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CSR : quand les déchets non recyclables deviennent du combustible

CSR : quand les déchets non recyclables deviennent du combustible

Par Guillaume P.

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Guillaume P.

En France, 20 % des déchets finissent enfouis. Pas recyclés, pas valorisés. Enfouis. Et dans le lot, plus de dix-sept millions de tonnes de déchets enfouis chaque année sans aucune forme de valorisation. Les combustibles solides de récupération, les CSR, sont censés répondre à ce gâchis. Transformer des déchets non recyclables en énergie au lieu de les enterrer. Sur le papier, c'est imparable. En pratique, la filière française patine.

Ce que sont vraiment les CSR#

Un CSR n'est pas un déchet qu'on brûle tel quel. C'est un combustible préparé, normé, calibré. La norme NF EN 15359 classe les CSR selon trois critères : pouvoir calorifique inférieur (PCI), teneur en chlore et teneur en mercure, répartis en cinq classes de qualité. En clair : on ne fabrique pas du CSR avec n'importe quoi.

Le cadre réglementaire français repose sur le décret 2016-630 du 19 mai 2016 et les arrêtés du 23 mai 2016, avec la rubrique ICPE 2971 dédiée. Point important que beaucoup ignorent : les CSR restent juridiquement des "déchets" jusqu'à leur valorisation effective. Pas de statut de produit, pas de sortie du statut déchet en amont. Ça complique tout, des assurances aux contrats d'approvisionnement.

Les seuils légaux sont stricts. Le chlore ne doit pas dépasser 15 000 mg/kg de matière sèche. Le mercure, 3 mg/kg de matière sèche. Le PCI minimum en cimenterie est fixé à 12 MJ/kg. Le PCI moyen des CSR français tourne autour de 14 MJ/kg, soit environ 3,9 MWh par tonne. La teneur en biomasse varie de 25 à 45 %, ce qui permet de considérer une part de l'énergie produite comme renouvelable.

La cimenterie, débouché principal#

Les cimenteries absorbent la majorité des CSR consommés en France. En 2021, sur 370 000 tonnes consommées, 310 000 sont passées par les cimenteries et 60 000 par des chaudières dédiées. Le secteur compte plus de 20 sites cimentiers et 14 centres de broyage.

L'atout du four cimentier est double. D'abord, la température : le four atteint 1 450 °C, la flamme 2 000 °C. À ces niveaux, la destruction des polluants organiques est quasi totale. Ensuite, la double valorisation : les cendres de combustion s'intègrent directement dans la composition du clinker. Pas de résidu à évacuer, pas de mâchefer. C'est un argument que les incinérateurs classiques ne peuvent pas avancer.

J'ai visité un site cimentier l'année dernière, et ce qui m'a frappé, c'est la rigueur du contrôle qualité en réception. Chaque lot de CSR est analysé, pesé, refusé s'il sort des specs. C'est loin de l'image du "on brûle tout et on verra".

Le taux de substitution des combustibles fossiles par des combustibles alternatifs (dont les CSR) a atteint 52 % en 2023, puis 55 % en 2024. L'objectif affiché par France Ciment est 80 % en 2030. En 2019, la consommation de CSR dans les cimenteries plafonnait à 300 000 tonnes par an. L'objectif pour 2025 est de 1 Mt par an. L'écart entre les deux chiffres donne la mesure du chemin restant.

Une filière qui ne décolle pas#

Arrêtons de tourner autour du pot. La France dispose de 36 installations capables de produire environ 1,2 Mt de CSR par an. La production réelle en 2022 : environ 400 000 tonnes. Un tiers de la capacité installée. C'est un échec industriel.

Les CSR représentent une part négligeable de l'énergie nationale. Sur les 298 Mt de déchets produits en France en 2022, 9 % sont incinérés et 20 % enfouis. Le gisement théorique est colossal, mais la filière n'arrive pas à le capter.

Les raisons sont multiples. Le statut juridique de déchet freine les investissements. Les installations de préparation exigent des capitaux lourds. La FNADE et le SN2E estiment le soutien nécessaire à 1 milliard d'euros, soit 250 millions par an sur quatre ans. Et le fonds ADEME qui soutenait les projets a été supprimé en 2025. En Pays de la Loire, l'observatoire TEO a mesuré une production de 72 600 tonnes de CSR en 2024, dont 37 % exportés vers des cimenteries françaises, espagnoles et allemandes. Quand on produit du CSR en France pour l'envoyer se faire brûler en Allemagne, il y a un problème structurel.

Sur ce point, j'hésite encore à trancher. Est-ce un problème de volonté politique, de rentabilité économique, ou simplement d'inertie réglementaire ? Probablement les trois à la fois, mais le signal envoyé par la suppression du fonds ADEME est désastreux.

Le débat : solution ou fausse bonne idée ?#

Les partisans des CSR ont trois cartes en main. Mieux vaut extraire de l'énergie d'un déchet que l'enfouir. La double valorisation en cimenterie (énergie plus matière) est un cas d'école d'économie circulaire industrielle. L'exonération totale de TGAP pour les installations classées en rubrique 2971 rend l'opération économiquement viable pour les cimentiers, un levier fiscal que d'autres filières n'ont pas.

Les opposants, Zero Waste France en tête, posent la bonne question : en créant des débouchés pour les déchets non recyclables, ne crée-t-on pas un verrou contre la réduction à la source ? Si une cimenterie dépend de ses CSR pour tourner, qui aura intérêt à réduire le volume de déchets produits ? C'est le même dilemme que celui du recyclage chimique par pyrolyse : on traite le symptôme sans toucher à la cause.

La réalité du terrain : personne n'a tort, mais tout le monde parle d'un horizon différent. À court terme, les déchets non recyclables existent et il faut bien les traiter. Les enfouir est pire que les valoriser. À long terme, la filière CSR ne doit pas servir d'alibi pour éviter de s'attaquer aux limites fondamentales du tout-recyclage. C'est un outil de transition, pas une destination.

Je pense que la France fait une erreur en ne distinguant pas clairement les deux temporalités. On devrait investir massivement dans les CSR maintenant, tout en programmant la décroissance de la filière à mesure que l'écoconception et la réduction à la source font effet. Mais ça demande une vision à vingt ans que personne ne porte.

Ce qui manque pour que ça marche#

Trois verrous à faire sauter. Il faut d'abord débloquer les investissements : le milliard d'euros estimé par la FNADE et le SN2E n'est pas un luxe, c'est un prérequis pour passer de 400 000 à 1 200 000 tonnes de production annuelle. La suppression du fonds ADEME va dans le sens inverse.

Il faut ensuite créer des débouchés nationaux. Exporter 37 % de la production des Pays de la Loire est un symptôme de sous-capacité de consommation. Avec plus de 20 sites cimentiers en France et un objectif de 80 % de substitution en 2030, la demande potentielle existe. Encore faut-il que les contrats d'approvisionnement se structurent et que la qualité des CSR soit homogène sur tout le territoire.

Enfin, il faut clarifier le cadre juridique. Tant que les CSR restent des "déchets", les freins administratifs resteront disproportionnés par rapport au risque réel. La sortie du statut de déchet, encadrée par des critères stricts de qualité, serait un accélérateur majeur.

Sources#

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