Moins de 1 % des terres rares sont recyclées en Europe. C'est le chiffre qui résume tout. Le CNRS l'a posé noir sur blanc dans son expertise scientifique collective de novembre 2024, après avoir passé au crible 4 100 articles scientifiques. Pendant ce temps, la Chine contrôle l'essentiel du raffinage mondial. Et nous, on construit des usines de voitures électriques sans se demander d'où viendront les aimants dans dix ans.
À Lacq, dans les Pyrénées-Atlantiques, un pôle industriel est en train de changer cette équation. Pas à l'échelle d'un labo. À l'échelle d'une filière.
Le verdict d'abord#
La "vallée des aimants" de Lacq, c'est le terme utilisé par Frédéric Carencotte, PDG de Carester, pour désigner ce qui se construit sur la plateforme Induslacq de TotalEnergies. L'idée est simple : concentrer sur une même friche industrielle de 5 hectares le recyclage des aimants, le raffinage des terres rares et la production d'alliages métalliques. Un pôle intégré, du déchet au produit fini.
En clair : c'est le seul endroit en Europe où l'on pourra bientôt traiter un aimant usagé de moteur électrique et en sortir des oxydes de néodyme, de dysprosium et de terbium de qualité industrielle. Sans passer par la Chine.
Est-ce que ça suffit à régler le problème de dépendance européen ? Non. Mais c'est la première brique crédible.
Caremag : les chiffres du projet#
On a déjà couvert le lancement de Caremag en détail. Mais le contexte a évolué depuis mars 2025. Rappel des fondamentaux.
L'usine, portée par Carester (Lyon), a vu sa première pierre posée le 17 mars 2025. Mise en service prévue fin 2026, premières livraisons commerciales début 2027. Le budget total atteint 216 millions d'euros : 110 millions d'euros côté japonais (JOGMEC et Iwatani Corporation, via la co-entreprise Japan France Rare Earth Company) et 106 millions d'euros côté français (France Relance, France 2030, crédit d'impôt industrie verte).
Capacités annoncées : 2 000 tonnes d'aimants permanents recyclés par an (moteurs électriques, éoliennes en fin de vie), 5 000 tonnes de concentrés miniers raffinés, 800 tonnes d'oxydes de néodyme et praséodyme (terres rares légères), 600 tonnes d'oxydes de dysprosium et terbium (terres rares lourdes). Ce dernier chiffre représente environ 15 % de la production mondiale actuelle de ces deux éléments. Stellantis a signé un contrat d'achat.
92 emplois directs. Plus de 80 % des émissions directes de CO2 recyclées dans le procédé, zéro effluent liquide. Sur le papier, c'est propre.
L'écosystème Lacq : pas juste Caremag#
Ce qui rend Lacq intéressant, ce n'est pas un seul projet. C'est la convergence.
Less Common Metals Europe, filiale de USA Rare Earth, prévoit d'installer sur le même site une usine de métallisation d'une capacité de 3 750 tonnes par an. Sa fonction : transformer les oxydes produits par Caremag en alliages métalliques prêts à l'emploi pour fabriquer des aimants permanents. C'est le maillon suivant de la chaîne de valeur. Ça évite d'expédier les oxydes en Asie pour la transformation, ce qui est le cas de figure habituel aujourd'hui.
Par ailleurs, Solvay à La Rochelle a annoncé le lancement d'une production d'oxydes de terres rares pour aimants permanents. La date précise n'est pas encore confirmée, mais l'intention est là.
On a donc un embryon de filière complète sur le sol français : recyclage des aimants usagés, raffinage, métallisation, et potentiellement fabrication d'aimants neufs. Un truc qui n'existait nulle part en Europe il y a deux ans.
J'ai parlé récemment avec un ingénieur qui travaille sur la récupération de métaux dans les équipements en fin de vie. Il m'a dit un truc qui m'a marqué : "Le problème n'a jamais été technique. On sait séparer les terres rares depuis les années 90. Le problème, c'est que personne ne voulait payer le prix tant que la Chine vendait moins cher." Et c'est exactement ça.
Le cadre européen qui force le jeu#
Le Critical Raw Materials Act (CRMA), entré en vigueur en mai 2024, fixe des objectifs contraignants pour 2030 : 25 % de la consommation annuelle de l'UE en matériaux stratégiques doit provenir du recyclage, 10 % de l'extraction locale, 40 % de la transformation locale. Et pas plus de 65 % d'un matériau stratégique ne doit provenir d'un seul pays tiers. L'UE a identifié 34 matériaux critiques, dont 16 stratégiques.
En mars 2025, la Commission a désigné 47 projets stratégiques dans l'UE (plus 13 hors UE). 9 sont en France. Caremag en fait partie.
