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Textiles sanitaires : la filière fantôme à 800 000 tonnes

Par Guillaume P.

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Guillaume P.

Près de 783 000 tonnes de textiles sanitaires à usage unique (TSUU) sont mises sur le marché français chaque année. Hors papier toilette. Ce chiffre vient de l'ADEME et ne compte que le produit sec. Une fois utilisés, ces textiles absorbent eau, urine, fluides corporels : le tonnage de déchets grimpe à 2,44 millions de tonnes. C'est la catégorie de déchets ménagers dont le volume a le plus augmenté sur trente ans. Et il n'existe toujours pas de filière de recyclage opérationnelle pour les traiter.

Ce que recouvrent les TSUU#

On parle de cinq catégories. Les lingettes (82 300 tonnes par an). Les équipements de protection individuelle et le linge à usage unique. L'hygiène papier (essuie-tout, mouchoirs). Les protections intimes absorbantes (couches, protections menstruelles, protections pour incontinence). Et les soins médicaux (compresses, alèses). L'appellation "textile sanitaire" est trompeuse : ce ne sont pas des textiles au sens classique. Ce sont des produits composites, bourrés de plastiques, de cellulose et de polymères superabsorbants (SAP), conçus pour un usage unique.

Les couches bébé représentent à elles seules 351 000 tonnes, soit 3,5 milliards d'unités par an. Un enfant, c'est entre 4 000 et 5 000 couches avant la propreté, environ une tonne de déchets. Dans un foyer avec un enfant de zéro à deux ans, les couches constituent 40% du volume de la poubelle. Cinq millions de personnes incontinentes génèrent un volume comparable. Ajoutez près de deux milliards de protections menstruelles jetées par an. Le flux est massif, constant, et personne ne sait quoi en faire.

La thèse officielle : la REP va régler ça#

Le décret instaurant la REP TSUU a été publié le 5 décembre 2024, avec dix mois de retard sur le calendrier prévu par la loi AGEC. L'éco-organisme agréé est Citeo Soin & Hygiène, depuis le 30 juin 2025. L'éco-contribution est fixée à 232 euros la tonne.

Sur le papier, c'est le schéma classique : les metteurs en marché paient, l'éco-organisme finance la collecte et le traitement, des solutions de recyclage émergent. Ça a fonctionné pour les emballages, pour les piles, pour les DEEE. Pourquoi pas pour les TSUU ?

Ce que la REP couvre vraiment#

La REP ne s'applique qu'à la catégorie 1 : les lingettes. Soit 82 300 tonnes sur 783 000. En pourcentage : 1,2% du tonnage total de TSUU mis sur le marché. Les couches bébé, les protections pour incontinence, les protections menstruelles, les compresses médicales : tout ça est exclu du périmètre réglementaire actuel.

J'ai relu le décret deux fois pour être sûr. C'est bien ça. 98% des TSUU ne sont pas couverts.

Sept associations (Zero Waste France, Surfrider, Amorce et quatre autres) ont saisi le Conseil d'État pour contester cette limitation. Leur argument est simple : la loi AGEC prévoyait une REP couvrant l'ensemble des TSUU. Le décret l'a vidée de sa substance en ne retenant que les lingettes. Le contentieux est toujours en cours.

Pourquoi les couches sont un cauchemar technique#

Une couche jetable, c'est entre 65 et 85 % de plastiques mélangés (polyéthylène, polypropylène, élastomères), de la cellulose, et du SAP (polyacrylate de sodium). Le tout collé, soudé, assemblé en multicouche. Séparer ces composants est techniquement possible. Mais la présence de matières fécales et d'urine classe le déchet comme souillé, ce qui complique la collecte, le stockage, le transport. Les couches ne sont pas des DASRI (déchets d'activités de soins à risque infectieux), sauf si un risque infectieux identifié est constaté. Mais elles restent un déchet que personne ne veut manipuler.

Fater, une coentreprise entre Angelini et Procter & Gamble, a inauguré la première usine au monde de recyclage de couches à Trévise le 25 octobre 2017, avec une capacité de 10 000 tonnes par an. L'usine sépare cellulose, plastique et SAP. Huit ans plus tard, c'est encore la seule installation de ce type en fonctionnement à échelle industrielle. Ça donne la mesure de la difficulté.

