magasin plafonne à 20 %, et on ne sait pas comment le faire monter sans consigne financière obligatoire." Vingt pour cent. Quatre emballages sur cinq ne reviennent pas. Ils finissent dans la poubelle jaune, recyclés comme du jetable classique. Le contenant réemployable, conçu pour durer 20 cycles, fait un aller simple.

Le vrai problème : personne ne veut de la consigne obligatoire#

C'est là que le débat se crispe. Le règlement PPWR européen pousse le réemploi avec des objectifs contraignants : 10 % d'emballages de boissons réemployables d'ici 2030. La loi AGEC fixe 10 % pour 2027. On est à 0,3 %. L'écart est abyssal.

Pour combler cet écart, il faudrait une consigne financière obligatoire sur les emballages réemployables. Comme en Allemagne ou en Scandinavie, dans tous les pays où le réemploi fonctionne vraiment. Le consommateur paie 0,15 ou 0,25 euro de consigne, il récupère la somme au retour. C'est le seul mécanisme qui tire les taux de retour au-dessus de 90 %.

Le problème, c'est que la France a déjà essayé d'instaurer la consigne sur les bouteilles plastique en 2019-2020. Les collectivités locales se sont opposées (elles perdent la matière recyclable et les recettes associées). Les distributeurs ont traîné des pieds (investissement en automates, logistique de reprise). Le projet a été reporté. Et re-reporté. On attend toujours.

Sans consigne obligatoire, ReUse repose sur la bonne volonté du consommateur. Et la bonne volonté, en matière de déchets, ça plafonne vite. Le vrac l'a démontré. Les sacs réutilisables l'ont démontré. Les gobelets consignés en festival l'ont démontré (et encore, là, il y a une consigne de 1 ou 2 euros, ce qui aide).

Je ne sais pas si Citeo en est conscient ou si c'est un non-dit stratégique. Probablement les deux.

Ce qu'il faudrait faire (et ce qui ne sera pas fait)#

Pour que l'expérimentation Ouest aboutisse à un système national viable, il faudrait deux choses. Une consigne financière sur chaque emballage réemployable, même symbolique (0,10 euro suffirait à tripler les taux de retour selon les données des pilotes belges). Et un maillage de points de retour qui dépasse la grande distribution : commerces de proximité, gares, stations-service. Les quelque 350 magasins actuels sont une goutte d'eau face aux 130 000 Pfand-Automaten allemands.

La filière du réemploi pourrait générer 20 000 emplois directs selon la Banque des Territoires. Les centres de lavage, la logistique inverse, la maintenance des contenants : c'est de l'emploi local, non délocalisable. L'argument économique existe. Mais il suppose un volume critique que le volontariat seul ne peut pas atteindre.

Le cadre de l'économie circulaire prévoit exactement ce type de boucle : produire, utiliser, récupérer, réinjecter. Le réemploi est la boucle la plus courte, celle qui consomme le moins d'énergie (pas de refonte, pas de recyclage chimique, juste du lavage). En théorie, c'est le graal. En pratique, c'est un système qui ne décolle pas parce qu'on refuse de poser le cadre contraignant qui le rendrait viable.

Mon verdict#

L'expérimentation ReUse est utile. Elle prouve que la mutualisation fonctionne techniquement. GO! Réemploi peut opérer une logistique de collecte-lavage-redistribution à l'échelle régionale. Les marques jouent le jeu (45 marques, ce n'est pas rien). Et les enseignes acceptent de dédier du linéaire au réemployable.

Mais elle ne prouvera pas que le réemploi alimentaire peut atteindre 10 % du marché sans contrainte financière. Parce que ça, personne ne l'a jamais fait. Nulle part dans le monde. Chaque pays qui dépasse 5 % de réemploi a une consigne obligatoire. Chaque pays sans consigne stagne en dessous de 1 %.

La France va probablement se retrouver en 2027 avec un beau dispositif ReUse étendu à huit régions, un taux de réemploi national à 0,5 ou 0,6 %, et un objectif légal de 10 % atteint nulle part. On fera un rapport. On dira que c'est encourageant. Et on repoussera l'échéance, comme on l'a fait pour le vrac, comme on l'a fait pour la consigne plastique, comme on le fait pour tout ce qui demande une décision politique impopulaire.

Et ça, ça me fatigue. Pas l'expérimentation elle-même, qui est bien menée. Le refus collectif d'admettre que le volontariat ne suffit pas. On le sait. Citeo le sait. Les enseignes le savent. Et on continue à investir des millions dans un système dont le taux de retour plafonne à 20 % parce qu'on n'ose pas mettre 10 centimes de consigne sur un pot de yaourt.

Sources#

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