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Blockchain et déchets : CYCLOP tient-il sa promesse ?

Blockchain et déchets : CYCLOP tient-il sa promesse ?

Par Lucas M.

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Lucas M.

Un système où personne ne fait confiance à personne#

Imaginez une partie multijoueur où chaque joueur tient son propre tableau de scores, où aucun arbitre central ne valide rien, et où tout le monde a intérêt à mentir un peu sur ses chiffres. C'est, en gros, la filière des déchets du BTP. Un producteur déclare ses tonnages, un transporteur les emporte, un centre les reçoit, et entre les trois, la donnée se perd, se contredit ou s'évapore. Tracer un déchet du chantier jusqu'à sa valorisation, c'est un problème de confiance distribuée. Et quand on parle de confiance distribuée, un mot revient toujours : blockchain.

En février 2022, TRACE (Trace Digital Processing) et IBM Consulting ont dévoilé CYCLOP, une initiative destinée aux acteurs de l'économie circulaire pour renforcer la traçabilité des déchets. Le pari : mettre la donnée de traçabilité sur une blockchain pour qu'elle devienne impossible à falsifier après coup. Quatre ans plus tard, la question mérite d'être posée froidement : est-ce que ce genre de système règle vraiment le problème, ou est-ce qu'il déplace juste la friction ailleurs ?

Sous le capot de CYCLOP#

Avant de juger la promesse, regardons la mécanique. CYCLOP ne tourne pas sur la blockchain publique que tout le monde imagine, celle des cryptomonnaies où n'importe qui peut rejoindre le réseau. Il s'appuie sur Hyperledger Fabric, un protocole open-source porté par la Linux Foundation. La différence est structurante : Fabric est une blockchain permissionnée. Les participants sont identifiés, autorisés, et seuls des acteurs validés font tourner le réseau.

Concrètement, l'architecture annoncée à l'origine reposait sur neuf nœuds déployés en cloud, avec un algorithme de consensus Raft pour se mettre d'accord sur l'ordre des transactions. Pas de minage, pas de preuve de travail, pas de gaspillage énergétique façon Bitcoin. Du côté d'IBM, on résume le rôle de la techno ainsi : la blockchain joue le rôle de tiers de confiance numérique qui garantit l'intégrité de la donnée.

C'est là qu'il faut être précis, parce que le mot « décentralisée » prête à confusion. CYCLOP ne décentralise pas la cryptographie au sens où le ferait Ethereum. Ce qu'il décentralise, c'est la gouvernance de la donnée entre les acteurs de la filière : producteurs, transporteurs, laboratoires, recycleurs, valorisateurs. Aucun d'eux ne détient seul le registre, aucun ne peut le réécrire dans son coin. C'est une nuance technique, mais elle change tout sur ce que le système peut ou ne peut pas promettre.

Le périmètre initial visait le BTP : terres excavées, déblais, sédiments et produits de démolition. Pas un hasard. C'est exactement le terrain où la traçabilité fait le plus défaut.

La boucle de feedback qui rend le truc intéressant#

Si on regarde CYCLOP comme un système de jeu, le mécanisme central c'est l'immuabilité. Une fois qu'une étape est inscrite dans le registre partagé, validée par les nœuds, elle ne peut plus être effacée ni modifiée discrètement. Chaque acteur écrit sa part, et cette part devient une vérité commune que les autres voient en temps réel.

Ça crée une boucle de feedback vertueuse, du moins sur le papier. Le producteur déclare un tonnage. Le transporteur confirme l'avoir pris en charge. Le centre de valorisation atteste de la réception. Si les chiffres ne collent pas entre deux étapes, l'incohérence saute aux yeux immédiatement, au lieu d'être noyée dans des bordereaux papier qu'on recoupe trois mois plus tard. La fraude au déversement sauvage ou au double comptage devient nettement plus difficile, parce que mentir oblige à mentir devant tout le monde, en même temps.

Et le timing du lancement n'était pas innocent. Depuis le 1er janvier 2022, la loi AGEC (loi n° 2020-105 du 10 février 2020) impose aux producteurs de déchets de partager leurs données de traçabilité dans un registre national, notamment pour les terres excavées, sédiments et produits de démolition. CYCLOP arrivait pile au moment où la réglementation rendait le partage de données obligatoire. La demande structurelle existait.

