L'été dernier, j'ai passé deux jours sur un festival de taille moyenne dans le Sud-Ouest. Pas en tant que festivalier. En tant que type qui regarde les poubelles. Au bout de la première soirée, les bacs de tri débordaient. Le prestataire déchets avait dimensionné pour la moitié de la fréquentation réelle. Les bénévoles improvisaient avec des sacs-poubelle noirs, sans distinction. Tout partait en mélange.
Ce n'est pas un cas isolé. C'est la norme.
Le décalage entre la loi et le terrain#
Depuis le 1er janvier 2025, le tri hors foyer est obligatoire. C'est la loi AGEC qui l'impose. L'article L541-15-10 du Code de l'Environnement rend la vaisselle lavable obligatoire dès 20 personnes servies simultanément. Pour les gobelets réutilisables, le seuil passe à 5 000 participants.
En clair : un festival de 30 000 personnes doit trier, servir en vaisselle lavable, collecter les biodéchets, et gérer ses emballages. Les sanctions existent. 15 000 euros d'amende pour les personnes physiques, 75 000 euros pour les personnes morales. Le tri 9 flux n'est pas une suggestion.
La réalité du terrain : la plupart des organisateurs découvrent ces obligations au dernier moment. Le prestataire déchets arrive avec un devis, l'organisateur négocie à la baisse, et on se retrouve avec 50 points de tri pour un site qui en nécessiterait 170. Le Cabaret Vert, qui atteint 84 % de valorisation avec 170 points de tri, c'est l'exception. Pas la règle.
Les bons élèves existent, mais ils sont rares#
We Love Green a décroché l'ISO 20121 en juin 2023. 15 flux de tri. 78 % de déchets recyclés sur 130 tonnes collectées en 2024. 100 % de restauration végétalienne depuis 2023. Et 1 450 000 litres d'eau économisés. C'est impressionnant. C'est aussi un festival parisien avec des moyens, une image de marque verte, et un public sensibilisé.
Le Hellfest, lui, joue dans une autre catégorie. 200 000 fans sur plusieurs jours. 72 % de déchets valorisés. 160 tonnes de biodéchets transformées en amendement agricole. Mais aussi 17 033 tonnes de CO2 émises, dont 75 % liées aux déplacements. Le tri sur site ne résout pas tout.
Le V&B Fest illustre mieux la réalité commune. 55 tonnes de déchets sur trois jours, 33 000 personnes par soir, 220 bénévoles mobilisés. Ça donne entre 400 et 500 grammes par festivalier. Aux Francofolies, l'association AREMACS déploie 25 personnes par jour et distribue plus de 1 000 cendriers chaque soir pour récupérer 15 tonnes de recyclables sur 18,5 tonnes totales.
Honnêtement, quand je vois ces chiffres, j'oscille entre respect et découragement. Parce que ces festivals-là investissent massivement. Et ils restent minoritaires.
La REP emballages professionnels arrive, et personne n'est prêt#
Au 1er janvier 2026, la REP emballages professionnels entre en vigueur. Le volet opérationnel démarre le 1er juillet 2026. On parle de 7 millions de tonnes par an. Le coût estimé pour la première année : 302 millions d'euros. Et les 300 000 tonnes d'emballages hors foyer annuels, soit 6 % du tonnage total, tombent pile dedans.
Pour les festivals, ça veut dire quoi concrètement ? Que l'organisateur, en tant que producteur de déchets, devra contribuer à la filière. Que les barquettes, les gobelets jetables résiduels, les emballages des fournisseurs alimentaires, tout ça entre dans le périmètre. Et que la TGAP enfouissement à 65 euros la tonne en 2025, contre 24 euros en 2019, rend l'élimination de plus en plus chère.
La moyenne du secteur tourne autour de 2,5 tonnes de déchets pour 5 000 festivaliers. Avant les mesures de réduction, on mesurait 1,2 kg par personne. Les meilleures pratiques font descendre ça à 0,75 kg. Mais "meilleures pratiques" suppose un budget, une logistique, et des prestataires formés.
Sur ce point, j'ai du mal à être optimiste. Les gros festivals vont absorber le coût. Les petits et moyens, ceux qui font vivre la scène locale, vont trinquer.
Le vrai problème, c'est la responsabilité#
L'organisateur est responsable des déchets produits sur son événement. Point. C'est le principe de la gestion des déchets en entreprise appliqué à l'événementiel. Sauf qu'une entreprise a un site fixe, des flux prévisibles, des contrats annuels. Un festival, c'est trois jours, un champ, et 30 000 personnes qui ne trient pas comme à la maison.
La question des biodéchets en restauration se pose avec une acuité particulière en festival. Les stands de nourriture génèrent des volumes concentrés sur quelques heures. Le compostage sur site existe, le Cabaret Vert composte 6,16 tonnes de biodéchets. Mais ça demande une infrastructure que la plupart des événements n'ont pas.
Il y a un impensé dans la réglementation. On applique aux événements éphémères les mêmes obligations qu'aux sites permanents, sans adapter les moyens. L'ISO 20121 version 2024, dont les audits initiaux ont démarré le 16 avril 2024, propose un cadre volontaire. Mais un cadre volontaire ne remplace pas un accompagnement structurel.
Ce que je retiens#
Les festivals qui trient bien le font parce qu'ils l'ont décidé, pas parce que la loi les y a forcés. We Love Green n'a pas attendu la loi AGEC pour installer 15 flux de tri. Le Hellfest n'a pas attendu la REP pour valoriser ses biodéchets.
La réglementation est nécessaire. Sans elle, rien ne bouge pour les retardataires. Mais elle ne suffit pas. Il manque un maillage de prestataires formés, des retours d'expérience partagés entre organisateurs, et surtout un accompagnement financier pour les petits festivals qui n'ont ni le budget ni l'ingénierie pour monter une filière de tri en trois mois.
Le chantier est invisible parce qu'il se joue dans les coulisses, entre deux concerts, dans des zones techniques où personne ne va. Mais c'est là que se décide si l'événementiel français prend le virage ou reste coincé entre les bonnes intentions et les sacs-poubelle noirs.
Sources#
- Loi AGEC du 10 février 2020 : https://www.legifrance.gouv.fr/
- Hellfest, engagements environnementaux : https://hellfest.fr/engagements
- We Love Green, démarche green : https://www.welovegreen.fr/green/
- Cabaret Vert 2023, bilan déchets : https://confestmag.be/escapade-verte-au-cabaret/
- V&B Fest, brigade verte : https://www.oxygeneradio.com/chateau-gontier-au-v-b-fest-la-brigade-verte-mobilisee-pour-trier-et-valoriser-55-tonnes-de-dechets
- Le Collectif des Festivals, vaisselle lavable : https://www.lecollectifdesfestivals.org/collectif/2023/05/vaisselle-lavable-obligatoire/
- Restauration21, REP emballages professionnels 2026 : https://www.restauration21.fr/restauration21/2025/12/en-vigueur-au-1er-janvier-2026-la-rep-emballages-professionnels-remplacera-la-rep-emballages-de-la-restauration-le-1er-juillet-2026.html





