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Léko, Twiice, Citeo Pro : la bataille EPRO 1er juillet 2026

Léko, Twiice, Citeo Pro : la bataille EPRO 1er juillet 2026

Par Lucas M.

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Lucas M.

Imaginez un MMO qui ouvre ses serveurs le 1er juillet 2026. Trois guildes se disputent les nouveaux joueurs avant le go-live, sauf que les joueurs sont 200 000 producteurs français d'emballages B2B, et que personne n'a publié les barèmes. Voilà l'état réel du marché des éco-organismes EPRO à sept semaines de l'échéance opérationnelle. Léko Pro a constitué son CA le 23 février dernier. Twiice annonçait ses tarifs pour mars 2026, je n'ai toujours rien trouvé de public au 9 mai. Citeo Pro, lui, communique sur la "préparation très hétérogène" des assujettis, ce qui est une façon polie de dire que la moitié des PME n'a pas encore identifié l'éco-organisme qu'elle va contractualiser.

J'ai fait la maquette mentale de ce dossier comme un GDD. Trois factions, trois doctrines, un même endgame : capter les 18 millions de tonnes d'emballages professionnels mises sur le marché chaque année. La mécanique derrière tout ça mérite qu'on la décompose proprement, parce que le choix d'éco-organisme n'est pas un simple cocher-une-case administratif. Il engage la trésorerie, la traçabilité et la gouvernance pour les six prochaines années d'agrément.

Trois doctrines pour un même périmètre#

Le décret n° 2025-1081 du 17 novembre 2025 absorbe deux REP préexistantes (CHR créée en 2023, EIC en 2025) dans un périmètre unifié de cinq catégories d'emballages : vente, regroupement, transport, service CHR, production primaire. Budget filière première année pleine : environ 302 millions d'euros. Le metteur sur le marché paye, c'est-à-dire celui qui emballe sous son nom, pas le fabricant d'emballage. Pour le calendrier complet et les sanctions PME en retard, le dossier de fond REP EPRO juillet 2026 reste la référence.

Sur ce périmètre, trois éco-organismes s'alignent avec des positionnements franchement orthogonaux.

Citeo Pro joue la carte de l'antériorité. Filiale du groupe Citeo (le mastodonte historique des emballages ménagers), agréée depuis mars 2024 sur le périmètre CHR, elle voit son agrément étendu à tout EPRO au 1er juillet 2026. La doctrine est limpide : capitaliser sur les opérateurs de collecte/tri déjà sous contrat sur le CHR, étendre les flux vers les autres catégories, gérer le soutien financier opérateur comme on l'a toujours fait sur les ménagers. L'ADN reste la péréquation à grande échelle. Le panorama des filières de recyclage en France éclaire la logique : ce qui marche sur les bouteilles d'eau marche sur les fûts de bière.

Twiice prend le pari inverse : pure player B2B. Constitué formellement comme filiale 100 % Valorplast en septembre 2021 (création opérationnelle 2019), porté par un actionnariat industriel serré (Plastics Europe 62 %, Elipso 36,5 %, Polyvia 1,5 %), Twiice s'organise en huit collèges sectoriels : chimie, agroalimentaire, BTP, santé/cosmétiques, transport, logistique, producteurs de résines, fabricants d'emballages. Trente industriels partenaires. Trente pilotes terrain conduits sur cinq ans avant l'obligation. Et surtout un truc que les deux autres n'ont pas : les fabricants d'emballages siègent dans la gouvernance. Ce qui veut dire que l'éco-conception n'est pas un slogan plaqué a posteriori, elle est codée dans le board. Direction : Patrick Nguyen-Duhamel à la présidence, Marc-Antoine Franc à la DG depuis 2024.

Léko Pro est le petit dernier. CA constitué le 23 février 2026 avec cinq administrateurs (NAVSA, SAICA Group, Léko, Valorie, Reclay Group). L'angle commercial est simple comme une pitch deck de seed : guichet unique. Une entreprise déjà cliente Léko sur les emballages ménagers signe un seul contrat qui couvre aussi son périmètre pro. Bonus argument : Léko s'appuie sur RAAN, un réseau européen de sept éco-organismes coordonnés, ce qui est un atout pour les groupes multi-pays.

Petite digression personnelle. Au début, j'ai confondu Twiice avec Recygo. Erreur classique : Recygo (La Poste + Suez, 2018) est un opérateur de collecte/tri hors-foyer, pas un éco-organisme. Mêmes sigles bizarres en deux syllabes, missions très différentes. Twiice contracte avec les producteurs et collecte les éco-contributions ; Recygo va chercher les déchets dans les bureaux. Ne pas confondre, surtout dans les CR de réunion.

La mécanique tarifaire qui n'existe pas encore#

Là où ça devient inconfortable : les barèmes ne sont pas publics. Twiice avait annoncé une publication en mars 2026. À ce jour, rien d'accessible librement. Citeo Pro renvoie ses prospects vers son portail d'adhésion. Léko Pro, qui vient à peine de constituer son CA, n'a évidemment rien publié.

