TotalEnergies a inauguré son usine de recyclage chimique à Grandpuits le 19 mars 2026. Les communiqués parlent de « zéro pétrole », de « plateforme zéro crude » et de « TACOIL » issu de plastiques impossibles à recycler autrement. De l'autre côté, la CGT, les Amis de la Terre, Greenpeace et Attac parlent de greenwashing industriel. Qui a raison ? La réponse n'est pas binaire, mais elle penche d'un côté.
Ce que Grandpuits fait vraiment#
L'usine traite 15 000 tonnes par an de déchets plastiques par pyrolyse, à environ 440 °C. Les plastiques concernés sont ceux que le recyclage mécanique refuse : films souples, multicouches, emballages contaminés, tout ce qui sort de la poubelle jaune sans trouver preneur. TotalEnergies a investi environ 100 millions d'euros dans cette unité, dans le cadre d'une reconversion de la plateforme de Grandpuits qui dépasse les 500 millions au total.
Le produit de sortie, baptisé TACOIL, est une huile de pyrolyse réinjectée dans le vapocraqueur pour produire des monomères. En théorie, du plastique neuf à partir de déchets plastiques. La joint-venture avec Plastic Energy (60/40) exploite aussi deux unités de 7 000 tonnes chacune en Espagne. L'approvisionnement en France est assuré par Citeo et Paprec, partenariats signés en 2023.
Jusque-là, sur le papier, ça tient.
La thèse TotalEnergies : on recycle l'irrecyclable#
L'argument central est simple : ces plastiques finissent aujourd'hui en incinération ou en décharge. Le recyclage mécanique ne peut pas les traiter. Donc tout ce qui passe par Grandpuits est un gain net. C'est le discours officiel, et il n'est pas entièrement faux.
La France recycle 29 % de ses emballages plastiques ménagers (chiffre Citeo 2024). Le reste brûle ou s'entasse. Si la pyrolyse permet de valoriser une fraction de ce reste, c'est mieux que rien. Je comprends cet argument. Je l'ai moi-même utilisé dans des discussions avec des industriels.
L'antithèse : les chiffres qui dérangent#
Sauf que. Les chiffres racontent autre chose quand on creuse.
Une étude commandée par Zero Waste Europe et réalisée par l'Oeko-Institut en septembre 2022 a mesuré que la pyrolyse émet neuf fois plus de gaz à effet de serre que le recyclage mécanique. 53 % du carbone est perdu dans le processus chimique, contre 31 % en mécanique. L'étude a ses biais (elle a été commandée par des ONG opposées au recyclage chimique, il faut le dire clairement), mais les ordres de grandeur n'ont pas été contestés par l'industrie.
Il y a aussi le problème du rendement réel. Une étude du NREL publiée dans ACS en 2023 a estimé qu'entre 1 et 14 % du plastique traité par pyrolyse redevient effectivement du plastique neuf. Le reste finit en carburant, en cire, en résidus. Et c'est là que le mass balance entre en jeu : grâce à ce système comptable, un produit peut afficher « 100 % recyclé » sur l'étiquette alors qu'il contient entre 2 et 5 % de matière effectivement recyclée. C'est légal, mais trompeur.
Adrien Cornet, représentant CGT, a résumé la position syndicale à France24/AFP le 19 mars : « Grandpuits est un projet de greenwashing ». La coalition « Plus Jamais Ça » (Amis de la Terre, Confédération Paysanne, CGT, Attac, Greenpeace) porte la même critique. Et puis il y a les 89 postes menacés sur 250 par le gel partiel de la plateforme en mars 2025, qui a déclenché une grève de 70 % des salariés pendant 24 heures, la plus forte depuis le PSE de 2021.
La nuance que personne ne veut entendre#
Les deux camps simplifient. TotalEnergies vend du « zéro pétrole » alors que Grandpuits reste une infrastructure pétrochimique qui convertit des déchets en monomères via un vapocraqueur. La filière reste du pétrole transformé, même si l'entrée change. De l'autre côté, dire que c'est « juste du greenwashing » ignore que ces déchets n'ont pas d'autre débouché aujourd'hui.
La question de l'échelle est la plus gênante pour TotalEnergies. La France consomme 5 millions de tonnes de plastique par an. 15 000 tonnes, c'est moins de 0,3 % du gisement. L'ADEME l'a dit clairement : le recyclage chimique ne doit pas se substituer à la réduction à la source. Et on voit mal comment il pourrait, vu les volumes.
J'ai discuté de ce sujet avec un responsable de centre de tri en Île-de-France le mois dernier. Sa réaction : « On nous demande de collecter mieux pour alimenter une usine qui transforme 0,3 % du flux. Le problème, c'est pas le recyclage, c'est la production. » Difficile de lui donner tort.
Le contexte français : des signaux contradictoires#
Pendant que Grandpuits démarre, d'autres projets de recyclage chimique en France sont en difficulté. Eastman, qui devait construire une unité à Port-Jérôme, a vu son budget passer de 850 millions à 2 milliards d'euros avant un report sine die. Suez a annulé son propre projet fin 2024. En face, Carbios avance sur le recyclage enzymatique du PET à Longlaville avec 50 000 tonnes par an prévues pour le premier semestre 2028, une approche totalement différente (biologique, basse température, spécifique au PET).
Ces trajectoires divergentes disent quelque chose. Le recyclage chimique par pyrolyse peine à prouver sa viabilité économique à grande échelle. Les projets qui avancent sont ceux soutenus par des majors pétrolières qui ont les reins assez solides pour absorber les pertes.
Où j'en suis sur ce dossier#
Sur ce point, je suis encore partagé mais je penche vers le scepticisme. Grandpuits n'est pas du pur greenwashing : l'usine existe, elle tourne, elle traite des déchets qui n'avaient pas de filière. Mais le narratif « zéro pétrole » est une construction marketing qui ne résiste pas à l'examen. C'est une infrastructure pétrochimique reconvertie, pas une rupture technologique. Et le mass balance permet de vendre du « recyclé » à des marques sans que le contenu recyclé réel dépasse quelques pour cent.
La vraie question, celle que TotalEnergies ne pose pas et que les ONG esquivent aussi, c'est : est-ce qu'on veut construire une filière de recyclage chimique à 100 millions l'unité pour traiter 0,3 % du plastique, ou est-ce qu'on attaque la production à la source ? Les deux ne sont pas incompatibles, mais quand on regarde où vont les investissements et l'attention politique, on voit bien que Grandpuits sert surtout à acheter du temps. Et ça, c'est le reproche le plus solide qu'on puisse lui faire.
Sources#
- France24/AFP, 19 mars 2026 : inauguration de l'usine de Grandpuits
- Zero Waste Europe / Oeko-Institut, septembre 2022 : émissions de GES du recyclage chimique
- NREL, ACS 2023 : rendement réel de la pyrolyse plastique
- ADEME : position sur le recyclage chimique
- Vert.eco : recyclage chimique et mass balance
- Connaissance des Énergies : Grandpuits et reconversion TotalEnergies
- L'Usine Nouvelle : projets Eastman et Suez