En France, Suez avait lancé le projet "Happy Nappy" avec un soutien de l'ADEME (40% de subvention). Le modèle économique n'a pas été validé. Le projet est en suspens. Je ne suis pas surpris : entre la collecte séparée des couches (comment vous expliquez ça aux parents ?), le transport de matières souillées, et la revente de cellulose de qualité médiocre, l'équation ne tient pas sans un soutien financier permanent.

Le coût pour les collectivités#

14% des ordures ménagères résiduelles sont des TSUU (donnée croisée Zero Waste France et ADEME). Ça représente 34 kilos par habitant et par an. Ces déchets finissent à 90% en enfouissement ou en incinération. Les collectivités paient entre 600 et 800 millions d'euros par an pour les collecter et les traiter, selon Amorce.

La TGAP 2025 est à 65 euros la tonne pour l'enfouissement et 41 euros la tonne pour l'incinération. Cette fiscalité est censée rendre le recyclage compétitif. Mais quand il n'y a pas de filière de recyclage en face, la TGAP est juste une taxe de plus. Les collectivités paient pour enfouir parce qu'elles n'ont pas d'alternative.

C'est d'ailleurs le point que je trouve le plus absurde dans cette histoire. On augmente la TGAP pour décourager l'enfouissement, mais on ne met pas en place la filière qui permettrait de faire autrement. On punit sans offrir de porte de sortie.

Le vrai sujet : la composition du produit#

Tant que les couches contiennent 65 à 85 % de plastiques mélangés impossibles à séparer à coût raisonnable, aucune REP ne changera la donne. Le problème est en amont, dans la conception du produit. L'éco-conception des TSUU n'est pas un sujet secondaire, c'est le seul sujet qui compte. La crise de Refashion a montré qu'une REP sans filière technique en face est une coquille vide. Les microplastiques des lingettes polluent les réseaux d'assainissement, et quand on regarde le taux de recyclage textile à 1%, on comprend que les chiffres de collecte ne disent rien sur le recyclage réel.

Sur ce point, j'hésite encore. Est-ce qu'une REP élargie aux couches, avec une éco-contribution suffisamment élevée pour financer de la R&D en éco-conception, pourrait faire bouger les industriels ? Ou est-ce que Procter & Gamble et Kimberly-Clark continueront à produire le même produit tant que les consommateurs l'achètent ? L'histoire des REP en France ne me rend pas optimiste.

Le décalage entre les chiffres et la réalité#

783 000 tonnes mises sur le marché. 2,44 millions de tonnes de déchets. Une REP qui couvre 1,2% du flux. Un seul site de recyclage industriel au monde, en Italie. Un projet pilote français en suspens. Et 90% du gisement qui finit brûlé ou enterré.

Les TSUU sont la filière fantôme du déchet français. Pas parce qu'on ignore le problème, mais parce que le problème est tellement massif, tellement composite (au sens propre), tellement coûteux à traiter, que tout le monde préfère regarder ailleurs. Les 600 à 800 millions d'euros annuels que les collectivités dépensent pour enfouir ces déchets sont un coût invisible, noyé dans la taxe d'enlèvement des ordures ménagères. Personne ne reçoit une ligne "couches et lingettes" sur sa feuille d'impôts.

La REP TSUU, telle qu'elle existe aujourd'hui, est un affichage politique. Couvrir les lingettes et rien d'autre, c'est traiter la marge du problème. Les associations l'ont compris et ont saisi la justice. La suite dépend du Conseil d'État.

Sources#

  • ADEME, "Textiles sanitaires à usage unique", 2024 (783 000 tonnes, 2,44 Mt déchets, 5 catégories)
  • Zero Waste France, "Part des TSUU dans les ordures ménagères résiduelles", 2023 (14%)
  • Amorce, "Coût de gestion des TSUU pour les collectivités", 2024 (600-800 M euros par an)
  • Légifrance, décret n° 2024-1166 du 5 décembre 2024 relatif à la REP TSUU
  • Citeo Soin & Hygiène, agrément éco-organisme, 30 juin 2025
  • Fater S.p.A., communiqué de presse, inauguration usine Trévise, 25 octobre 2017
  • L'Usine Nouvelle, "Suez et le recyclage des couches : Happy Nappy en question", 2023
  • Ministère de la Transition écologique, TGAP 2025 (65 euros/t enfouissement, 41 euros/t incinération)
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