La France produit 245 000 tonnes de cendres de biomasse par an. Plusieurs milliers d'installations de chaufferie en génèrent. Et aucun arrêté ne permet de les sortir du statut de déchet pour les intégrer dans un béton ou une route. Point. Le sujet s'arrête là pour 95 % des exploitants. Pour les 5 % restants, il y a de la R&D, des projets pilotes, et beaucoup d'espoir. Mais pas de filière.
La conclusion d'abord#
Je pose ça tout de suite : les cendres de biomasse ne sont pas un matériau de construction. Pas aujourd'hui. Pas en France. Et probablement pas avant plusieurs années. Il existe des projets sérieux, des résultats encourageants, des financements ADEME. Mais aucun déploiement industriel normalisé. La NF EN 450-1, qui encadre l'utilisation des cendres volantes dans le béton, exclut explicitement les cendres de biomasse de son périmètre. Parmi les rares pays européens, la Suisse dispose d'un cadre réglementaire dédié.
C'est une réalité que beaucoup d'articles survolent en laissant croire qu'on est "presque prêts". On ne l'est pas. Et c'est justement parce qu'on ne l'est pas qu'il faut regarder de plus près ce qui se fait.
245 000 tonnes, trois types, un seul problème#
En France, les chaufferies biomasse produisent entre 228 000 et 245 000 tonnes de cendres par an, selon les sources (ENGIE et IMTech respectivement). À l'échelle européenne, les cendres de charbon représentent environ 40 millions de tonnes selon l'ECOBA, dont 35 à 40 % seulement sont recyclées sous une forme ou une autre — ces chiffres concernent les cendres de charbon, pas de biomasse.
Toutes les cendres ne se valent pas. Il y en a trois catégories. Les cendres sous-foyer représentent 80 % du volume. Elles sont grossières, relativement peu contaminées. Les cendres sous-multicyclone comptent pour 15 %. Les cendres volantes, 5 %, sont les plus fines et les plus chargées en métaux lourds. C'est un gradient de finesse et de contamination.
Le problème de fond, c'est la silice. Dans les cendres de charbon (celles que la norme NF EN 450-1 accepte), la silice est amorphe. Dans les cendres de biomasse, elle se présente sous forme cristalline. Résultat : les propriétés pouzzolaniques, celles qui permettent à la cendre de réagir avec la chaux pour former un liant, sont nettement inférieures. On ne peut pas juste remplacer une cendre par une autre et espérer le même résultat.
J'ai discuté avec un exploitant de chaufferie bois dans le Sud-Ouest l'hiver dernier. Sa question était simple : "Je paie pour évacuer mes cendres, personne n'en veut, et je lis partout que c'est l'avenir du béton vert. C'est quoi le délire ?" Honnêtement, je comprends sa frustration.
Quatre projets français qui avancent (lentement)#
Le plus documenté, c'est BIOGRAFIC. Porté par l'Université d'Artois et le laboratoire LGCgE, financé par l'ADEME, il a tourné de janvier 2021 à juillet 2023. L'objectif : fabriquer des blocs béton en substituant entre 0 et 100 % du volume par des cendres de biomasse. Les résultats ont été publiés lors du congrès RUGC en juillet 2025. Le gisement ciblé, celui des Hauts-de-France, représente entre 12 600 et 37 700 tonnes par an. C'est du solide comme recherche, mais ça reste de la recherche.
Bio-ERTALH, piloté par Eiffage Route, prend un angle différent. Le projet utilise des cendres de biomasse combinées à des agrégats d'enrobés recyclés pour fabriquer des matériaux traités aux liants hydrauliques (MTLH). Lauréat du CIRR 2020 (le dispositif du Cerema), il a été testé sur l'A40 à Viry en Haute-Savoie. C'est un cas intéressant de symbiose industrielle entre la filière bois-énergie et les travaux routiers.
PAN'ash est le plus récent. Lancé en mai 2025, porté par Ash'UP et IMT Mines Albi, financé à hauteur de 568 600 euros dont 300 000 par l'ADEME. Double objectif : stabilisation de sols argileux et agent correcteur pour béton. Le gisement visé en Occitanie est estimé à 30 000 tonnes par an.