Ça pose un problème concret. Comment un directeur financier de PME arbitre-t-il entre trois prestataires sans connaître les barèmes ? La réponse honnête : il ne peut pas. Ce qui explique en partie pourquoi le niveau de préparation est qualifié de "très hétérogène" par les éco-organismes eux-mêmes. Les grandes entreprises ont des cellules conformité qui ont signé des NDA et accédé aux grilles préliminaires. Les PME et ETI sont structurellement en retard parce qu'elles n'ont ni le temps ni les contacts pour obtenir les chiffres en avant-première. Concernant les seuils d'exemption PME, je n'ai rien trouvé dans les sources publiques. Si quelqu'un a la doc, je suis preneur.

Pour les devs dans la salle : on est exactement dans le pattern d'un launch produit où la roadmap publique a six mois d'avance sur le pricing. C'est défendable côté éco-organisme (on attend la validation finale du cahier des charges, on calibre selon les premières adhésions), mais ça crée une asymétrie d'information qui pénalise les acteurs les moins équipés.

OCAEPRO et la mécanique de péréquation#

Sous le capot, les trois éco-organismes ne sont pas en concurrence pure. Ils opèrent dans une instance commune : OCAEPRO. C'est la chambre de gouvernance qui assure la péréquation financière entre eux, la traçabilité unifiée des flux et les règles de déclaration communes. Sans OCAEPRO, le système exploserait sur les arbitrages frontière (un emballage à cheval entre catégories, un metteur sur le marché qui mute son périmètre, etc.).

Cette architecture a une conséquence pratique. Le choix d'éco-organisme ne change pas radicalement les règles du jeu (cahier des charges identique, traçabilité identique, contributions globalement alignées via la péréquation). Ce qui change vraiment : la qualité du service, la pertinence sectorielle de la gouvernance, la capacité à éco-concevoir avec son éco-organisme. Pour reprendre l'analogie game design, c'est comme choisir entre trois classes qui ont les mêmes stats de base mais des trees de skills différents.

Ce que ça implique pour une PME au 9 mai#

Trancher en trois lignes. Si vous êtes déjà chez Léko sur les ménagers, Léko Pro est le path of least resistance ; un contrat, une facturation, un interlocuteur. Si vous êtes un industriel sectoriel (chimie, agro, BTP, santé), Twiice colle mieux à votre métier parce que sa gouvernance est sectorisée. Si vous êtes en CHR ou si vous voulez la solution la plus mature opérationnellement, Citeo Pro a deux ans d'avance sur le terrain.

Le risque réel n'est pas de mal choisir. C'est de ne pas choisir. Sept semaines avant la bascule, ne pas avoir initié le dossier vous expose à un retard d'adhésion qui se traduit par des sanctions financières et, plus subtilement, par une mise en conformité bâclée. Le calendrier global s'empile vite : six semaines après l'EPRO, le règlement européen PPWR entre en vigueur le 12 août 2026 avec ses propres obligations. Pour ceux qui regardent aussi la REP bâtiment en parallèle, la consultation PMCB de mai 2026 vaut le détour.

Pronostic à 18 mois#

Mon hésitation honnête sur ce dossier : je ne sais pas qui va gagner la bataille des PME. Citeo Pro a la machine, Twiice a la pertinence sectorielle, Léko Pro a l'argument simplicité. Le vrai différenciateur sera la qualité du portail d'adhésion (UX, onboarding, support FR), pas la plaquette commerciale. Les éco-organismes qui auront un funnel d'adhésion fluide pour PME captureront le marché. Ceux qui répliqueront un parcours conçu pour grands comptes vont voir leurs prospects PME fuir vers le concurrent qui a investi dans l'UX.

Verdict provisoire. Sur 18 millions de tonnes et 302 millions d'euros annuels, la part de marché va se jouer en 2026-2027 sur trois variables : tarifs effectifs (à publier d'urgence), pertinence sectorielle de l'accompagnement, et qualité opérationnelle du service. Je remettrai le sujet sur l'établi fin 2026 avec les premières remontées d'adhérents. D'ici là, si vous êtes producteur EPRO, ouvrez les trois portails et comparez. Le pire choix, c'est l'attentisme.

Sources#

  • Décret n° 2025-1081 du 17 novembre 2025, JORF
  • Citeo Pro, communications agrément CHR (mars 2024) et extension EPRO (déc. 2025)
  • Twiice, gouvernance et collèges sectoriels (site institutionnel, 2026)
  • Léko Pro, communiqué de constitution CA (23 février 2026)
  • ADEME, calendrier filière EPRO (cahier des charges 2 décembre 2025)
  • OCAEPRO, instance commune éco-organismes (note de cadrage 2026)
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