Dans un jeu à règles partagées, il y a toujours ce moment où un joueur demande à en créer sa propre variante. Renault SAS l'a fait le 13 novembre 2025. Agrément publié au Journal Officiel le 28 novembre, durée fixée jusqu'au 31 décembre 2027. Pendant que les autres constructeurs automobiles cotisent à Ecosystem, Batribox ou Recycler mon véhicule pour gérer leurs batteries en fin de vie, Renault a préféré assumer la plomberie de son côté. Seul constructeur français à avoir pris ce pari pour la catégorie 5 (batteries de véhicules électriques).
Six mois plus tard, la question n'est pas "est-ce que ça marche". Aucun bilan chiffré n'a été publié, et il serait malhonnête de prétendre le contraire. La question, c'est "est-ce que la mécanique tient debout". Je me suis posé cette question pendant quelques soirées en lisant les textes. Voici ce que j'en tire.
Trois entités, un seul agrément : la distinction compte#
Il y a un truc qui m'agace dans la couverture de ce sujet : on mélange trois acteurs qui ne font pas la même chose, et ça brouille la lecture du dispositif.
- Renault SAS est l'entité juridique titulaire de l'agrément. C'est elle qui porte la responsabilité élargie du producteur au sens de la REP batteries.
- The Future is NEUTRAL opère le système individuel. C'est la filiale commune Renault Group + SUEZ qui met les mains dans le cambouis.
- Renault Group est la maison mère. Elle ne recycle pas de batteries. Elle détient la chaîne.
La différence n'est pas cosmétique. Quand un cahier des charges mentionne des obligations de collecte, de traitement ou de traçabilité, c'est à Renault SAS qu'on demandera des comptes. Mais ce sont les équipes de The Future is NEUTRAL qui portent l'exécution, avec sa filiale INDRA AUTOMOBILE RECYCLING pour le réseau VHU et SUEZ comme actionnaire support. Le consortium est nommé explicitement dans le communiqué officiel du 4 décembre 2025.
Yann Velluet, VP Business Batterie chez Renault, résume la logique : "Ce premier agrément conforte notre conviction dans la compétitivité de notre offre Système Individuel" (verbatim traduit de l'anglais).
Pourquoi un système individuel plutôt qu'un éco-organisme ?#
Dans une REP, un producteur a deux façons de remplir ses obligations. Soit il adhère à un éco-organisme collectif qui mutualise les flux de plusieurs marques. Soit il monte son propre dispositif agréé par l'État. On appelle ça un système individuel.
Pour les batteries VE, trois éco-organismes collectifs sont agréés en France depuis le 11 août 2025 jusqu'au 31 décembre 2030 : Ecosystem, Batribox et Recycler mon véhicule. Renault SAS a rejoint la liste officielle du Ministère de l'Écologie le 13 novembre 2025, mais du côté "système individuel". Un cas à part. Selon ecologie.gouv.fr et le référentiel ADEME (filieres-rep.ademe.fr), c'est le seul agréé sur la catégorie 5.
Pour un développeur, l'analogie qui me vient, c'est le choix entre utiliser un framework tiers et écrire sa propre pile. Le framework mutualise les coûts et la maintenance, mais vous partagez les contraintes de la foule. La pile maison coûte plus cher à construire, mais vous gardez la main sur chaque itération. Sur un flux aussi stratégique que les métaux critiques d'une batterie, je comprends l'arbitrage.
Renault n'a pas choisi la voie facile. Monter un système individuel, c'est accepter d'être l'unique garant des objectifs de collecte et de recyclage fixés par le règlement (UE) 2023/1542 du 12 juillet 2023, transposé en France via le décret n° 2024-1221 du 27 décembre 2024 et l'arrêté du 27 mars 2025 sur les cahiers des charges.
La mécanique réglementaire en bref#
Pour ceux qui arrivent sur le sujet, voici ce qui est en jeu. J'ai déjà traité le cadre d'ensemble dans REP batteries VE : la filière entrée en vigueur en 2025, mais les points-clés pour situer le système individuel :
- Le règlement (UE) 2023/1542 est entré en vigueur côté français le 18 août 2025.
