Pourquoi 94 % de la production mondiale d'aimants permanents néodyme-fer-bore part-elle d'une seule chaîne d'approvisionnement chinoise ? Parce que pendant trente ans, personne n'a vraiment cherché de plan B industriel. À Plouzané, dans le Finistère, une jeune pousse appelée HIT Mag essaie de changer cette équation. L'acronyme dit déjà le pari : Hexaferrites Innovative Technological Magnets. Pas de terres rares, des aimants permanents quand même, et une première usine à Brest en 2026.
Une découverte de laboratoire, devenue startup en deux ans#
L'histoire commence dans un labo de l'Université de Bretagne Occidentale, le Lab-STICC. Jean-Luc Mattei, professeur à l'UBO, presse de la poudre d'hexaferrite de baryum sous champ magnétique. Le résultat sort des clous : l'échantillon présente des propriétés magnétiques inattendues. C'est ce que les chercheurs appellent une découverte accidentelle, le genre de moment où l'on regarde le résultat avant de regarder l'hypothèse de départ.
Antoine Hoëz, chimiste sur le projet, reprend l'échantillon au microscope électronique à rayons X. Il identifie un composé d'hydroxyde de fer bien particulier : la goethite. Ce n'est pas le matériau principal, mais c'est lui qui modifie la structure du grain pendant la presse et qui décale la performance vers le haut. Sous le capot, le mécanisme tient à la microstructure : aligner les grains plus finement, ça change le produit énergétique de l'aimant fini.
De cette découverte naît HIT Mag. Création formelle des articles le 15 octobre 2025, premier client le lendemain : le CNES, pour des applications spatiales. La levée de fonds initiale, 1,6 million d'euros, est bouclée fin 2025. Bourse French Tech Émergence obtenue en novembre 2025. SATT Ouest Valorisation accompagne la maturation IP côté UBO. La machine est lancée.
L'équipe fondatrice tient sur cinq noms : Arnault Trac à la présidence, Antoine Hoëz en R&D chimie, Lionel Fine côté mécanique, Norbert Parker physicien spécialisé circulateurs telecom, Arnaud Le Saos-Kauten sur les matériaux et l'impression 3D. Profils techniques, pas business. Ça se sent dans le discours.
Deux familles d'aimants, deux temporalités industrielles#
HIT Mag ne mise pas sur une seule techno. Deux familles cohabitent dans le pipeline R&D, et c'est probablement la décision stratégique la plus intéressante du projet.
D'un côté, les hexaferrites. Connus depuis les années 1950, peu chers, pas sexy, mais robustes. Leur défaut chronique : un produit énergétique (BH)max de 3 à 5 MGOe seulement, contre 30 à 52 MGOe pour le néodyme-fer-bore. À taille égale, ça donne un aimant néodyme environ 18 fois plus dense énergétiquement en volume, et 12 fois en masse. Concrètement, un moteur électrique ferrite à performance équivalente pèse environ un tiers de plus que son équivalent NdFeB, parfois davantage. Pour un moteur de traction d'EV, c'est une pénalité réelle.
Mais HIT Mag annonce une optimisation microstructurale qui pousse les hexaferrites au-delà des performances historiques de la filière. Les chiffres exacts ne sont pas publiés. Le pari : combler une partie de l'écart, sans rattraper le NdFeB, mais en restant largement assez performant pour les marchés où le poids n'est pas critique, robotique, éolien, telecom, espace, acoustique.
De l'autre côté, les nitrures de fer, et plus précisément la phase Fe16N2. Là, on change de catégorie. La saturation magnétique théorique du Fe16N2 atteint environ 2,4 T, supérieure au NdFeB. Le produit énergétique théorique grimpe jusqu'à 135 MGOe. Sur le papier, c'est le candidat parfait pour remplacer le néodyme dans les moteurs de traction.
Sur le papier seulement. En pratique, les meilleurs résultats publiés dans Scientific Reports (2016) sur des foils Fe16N2 ne dépassent pas 20 MGOe à température ambiante, avec une coercivité de 1910 Oe. La phase est instable et se décompose autour de 425 à 500 K, soit 150 à 225 °C. Pour un moteur EV qui chauffe en charge, c'est une vraie limite thermique. C'est pour ça que les nitrures de fer arriveront plus tard chez HIT Mag, après investissements complémentaires. Phase plus longue, c'est explicite dans la communication.