Là où ça coince vraiment#

C'est ici que je deviens moins enthousiaste, et honnêtement, sur l'état réel du projet aujourd'hui, j'ai des certitudes assez limitées. Parce qu'au-delà de l'annonce de février 2022, je n'ai trouvé aucune donnée vérifiable sur la suite : combien d'acteurs ont rejoint le réseau, combien de tonnes ont été tracées, si le pilote a grandi, stagné ou pivoté. Silence médiatique. Ça ne veut pas dire que c'est mort, mais ça veut dire qu'on ne peut pas présenter CYCLOP comme un système déployé à grande échelle. C'est une démonstration, pas une infrastructure nationale.

Et les verrous d'adoption de la blockchain dans les supply chains sont bien documentés, indépendamment de CYCLOP. Deux obstacles reviennent systématiquement. Le premier, c'est l'intégration : brancher une blockchain sur les logiciels métier existants d'une PME du recyclage, ce n'est pas plug-and-play. C'est du développement, de la formation, du temps. Le deuxième, c'est la gouvernance partagée. Faire écrire dans le même registre des producteurs, des transporteurs et des recycleurs qui n'ont ni les mêmes outils, ni les mêmes intérêts, ni la même maturité numérique, c'est un casse-tête de coordination. La techno ne résout pas ce problème humain. Elle le rend juste plus visible.

Il y a un piège classique avec la blockchain qu'on retrouve ici : elle garantit que la donnée enregistrée est intègre, mais elle ne garantit pas que la donnée enregistrée est vraie. Si un acteur déclare 100 tonnes alors qu'il en a réellement bougé 120, la blockchain protégera fidèlement le mensonge de 100 tonnes. C'est ce qu'on appelle le problème de l'oracle : le système est aussi fiable que les capteurs et les humains qui l'alimentent. Sans pesées certifiées, sans contrôles physiques, l'immuabilité ne fait que graver dans le marbre des chiffres potentiellement faux.

CYCLOP face à Trackdéchets : pas le duel qu'on croit#

On me dira : la France a déjà Trackdéchets, le registre d'État. À quoi bon une blockchain ? La comparaison est tentante mais fausse. Trackdéchets est une plateforme centralisée beta.gouv dédiée aux déchets dangereux, et les chiffres parlent : plus de 23 millions de tonnes tracées depuis 2020, plus de 21 millions de bordereaux créés, près de 470 000 établissements inscrits. C'est massif, c'est réel, c'est l'État qui tient le registre.

Depuis le 5 mai 2025, le RNDTS (le registre des terres excavées et sédiments) a même fusionné dans Trackdéchets, et depuis le 1er janvier 2026, tous les transporteurs de déchets dangereux doivent dématérialiser leurs bordereaux via la plateforme. Le mouvement de fond va vers la centralisation numérique pilotée par l'État, pas vers la blockchain.

Mais voilà le point que les présentations en duel ratent : CYCLOP n'est pas conçu comme un concurrent de Trackdéchets. C'est une surcouche temps réel, multi-acteurs, qui peut ensuite transmettre au registre national. Dans la logique AGEC du « dites-le nous une fois », transmettre au registre national dispense même de conserver le registre papier. Les deux briques ne se battent pas pour la même place : Trackdéchets est le registre officiel, CYCLOP serait l'outil de coordination immuable en amont. Complémentaires, pas rivaux.

Le verdict, sans enthousiasme forcé#

La promesse de la blockchain pour les déchets tient sur une base solide : le problème de confiance distribuée est réel, et l'immuabilité y répond bien. Le secteur en a besoin, surtout dans le BTP qui pèse environ deux tiers des déchets français, avec 205 millions de tonnes de déchets minéraux en 2020 selon les données officielles, valorisés à hauteur d'environ 69 % seulement quand la cible REP bâtiment vise 88 % d'ici 2027. L'écart à combler est énorme.

Mais une mécanique bien pensée ne fait pas un système adopté. CYCLOP illustre le décalage entre la démonstration technique réussie et le déploiement à l'échelle, qui bute toujours sur les mêmes murs : l'intégration logicielle et la coordination humaine. La blockchain n'est pas le problème, et elle n'est pas la solution magique qu'on vend parfois. C'est un bon outil pour graver la donnée, à condition que quelqu'un garantisse d'abord que la donnée vaut la peine d'être gravée.

Pour creuser les filières concernées, voyez le recyclage des déchets BTP et ses obligations, la bascule vers la dématérialisation totale des bordereaux Trackdéchets au 1er septembre 2026, ou encore l'autre chantier de traçabilité numérique qu'est DIWASS pour les transferts transfrontaliers. À vous de juger si la blockchain a sa place dans cette pile.

Sources#

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