Près de 7 déchets sur 10 dans votre poubelle grise n'avaient rien à y faire. C'est l'ADEME qui le dit, pas moi. Le MODECOM 2024, la grande radio des poubelles françaises, vient de sortir ses résultats. Et le constat est brutal : on trie plus qu'avant, mais on trie mal.
En clair : 14,7 millions de tonnes d'ordures ménagères résiduelles (OMR) collectées en 2023. Là-dedans, 32 % de biodéchets. 27 % d'emballages et de papiers. 5 % de verre. Tout ça aurait dû atterrir ailleurs.
32 % de biodéchets dans la poubelle grise, un an après l'obligation#
Le chiffre qui fait le plus mal. Depuis le 1er janvier 2024, la loi AGEC impose le tri à la source des biodéchets pour tous les Français. Résultat un an avant l'entrée en vigueur (les données MODECOM portent sur 2023) : un tiers du contenu de la poubelle grise est organique. Épluchures, restes de repas, marc de café.
C'est moins qu'avant, il faut le reconnaître. Les biodéchets dans les OMR ont baissé de 10 % par rapport au MODECOM précédent de 2017. Mais quand on sait que 34 intercommunalités n'avaient toujours pas de solution de collecte conforme début 2024 selon Zero Waste France, la baisse tient plus du hasard que de la politique publique.
Le gaspillage alimentaire dans les OMR a quand même reculé : 19,5 kg par habitant en 2023 contre 29 kg en 2017. Là, c'est un vrai signal. Les campagnes anti-gaspi, les applis type Too Good To Go, les dates limites mieux comprises. Quelque chose a bougé dans les habitudes. Sur ce sujet précis du gaspillage, les erreurs de tri les plus fréquentes reculent aussi, et je pense que les deux phénomènes sont liés : les gens qui font attention à ne pas gaspiller font aussi plus attention à ce qu'ils jettent et où.
Pour le reste des biodéchets (les épluchures, le jardin), le problème est structurel. Pas de composteur, pas de collecte, pas de tri. Le bilan un an après l'obligation montre que l'infrastructure n'a pas suivi la loi.
La poubelle grise maigrit, le bac jaune dérape#
Bonne nouvelle : les Français jettent moins dans la poubelle grise. 223,5 kg par habitant et par an en 2023, contre 252,7 kg en 2017. Et si on remonte à 1993, date du premier MODECOM, c'était 396 kg. Soit une baisse de 44 % en trente ans.
La collecte séparée progresse aussi : 52,8 kg par habitant contre 49,4 en 2017. Les emballages et papiers dans les OMR ont baissé de 17 %. L'extension des consignes de tri commence à produire des effets. Les gens savent mieux ce qui va dans le bac jaune.
Sauf que.
Le taux de refus de tri dans le bac jaune est passé de 12,4 % en 2017 à 19,2 % en 2024. On trie plus, mais on trie moins bien. Les pots de yaourt sales, les jouets en plastique, les objets qui "ont l'air recyclables" mais qui ne le sont pas : tout ça finit dans le bac jaune et se retrouve refusé au centre de tri.
La réalité du terrain : j'ai discuté avec un responsable de centre de tri en Occitanie il y a quelques mois. Son problème numéro un, ce n'est pas le volume. C'est la qualité. Un taux de refus à 19,2 %, ça veut dire qu'une tonne triée sur cinq repart en incinération ou en enfouissement. Coût pour la collectivité : entre 200 et 384 euros la tonne d'erreurs de tri. C'est un gouffre.
Les chiffres cachés du MODECOM#
Le MODECOM, c'est la campagne nationale de caractérisation des déchets ménagers. L'ADEME en a fait quatre : 1993, 2007, 2017, 2024. À partir de 2026, l'exercice devient annuel. Tant mieux, parce que des photos tous les sept ans, c'est trop espacé pour piloter quoi que ce soit.
Quelques chiffres qu'on ne voit pas dans les gros titres. Le verre dans les OMR : 10,6 kg par habitant. Le taux de captage du verre est pourtant à 73 %, ce qui est correct, mais ces 10,6 kg montrent qu'il reste une frange de la population qui ne descend pas ses bouteilles à la borne. Les textiles sanitaires (couches, lingettes, cotons) : 39,3 kg par habitant dans les OMR. C'est le poste le plus lourd après les biodéchets, et il n'existe quasiment aucune filière pour ça. Les textiles sanitaires sont une filière fantôme que personne ne veut prendre en charge.
Les papiers graphiques en collecte séparée ont chuté de 57 % depuis 2017. Pas parce qu'on les trie moins : parce qu'on en consomme moins. Le numérique a tué le papier journal, et ça se voit dans les bacs bleus.
Et le taux de recyclage global des déchets ménagers en France ? 43,2 %. L'objectif européen est de 55 % en 2025, et 65 % en 2035. Raté.
Je ne sais pas trop si le passage au MODECOM annuel changera quelque chose. D'un côté, avoir des données fraîches chaque année permet de réagir plus vite. De l'autre, les données ne valent rien si personne ne les utilise pour prendre des décisions. Et les 37 millions de tonnes de déchets ménagers collectées en 2023 ne vont pas se trier toutes seules.
Ce que ça dit de nous#
Le MODECOM 2024 raconte une histoire à deux vitesses. D'un côté, les Français ont réduit leur volume de déchets résiduels. C'est un fait. De l'autre, près de 7 déchets sur 10 dans la poubelle grise (l'ADEME utilise cette formulation, "près de 7 sur 10", et non un pourcentage précis) auraient pu être triés. Ça aussi, c'est documenté. Les deux sont vrais en même temps.
Le guide du tri sélectif existe, les consignes sont simplifiées, les bacs sont là. Ce qui manque, c'est la dernière étape : que les gens trient correctement, pas seulement qu'ils trient. Et pour les biodéchets, que les collectivités fournissent les moyens de le faire.
Mon avis : arrêtons de célébrer les baisses de tonnage comme des victoires. Tant que la poubelle grise reste un fourre-tout où finissent des matières valorisables, on est à côté du sujet. Le vrai indicateur, ce n'est pas ce qu'on collecte. C'est ce qu'on laisse partir à l'incinérateur alors que ça n'avait rien à y faire.
Sources#
- Notre Environnement - Poubelles des Français : des progrès sur le tri des déchets mais encore des marges importantes d'amélioration
- ADEME - Communiqué national MODECOM 2024
- ADEME Librairie - MODECOM 2024, campagne nationale de caractérisation des déchets ménagers et assimilés
- Banque des Territoires - Tri des déchets ménagers : du mieux mais les marges de progression restent importantes
- Zero Waste France - Le retard dans le déploiement du tri à la source des biodéchets





