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Souveraineté matières premières : le recyclage suffit-il ?

Par Guillaume P.

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Guillaume P.

309 millions de tonnes importées : la France ne produit presque rien#

La France consomme 813 millions de tonnes de matières par an. Elle en importe 309 millions. Pétrole, minerais métalliques, biomasse. Pour le lithium, les terres rares, le cobalt : la production domestique est quasi inexistante. Le reste vient de Chine, d'Australie, du Congo, du Chili. On dépend de pays qui n'ont aucune raison de nous faire de cadeaux.

Arrêtons de tourner autour du pot. La souveraineté sur les matières premières, en France, c'est un mot qu'on met dans les discours officiels. La réalité du terrain : on achète tout, on transforme peu, et on recycle une fraction de ce qu'on pourrait récupérer. L'économie circulaire est censée changer la donne. Mais est-ce qu'elle le fait vraiment, ou est-ce qu'on se raconte une histoire ?

La thèse : l'économie circulaire comme arme géopolitique#

L'idée tient la route sur le papier. Plutôt que d'aller chercher du lithium au bout du monde, on le récupère dans les batteries en fin de vie. Plutôt que d'importer du cuivre chilien, on le sort des câbles et des cartes électroniques usagés par urban mining. On boucle la boucle, on réduit les importations, on reprend le contrôle.

L'ADEME a chiffré le potentiel : selon certaines estimations, le recyclage des matières critiques pourrait diminuer le besoin en matières vierges de 25 à 40 % d'ici 2050. Le Critical Raw Materials Act européen, entré en vigueur en mai 2024, fixe des objectifs contraignants pour 2030 : 10 % d'extraction domestique, 40 % de transformation en Europe, 25 % issus du recyclage. Et le 4 mars 2026, le Conseil de l'UE a durci le dispositif en donnant à la Commission le pouvoir d'imposer aux gros consommateurs industriels des mesures de réduction de dépendance vis-à-vis d'un fournisseur unique.

En France, les signaux existent. A Dunkerque, SUEZ poursuit la partie broyage, mais Eramet a suspendu le volet hydrométallurgique fin 2024. La capacité prévue du projet ReLieVe était de 50 000 tonnes de modules par an. L'usine Carester à Lacq devrait démarrer cette année sur les terres rares. Imerys prépare l'extraction de lithium dans l'Allier. L'État a mis sur la table 90 millions d'euros d'aides répartis sur des projets de recyclage de cuivre, de métaux précieux issus de DEEE et de métaux critiques divers.

810 900 emplois dans l'économie circulaire en 2021, soit 2,9 % de l'emploi total, en croissance de 2,5 % par an. Les chiffres existent. La dynamique aussi.

L'antithèse : on est à des années-lumière du compte#

Sauf que les maths ne collent pas. 25 % de recyclage en 2030, c'est l'objectif européen. On en est où aujourd'hui ? Pour le lithium, le taux de recyclage effectif en Europe est inférieur à 1 %. Pour les terres rares, c'est pareil. Les 50 000 tonnes prévues à Dunkerque restent en suspens, et la France consomme des dizaines de milliers de tonnes de cobalt et de lithium par an, et la demande explose avec l'électrification des transports et le stockage d'énergie.

J'ai discuté avec un responsable achats d'un équipementier automobile l'année dernière. Sa réponse quand je lui ai demandé s'il comptait sur le recyclé pour ses approvisionnements : "On regarde, mais pour l'instant, le recyclé coûte plus cher, il n'y en a pas assez, et la qualité n'est pas toujours au rendez-vous." En clair : le marché ne bascule pas tout seul.

Le problème est structurel. Recycler un métal critique, c'est long et cher. Il faut collecter les produits en fin de vie (et les gens gardent leurs vieux smartphones dans un tiroir pendant des années), les démonter, séparer les matériaux, purifier. Chaque étape coûte de l'énergie et de l'argent. Et au bout, le métal recyclé doit concurrencer un métal vierge dont le prix est fixé par des mines à grande échelle en Australie ou en Chine, avec des coûts de main-d'œuvre et des normes environnementales incomparables aux nôtres.

Le règlement européen sur les batteries impose des taux d'incorporation de matières recyclées (16 % de cobalt, 6 % de lithium, 6 % de nickel d'ici 2031). C'est un signal. Mais ces taux supposent que les volumes de matières recyclées existent. Or on construit les usines en même temps qu'on fixe les objectifs. C'est un pari, pas une garantie.