Le problème, c'est que ces objectifs sont ambitieux et que le point de départ est quasi nul. Moins de 1 % de recyclage pour les terres rares. Pour passer à 25 % en six ans, il faudrait des dizaines de Caremag. On n'en a qu'un.
Les autres initiatives françaises#
Caremag n'est pas seul. Mais les échelles ne sont pas comparables.
MagREEsource, à Noyarey en Isère, opère un site pilote depuis fin 2024 avec une capacité de 50 à 80 tonnes par an d'aimants frittés haute performance 100 % recyclés. L'entreprise a levé 23 millions d'euros et vise 1 000 tonnes par an d'ici 2028 via son projet MagFactory. C'est sérieux, mais c'est encore un pilote.
KBM Recycling, à Saint-Just-le-Martel en Haute-Vienne, travaille sur les superalliages (nickel, cobalt, titane) issus de l'aérospatiale. Sa capacité actuelle est de 300 tonnes par an, avec un objectif de 1 500 tonnes par an d'ici trois ans. L'investissement total est de 4,9 millions d'euros, dont 1,74 million de l'ADEME. Kévin Bourgain, son fondateur, résume bien la situation : "On a considéré ces déchets comme des ressources stratégiques trop tard. C'est une question de souveraineté industrielle."
Là où je reste prudent, c'est sur la capacité de ces initiatives à tenir dans la durée. Le projet Eramet/Suez à Dunkerque (recyclage batteries, pas terres rares, mais même logique) a été suspendu en octobre 2024 faute de clients européens pour les sels métalliques recyclés. La demande n'est pas encore au rendez-vous. Les annonces industrielles ne survivent pas toutes à la confrontation avec le marché.
Le décalage entre ambition et réalité#
La France a collecté 46,6 % de ses DEEE en 2023 sur 2,32 millions de tonnes mises sur le marché, selon l'ADEME. L'objectif européen est 65 %. On n'y est pas. Et sur les DEEE collectés, 88,6 % sont valorisés, mais "valorisé" ne veut pas dire "terres rares récupérées". Ça veut dire broyé, trié, fondu. Les terres rares partent avec le reste dans la plupart des cas.
Les centres de tri optique et IA qui traitent les flux de déchets ne sont pas calibrés pour isoler des composants pesant quelques grammes dans un appareil de plusieurs kilos. Le gisement est diffus. C'est fondamentalement différent du recyclage du verre ou du papier, où le déchet est homogène et massif.
Même avec des procédés perfectionnés, l'enjeu de collecte reste entier. Un aimant de moteur électrique ne se présente pas tout seul à la porte de l'usine. Il faut démanteler le véhicule, extraire le moteur, séparer l'aimant, le démagnetiser, le broyer, puis l'envoyer dans un circuit spécifique. Chaque étape a un coût. Et pour l'instant, la filière de valorisation des matériaux en fin de vie reste organisée autour des métaux ferreux et des métaux précieux classiques, pas autour des terres rares.
Ce que j'en pense#
C'est le point où je suis le plus partagé. Lacq est incontestablement une bonne nouvelle. La convergence de Caremag et LCM Europe sur un même site, le financement franco-japonais, le soutien CRMA, Stellantis comme premier client : tous les signaux sont au vert.
Mais 2 000 tonnes d'aimants par an, aussi impressionnant que ça paraisse, c'est une goutte. La demande européenne en terres rares va exploser avec l'électrification des transports et la multiplication des éoliennes. Et on part de quasi rien.
Je ne sais pas encore si ce pôle de Lacq deviendra le Airbus des terres rares, comme certains l'espèrent, ou s'il restera un projet vitrine, financé par des subventions publiques et incapable de rivaliser avec les prix chinois. Les deux scénarios sont possibles. L'histoire de l'industrie européenne est pleine de projets souverains qui n'ont pas survécu au premier hiver de marché.
Ce que je sais, c'est que ne rien faire n'est pas une option. 98 % des aimants permanents viennent de Chine. Si demain Pékin décide de restreindre les exportations, comme la Chine l'a fait sur le gallium et le germanium en 2023, l'industrie automobile européenne a un problème existentiel. Lacq ne résout pas ce problème. Mais au moins, c'est une réponse.
Sources#
- Carester, communiqué officiel Caremag
- AFP/Connaissances des Énergies, 17 mars 2025 : usine Caremag
- ESCo CNRS/PEPR Recyclage, novembre 2024 : taux recyclage terres rares
- Commission européenne : Critical Raw Materials Act
- TouteEurope, mars 2025 : 47 projets stratégiques UE
- L'Énergeek, février 2026 : vallée des aimants Lacq
- ADEME Infos 2026 : KBM Recycling
- ADEME filières-REP : statistiques DEEE France 2023