Enfin, 3DFORMWORKS (IMT Nord Europe, programme Interreg, jusqu'en 2028) travaille sur une encre cimentaire basse carbone intégrant des cendres de biomasse. Les résultats ont été présentés au congrès EUROCOALASH en juin 2025.
En clair : quatre projets, quatre approches, zéro norme en sortie. C'est de la recherche appliquée, pas du déploiement.
Le charbon part, la biomasse arrive, et personne n'a prévu la transition#
Il y a un éléphant dans la pièce. Les cendres de charbon, celles qu'on sait utiliser et qui sont normées, sont en voie de disparition. La consommation de charbon et de lignite en Europe a chuté de 40 % entre 2018 et 2023. Les cimentiers qui utilisaient ces cendres comme addition dans le CEM II vont devoir trouver autre chose.
La production de ciment CEM I génère environ 0,7 tonne de CO₂ par tonne produite. Chaque tonne de cendre qui remplace du clinker, c'est du CO₂ en moins. Le calcul est simple. Mais il suppose que la cendre de remplacement ait les bonnes propriétés. Et on en revient au même mur : la silice cristalline des cendres de biomasse n'est pas la silice amorphe du charbon.
C'est un angle mort de la transition énergétique. On ferme les centrales à charbon (tant mieux), on développe la biomasse (logique), mais on n'a pas anticipé que le sous-produit de l'un ne remplace pas celui de l'autre dans la chaîne de valeur du BTP. Les filières de valorisation du bois se structurent, mais la question des cendres reste le parent pauvre du sujet.
Sur ce point, j'ai du mal à voir qui va porter le sujet. Les exploitants de chaufferies n'ont ni les moyens ni l'expertise pour faire de la R&D matériaux. Les cimentiers regardent, mais sans norme, ils ne bougeront pas. Les labos publient, mais le passage à l'échelle ne leur appartient pas. C'est le genre de sujet qui tombe entre toutes les chaises.
Valoriser, oui, mais sans se raconter d'histoires#
La directive européenne 2008/98/CE pose la hiérarchie des déchets : prévention, réemploi, recyclage, valorisation énergétique, élimination. Les cendres de biomasse en construction, ça serait du recyclage matière. Un bon échelon. Mais sans cadre de "sortie du statut de déchet" en France, ça reste de l'élimination déguisée en bonne idée.
La tentation est forte de vendre la valorisation des cendres comme la prochaine révolution verte du BTP. L'économie circulaire adore ce genre de récit. Un déchet qui devient matériau, c'est exactement le pitch parfait. Et dans le BTP, secteur qui génère des volumes considérables de déchets de chantier réemployés, l'argument porte.
La réalité du terrain : on en est aux pilotes. Quatre projets R&D en France, des résultats prometteurs sur certaines formulations, mais aucune filière industrielle, aucune norme, aucun arrêté. Le chemin entre un essai en labo et un bloc béton posé sur un chantier passe par des années de certification, d'homologation et de retours d'expérience.
Je pense que la filière finira par exister. Pas parce que les cendres de biomasse sont le matériau du siècle, mais parce que les cendres de charbon disparaissent et qu'il faudra bien les remplacer par quelque chose. La pression viendra de la pénurie, pas de l'enthousiasme. Et c'est peut-être le scénario le plus réaliste.
Sources#
- ADEME Recherche, projet PAN'ash : https://librairie.ademe.fr/
- LGCgE / Université d'Artois, projet BIOGRAFIC : https://www.lgcge.fr/
- IMTech / IMT Nord Europe, projet 3DFORMWORKS : https://www.imt-nord-europe.fr/
- ENGIE Solutions, biomasse en France : https://www.engie-solutions.com/
- Idex, types de cendres biomasse : https://www.idex.fr/
- Cerema, CIRR 2020 (Bio-ERTALH) : https://www.cerema.fr/
- EUR-Lex, directive 2008/98/CE relative aux déchets : https://eur-lex.europa.eu/