- À échéance du 31 décembre 2027, l'objectif de récupération des matériaux est de 50 % pour le lithium, 90 % pour le cobalt, le cuivre, le nickel et le plomb.
- Le palier de 2031 durcit les seuils : 80 % pour le lithium, 95 % pour les quatre autres.
- Les cahiers des charges intègrent une exigence de proximité : gestion des déchets batteries dans un rayon de 1 500 km des sites de collecte (synthèse Adaltys du cadre réglementaire).
Renault SAS doit tenir ces objectifs seule sur son périmètre. Pas de mutualisation du risque avec les autres constructeurs. Si la filière Renault rate une marche, c'est Renault qui encaisse. C'est la rançon de la pile maison.
AutoLOOP : le joint qui relie le réseau VHU aux batteries#
Le 25 mars 2026, The Future is NEUTRAL a annoncé l'extension de sa plateforme digitale AutoLOOP à la collecte des batteries de traction VE. La plateforme est opérationnelle depuis début 2025 sur d'autres flux (pièces réutilisables, matières). Étendre le périmètre aux batteries, c'est boucler la boucle du côté réseau.
Antoine Chereau, Business Developer chez TFIN, a formulé la chose ainsi : "AutoLOOP est une plateforme unique conçue pour améliorer la valorisation des véhicules en fin de vie, en garantissant la simplicité, la compétitivité et la traçabilité" (verbatim traduit, Batteries News, 31 mars 2026).
Traduction pour les non-initiés : le réseau VHU de INDRA (439 sites partenaires dont 9 en propre, chiffres site officiel TFIN, tandis qu'une autre source secondaire cite 350 centres certifiés) devient un point de collecte batterie. INDRA traite plus de 400 000 véhicules hors d'usage par an selon Auto Recycling World (27 mars 2026). Appliquer ce réseau aux batteries VE, c'est mutualiser une infrastructure déjà en place. C'est à la fois l'argument économique du système individuel et son pari opérationnel.
Au niveau groupe, The Future is NEUTRAL affiche 425 000 VHU traités par an, 10 millions de pièces réutilisées, 2 millions de tonnes de matières recyclées annuellement et 600 salariés. Autre brique, GAIA : la filiale réparation a traité plus de 18 000 batteries depuis 2012, avec plus de 90 % des batteries défectueuses jugées réparables selon le communiqué Renault Group du 4 décembre 2025. Ce chiffre mérite d'être regardé avec un sourcil levé (c'est un auto-déclaratif constructeur), mais il indique la direction : réparer avant recycler, là où c'est techniquement possible.
Le bilan six mois n'existe pas (officiellement)#
On m'a demandé plusieurs fois ces derniers jours quels volumes avaient été collectés depuis l'agrément. Je n'ai pas trouvé de réponse publique. Aucun bilan chiffré batteries VE post-agrément n'a été publié par Renault SAS ou The Future is NEUTRAL. Les communiqués sont descriptifs ou prospectifs, pas quantitatifs.
Honnêtement, je sais pas trop si c'est par prudence, parce qu'il est trop tôt, ou parce que le gisement 2025-2026 reste modeste. Probablement les trois. Le parc VE français pesait 3,4 % du parc roulant au 31 décembre 2025 (AVERE-France), et 61 % des VE d'occasion récemment immatriculés affichent une batterie inférieure à 55 kWh. Autrement dit, les flux sortants actuels sont dominés par des petites batteries, et la vague massive n'arrivera pas avant la fin de la décennie. Recycler mon véhicule, éco-organisme concurrent, projette environ 50 000 VE en fin de vie en France d'ici 2030 (source automobile-propre.com).
Dans le doute, je préfère traiter ce dossier au conditionnel. Le dispositif est conçu pour encaisser la vague. Il devrait produire ses premiers chiffres publics dans les mois à venir. Ceux qui vous vendent déjà un bilan chiffré à six mois inventent.
