En septembre 2021, on a inauguré à Semoy, dans le Loiret, la première unité mondiale de recyclage chimique de mousse polyuréthane issue de matelas usagés. Grosse annonce, ruban coupé, communiqués. La réalité du terrain, cinq ans après : je cherche encore un bilan chiffré de ce que l'usine a réellement traité. Ça, personne ne le publie.
Le procédé s'appelle Renuva, développé par Dow. L'idée est séduisante sur le papier, et c'est justement ce qui me pousse à gratter. Une mousse de matelas, normalement, c'est un déchet compliqué. On le broie, on le brûle, on l'enfouit. Rarement mieux. Renuva prétend en refaire de la matière première neuve. Voyons ce qui tient, et ce qui reste dans le flou.
Glycolyse : casser la mousse pour remonter au polyol#
La mousse polyuréthane, c'est un polymère. Une longue chaîne moléculaire construite par assemblage de briques plus petites, dont le polyol. Le recyclage mécanique classique, celui qu'on connaît, se contente de broyer la matière et de la recoller. On garde le polymère, on le dégrade un peu à chaque tour. C'est de la seconde zone.
Le recyclage chimique fait l'inverse : il démonte le polymère pour récupérer les briques d'origine. Renuva utilise pour ça la glycolyse. En clair, on chauffe la mousse autour de 200 °C jusqu'à la dépolymériser, et on obtient un polyol liquide recyclé, réinjectable dans la fabrication de mousse neuve. On ne recolle pas un vieux déchet, on remonte d'un cran dans la chaîne. C'est la même logique que la pyrolyse appliquée aux plastiques dans la première usine de recyclage chimique française à Grandpuits, sauf qu'ici la cible, c'est la mousse.
Cette distinction entre broyer et dépolymériser, je l'ai déjà creusée pour les plastiques dans mon papier sur le recyclage chimique face au recyclage mécanique. Le principe est transposable à la mousse : le chimique vise une matière régénérée, pas dégradée. Sur le fond, c'est le bon combat.
La promesse chiffrée, et pourquoi elle tient sur le papier#
Là où le dossier devient intéressant, c'est que les chiffres avancés ne sont pas du vent marketing. Selon le Cefic, le polyol Renuva afficherait une réduction de 54 % de son impact sur le changement climatique face à un polyol standard, sur la base d'une analyse de cycle de vie certifiée ISO de 2021. Une ACV certifiée, ce n'est pas une plaquette commerciale. C'est un document opposable.
Deuxième chiffre solide, toujours d'après le Cefic : le fabricant de mousse Vita Group aurait formulé des produits intégrant jusqu'à 30 % de polyol Renuva en remplacement du polyol vierge. Autrement dit, la matière recyclée n'est pas cantonnée à un prototype de labo, elle entre dans une formulation réelle. Un tiers de substitution, pour un matériau technique, c'est loin d'être ridicule.
Côté approvisionnement, la boucle a été pensée en amont. Dès juillet 2020, Dow a annoncé un partenariat avec Eco-mobilier pour capter la mousse des matelas collectés. À pleine charge, l'unité de Semoy vise le traitement de la mousse de 200 000 matelas par an, ce qui représenterait environ 10 % du gisement national de matelas usagés selon la DREETS Centre-Val de Loire. Sur le papier, tout s'emboîte : une source de déchet identifiée, un procédé, un débouché.
Le matelas, le bon candidat pour ce genre de boucle#
Pourquoi le matelas et pas autre chose ? Parce que c'est un objet volumineux, encombrant, et bourré de mousse. Selon une estimation de L'écho circulaire, la mousse polyuréthane ou latex représenterait autour de 30 % du poids d'un matelas. Un gisement concentré, homogène, facile à cibler. Pour un recycleur, c'est un cas d'école bien plus propre qu'un flux de déchets mélangés.
Le volume, lui, existe. D'après des données de 2018 relayées par le magazine Kipli, la France jetterait environ 5 millions de matelas par an, dont plus de 3 millions pris en charge par Eco-mobilier, soit à peu près 70 % du flux. Je le prends pour ce que c'est : un ordre de grandeur ancien, à ne pas confondre avec un compteur à jour. Mais la logique tient. La filière de collecte des matelas, que j'ai détaillée dans un article dédié au parcours du matelas en fin de vie, alimente exactement le type de flux dont Renuva a besoin pour tourner.