Ce que je vois sur le terrain (et qui me laisse perplexe)#

Il y a un décalage entre le discours politique et la réalité industrielle. Les annonces sont belles : hub de Dunkerque, Carester, projet Imerys, ORMAT de l'ADEME. Mais quand on creuse, les calendriers glissent, les financements sont fragmentés, et les volumes restent modestes.

L'AAP ORMAT de l'ADEME (Objectif Recyclage MATières) finance des projets de recyclage industriel. Bien. Sauf que les enveloppes, quelques dizaines de millions, sont ridicules face aux investissements nécessaires. Une seule usine de recyclage de batteries à grande échelle coûte plusieurs centaines de millions d'euros. Le hub de Dunkerque, c'est Eramet et Suez qui investissent, pas l'État.

Et puis il y a la question qu'on évite soigneusement : la sobriété. L'ADEME elle-même le dit dans son avis stratégique de 2025. La réduction de la demande en matériaux est le premier facteur de souveraineté, avant le recyclage et avant l'extraction. Produire moins de voitures, plus légères, avec des batteries plus petites, ça réduit les besoins en lithium. Allonger la durée de vie des équipements électroniques, ça réduit les besoins en terres rares. Mais la sobriété, ça ne fait pas un plan industriel. Ça ne crée pas de champions nationaux. Ça ne fait pas de photo de chantier avec un ministre.

Je dois reconnaître que sur la question de l'équilibre entre recyclage et sobriété, je n'ai pas de réponse nette. Les deux sont nécessaires, mais on ne met pas la même énergie politique sur les deux.

Le vrai enjeu : recycler ne sert à rien sans maîtriser la chaîne#

Ce qui me frappe, c'est qu'on parle de recyclage comme s'il suffisait de construire des usines. Le recyclage, c'est le dernier maillon. Avant, il faut :

  • Collecter les produits en fin de vie (la collecte des DEEE stagne autour de 50 % en France)
  • Les trier et les démonter (les centres de tri manquent de capacité)
  • Maîtriser les procédés chimiques de séparation (les brevets sont souvent chinois ou coréens)
  • Trouver des débouchés industriels pour les matières secondaires (le marché est embryonnaire)

La symbiose industrielle fonctionne quand les flux sont stables, les volumes suffisants et les acteurs proches géographiquement. Pour les métaux critiques, on n'en est pas là. Les gisements sont dispersés (un smartphone ici, une batterie de vélo là), les compositions varient d'un fabricant à l'autre, et les technologies de séparation sont en cours de maturation.

Le Critical Raw Materials Act pose le cadre réglementaire. Les 47 projets stratégiques identifiés par la Commission, dont 9 en France, tracent une direction. Mais entre un projet identifié et une usine qui tourne, il se passe cinq à dix ans. Et pendant ce temps, la Chine continue de raffiner 60 à 70 % des métaux critiques mondiaux.

Mon diagnostic#

La souveraineté par l'économie circulaire, c'est un objectif à vingt ans, pas à cinq. Et seulement si on bouge sur plusieurs fronts en même temps.

Il faut investir massivement dans les capacités de recyclage et sécuriser les approvisionnements de transition en parallèle. Pas 90 millions d'euros. Des milliards. Le plan américain IRA met 370 milliards de dollars sur la table pour la transition énergétique, dont une part massive pour les chaînes de matériaux. L'Europe est à la traîne. Pendant les vingt prochaines années, la France va continuer à importer du lithium, du cobalt, des terres rares. Il faut diversifier les sources, stocker, négocier des accords bilatéraux. Le Circular Economy Act européen et le CRMA posent les fondations, mais la mise en oeuvre dépend de la volonté politique des États membres.

Et il faut réduire la demande. L'écoconception qui allonge la durée de vie des produits et facilite leur démontage en fin de vie est le complément du recyclage, pas un bonus. Sans elle, on court après des volumes qui grossissent plus vite que nos capacités de traitement.

La réalité du terrain : l'économie circulaire ne remplacera pas les mines. Elle peut réduire notre dépendance, progressivement, si on y met les moyens. Pas si on se contente d'annonces et d'AAP à quelques millions.

Sources#

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