Seul contre trois : la concurrence est ailleurs#
La lecture "Renault contre Ecosystem" est séduisante. Elle est aussi réductrice. Ecosystem, qui a absorbé Corepile en été 2025, couvre toutes les catégories de batteries. Batribox et Recycler mon véhicule jouent sur les mêmes échéances. Renault SAS, avec The Future is NEUTRAL, pilote la catégorie 5 en solo pour le périmètre Renault Group.
La vraie ligne de fracture n'est pas "individuel vs collectif". Elle est "captif vs mutualisé". Sur le captif, la marge de manoeuvre est totale : tarification, priorités R&D, choix technologiques (hydro, pyro, seconde vie). Sur le mutualisé, l'éco-organisme arbitre pour le compte de tous. Chez Renault, chaque euro dépensé en recyclage finance aussi la stratégie industrielle du groupe sur les métaux critiques. Dans le contexte où l'UE importe plus de 80 % de ses métaux critiques pour batteries Li-ion (données Renault Group FuturGen, février 2026), cet alignement n'est pas anodin.
Côté modèle économique, je trouve élégant le pari. Côté risque d'exécution, il reste entier. Si le cahier des charges spécifique à Renault se durcit à l'arrêté de renouvellement (fin 2027), le constructeur devra monter en capacité sans filet collectif. Je reviendrai sur ce point quand les premières données trimestrielles seront publiques.
Ce qui reste à observer d'ici fin 2027#
- Les volumes réels collectés via AutoLOOP étendu aux batteries. Premier indicateur tangible de la capacité du réseau INDRA à jouer le rôle de porte d'entrée batterie.
- Le passeport numérique batterie, obligatoire à partir du 18 février 2027 pour les batteries VE, industrielles rechargeables supérieures à 2 kWh et de moyen de transport léger. Un système individuel devra prouver sa traçabilité sur chaque batterie traitée. Sujet que j'avais déjà décortiqué dans Passeport batterie UE : ce que la filière doit préparer.
- Le positionnement tarifaire, invisible dans les sources publiques aujourd'hui. L'éco-contribution payée par le consommateur final fait déjà l'objet d'une comparaison franco-belge détaillée dans Batteries VE : qui paie vraiment la contribution REP ?. Renault en système individuel ajoute une ligne à cette grille.
- Le renouvellement de l'agrément fin 2027. C'est là que le dispositif sera jugé sur pièces.
Un système individuel, techniquement, c'est une pile applicative dédiée branchée sur une filière partagée. Tant que la pile tient et que les API réglementaires n'évoluent pas brutalement, Renault garde la main. Le jour où ça bouge, c'est à eux d'itérer seuls. Le jeu vaut la chandelle si les volumes suivent.
Sources#
- Renault Group Media, 4 décembre 2025 : The Future is NEUTRAL opère le premier système individuel en France pour le recyclage de batteries de véhicules électriques
- The Future is NEUTRAL, décembre 2025 : The Future is NEUTRAL operates the first Individual System in France
- UNSA, Journal Officiel du 28 novembre 2025 : Quoi de neuf au Journal Officiel
- Ministère de l'Écologie : Politiques publiques batteries
- ADEME filières REP : Filière BAT
- Renault Group Media, 25 mars 2026 : The Future is NEUTRAL étend sa plateforme AutoLOOP à la collecte des batteries VE
- Batteries News, 31 mars 2026 : Renault / The Future is NEUTRAL extends AutoLOOP platform
- Auto Recycling World, 27 mars 2026 : The Future is NEUTRAL extends AutoLOOP
- Adaltys : Cadre réglementaire de la filière REP batteries
- AVERE-France et Mobilians : Baromètre du marché des VE d'occasion Q4 2025
- Renault Group FuturGen, 25 février 2026 : Recycling electric vehicle batteries, a strategic priority
- recy.net : REP batteries véhicules électriques 2025