Le contexte géopolitique qui rend l'histoire urgente#
Pourquoi maintenant ? Parce que la Chine a serré la vis. Le 4 avril 2025, Pékin a imposé des licences d'export sur sept terres rares et sur les aimants permanents finis. Nouvelles mesures le 9 octobre 2025, avec un seuil ramené à 0,1 % de terres rares chinoises dans le produit fini pour déclencher la licence. Autant dire que presque tout passe par le filtre.
Côté prix, le dysprosium et le terbium s'échangent hors Chine à des niveaux trois à quatre fois supérieurs aux prix intérieurs chinois, plus de 1000 USD/kg pour le dysprosium et au-delà de 3500 USD/kg pour le terbium selon les estimations de fin 2025. Les constructeurs automobiles ont commencé à encaisser. Ford a mis en pause la production de l'Explorer en mai 2025 à cause de pénuries d'aimants.
L'Europe a réagi avec le plan RESourceEU, adopté le 3 décembre 2025, enveloppe de 3 milliards d'euros, restrictions sur l'export de déchets d'aimants recyclables dès début 2026. C'est dans cet écosystème que HIT Mag essaie de monter en puissance. Une usine partenaire à Grenoble est prévue pour absorber la demande telecom et moteurs électriques en parallèle du site de Brest. Sur le recyclage de la matière elle-même, des acteurs comme Caremag à Lacq attaquent le problème par l'autre bout, en récupérant les aimants néodyme déjà en circulation. Les deux approches sont complémentaires, pas concurrentes.
Pour aller plus loin sur la boucle métaux du numérique, l'opération collecte numérique de mars 2026 donne une idée des volumes qu'on laisse dormir dans les tiroirs, et l'angle urban mining montre que le gisement secondaire pèse lourd dans la stratégie européenne.
Ce que je retiens en tant que dev qui regarde le système#
Quand je lis le dossier HIT Mag avec mes biais de game designer, ce qui m'intrigue le plus, c'est la gestion du scope. Deux technos, deux maturités, deux marchés cibles. C'est exactement ce que je ferais sur un studio indé : sortir d'abord le truc qui marche déjà (les hexaferrites améliorés, marchés non automobile), encaisser du cash et de la crédibilité, et investir le revenu dans la phase risquée (le Fe16N2 pour la traction EV). Le contre-exemple type, c'est la startup qui annonce direct le moteur Tesla-killer et qui crame son runway sur trois ans de R&D sans chiffre d'affaires.
L'autre point que je trouve sain : ils n'inventent pas le marché, ils s'insèrent dedans. Le CNES achète parce que les applications spatiales tolèrent mieux la pénalité de poids des ferrites. La telecom et l'acoustique aussi. C'est du market fit immédiat. Pendant que Tesla annonce depuis mars 2023 son prochain moteur permanent sans terres rares (déclaration de Colin Campbell à l'Investor Day) sans avoir encore livré, HIT Mag a un client opérationnel. Pas de la même taille, mais un client réel.
Le risque, parce qu'il y en a un, c'est l'écart entre les hexaferrites améliorés et le NdFeB. Si l'écart de performance reste de l'ordre de 10x sur le produit énergétique, l'industrie auto n'achètera pas pour la traction. Elle achètera pour les moteurs auxiliaires, les ventilateurs, les actuateurs. Marché réel, mais pas le morceau de gâteau le plus juteux. La promesse Fe16N2 doit tenir pour que la trajectoire long terme tienne. Or 20 MGOe pratique vs 135 MGOe théorique, ça veut dire que beaucoup de boulot reste à faire en stabilité thermique et en process. Niron Magnetics aux États-Unis a ouvert une usine pilote Fe16N2 à Sartell en 2024 et vise 1500 t/an en 2026, avec un projet de deuxième site à 10 000 t/an pour 1,8 milliard de dollars en 2028. Le terrain de jeu est mondial, pas régional.
Reste qu'avoir un acteur français qui pose les premiers jalons, c'est une bonne nouvelle. Pas une révolution, pas un game over pour la Chine sur les terres rares, mais un caillou de plus dans la souveraineté industrielle européenne. À condition que les chiffres de performance suivent. On verra à la sortie de l'usine de Brest.
Sources#
- HIT Mag, site officiel
- Tech Brest Iroise, portrait HIT Mag
- Espace des sciences, Sciences Ouest 434
- Université de Bretagne Occidentale, actualité HIT Mag
- Actu-Environnement, le futur des aimants sans terres rares
- Wikipedia, Maximum energy product
- Nature Scientific Reports, Fe16N2 foils
- Rare Earth Exchanges, EV supply chain choke point
- BusinessWire, Niron Magnetics Sartell
- Electrek, Tesla rare-earth-free motor
- France 24, plan européen RESourceEU