Le sujet dépasse d'ailleurs le seul matelas. À l'échelle mondiale, selon Alcimed, le marché du polyuréthane pesait 7,7 millions de tonnes en 2023, avec une projection au-delà de 9 millions de tonnes en 2030, et près de la moitié partirait en décharge sans recyclage. Un procédé qui saurait vraiment fermer cette boucle attaquerait un problème massif. Je précise : ce chiffre est mondial, pas français.
Les verrous qu'on ne nous montre pas#
Maintenant, la partie qui me dérange. Une belle ACV et une usine inaugurée en fanfare, ça ne fait pas un bilan industriel. Et sur ce dossier, le bilan manque.
Premier verrou, le financement. La DREETS, source officielle de l'État, chiffre l'investissement total de l'unité de Semoy à 4,5 millions d'euros, dont 2,2 millions d'argent public. Sauf qu'une autre source, le magazine spécialisé BedTimes, avance plutôt 3 millions. Deux montants pour une même usine. Je retiens le chiffre officiel de la DREETS, mais cette divergence sur un fait aussi basique que le coût d'un projet, ça n'inspire pas une confiance totale dans la transparence du dossier.
Deuxième verrou, le prix. Impossible de trouver le coût du polyol Renuva face au polyol vierge. Or c'est le nerf de la guerre. Un polyol recyclé plus cher que le vierge, dans un marché où l'acheteur regarde d'abord son bon de commande, ça ne se déploie pas tout seul. Tant que ce chiffre reste caché, la viabilité économique reste une inconnue. Soyons honnêtes : quand un industriel ne communique pas son prix, ce n'est jamais parce que c'est une bonne nouvelle.
Troisième verrou, et c'est le plus parlant. Un objectif de doublement de la capacité était annoncé pour 2023. La création d'une dizaine d'emplois dès 2022 aussi. Mais je n'ai trouvé aucun bilan opérationnel récent confirmant que ces jalons ont été atteints. Combien de tonnes réellement traitées entre 2022 et aujourd'hui ? Le doublement a-t-il eu lieu ? Sur ces questions, silence radio. Et un silence prolongé autour d'une usine qu'on avait présentée comme une première mondiale, franchement, ça m'interpelle.
Je vais être honnête sur mes limites : je ne sais pas si ce silence signifie que ça tourne discrètement, que ça peine, ou que le projet a changé de braquet. Je n'ai pas la donnée. J'ai visité assez de sites industriels pour savoir qu'une inauguration réussie ne dit rien de la vie de l'usine trois ans plus tard. Le vrai sujet, ce n'est pas le ruban coupé, c'est le compteur de tonnage cinq ans après. Et ce compteur, on ne nous le montre pas.
Ce que je retiens#
Renuva, c'est une technologie crédible qui répond à un vrai problème. La glycolyse fonctionne, l'ACV est certifiée, la substitution à 30 % est documentée, le gisement de matelas existe. Sur le plan scientifique et sur celui de la boucle matière, le procédé coche les cases.
Mais une technologie qui marche en labo et une filière qui tourne à l'échelle industrielle, ce sont deux mondes. Le premier se prouve par une publication. Le second se prouve par des tonnes traitées, année après année, à un prix qui tient face au vierge. Sur ce terrain-là, le dossier Semoy reste muet. Pas d'échec avéré, je n'invente rien. Juste une absence de preuve de succès, ce qui n'est pas la même chose qu'une preuve d'échec, mais qui devrait suffire à calmer les enthousiasmes.
Ma conclusion, tranchée : Renuva mérite qu'on y croie sur la technique et qu'on reste méfiant sur l'industrie. Le jour où Dow publiera un bilan de tonnage et un prix de revient, on saura. Tant que ce jour n'arrive pas, la première mondiale de Semoy reste une belle promesse en attente de sa preuve. Et dans le recyclage, les belles promesses, on en a assez vu.
Sources#
- DREETS Centre-Val de Loire : première mondiale, une unité de recyclage de matelas usagés à Semoy (45)
- Cefic : Renuva, circular low-carbon solutions
- L'écho circulaire : Renuva ouvre la voie au recyclage chimique des mousses PU
- Actu-environnement : partenariat Eco-mobilier et Dow autour des matelas
- ORDECO : déchets d'éléments d'ameublement (DEA)
- OCO Orgaform : chiffres clés du site de Semoy





