Le cuivre a atteint 14 527,50 dollars la tonne en séance intraday sur le London Metal Exchange le 29 janvier 2026. Record absolu. Pic historique. Le précédent datait du 20 mai 2024 à 5,20 dollars par livre, soit environ 11 464 dollars la tonne. Trois mois plus tard, au 17 avril 2026, le spot cash cotait encore 13 149 dollars la tonne (Westmetall), avec un pic de six semaines à 13 347 dollars le 16 avril selon La Tribune des métaux. Sur un an, le métal rouge affiche plus 26,86 pour cent (Trading Economics, 20 avril 2026). Et pendant ce temps, la France exporte bruts 206 000 tonnes de cuivre collectées chaque année. Le système fuit.
Sous le capot, cet article trace la chronologie depuis le franchissement du seuil psychologique des 12 000 dollars en décembre 2025 jusqu'aux projets qui doivent sortir de terre à Lens. Et j'assume dès le départ : je ne sais pas trop comment la filière française va rattraper le retard sans un électrochoc.
Janvier 2026 : le pic à 14 527 dollars qui change la donne#
Le 29 janvier 2026, le cours LME du cuivre a grimpé en intraday à 14 527,50 dollars la tonne. Investing News Network documente le contexte : ruée acheteuse spéculative depuis la Chine, attentes de croissance de l'économie américaine, et surtout dépenses massives sur les infrastructures data centers et énergie. Rien de ponctuel : le métal avait franchi le seuil de 12 000 dollars dès décembre 2025 (Media24, mars 2026).
Pour un rappel de contexte, le cuivre est passé d'environ 2 000 dollars la tonne il y a vingt ans à plus de 9 000 dollars (Linfodurable). Facteur 4,5. Un pattern récurrent sur les métaux de transition : la boucle de feedback entre électrification massive et offre minière contrainte se serre. Un véhicule électrique contient 60 à 100 kilos de cuivre contre 20 à 25 kilos pour un thermique, soit trois à quatre fois plus (Media24). Une éolienne terrestre : 3 à 4 tonnes. Une éolienne offshore : plus de 8 tonnes, parfois 9,56 tonnes par mégawatt installé (SFEN). Le data center Microsoft de Chicago ? 2 177 tonnes de cuivre selon la Banque de France. Un seul bâtiment.
Ce n'est pas un bug, c'est une feature du système énergétique bas-carbone. L'AIE projette une consommation qui passe de 7,9 millions de tonnes par an en 2025 à 17,3 millions de tonnes par an en 2050 (relayé par France Épargne).
Février 2026 : les stocks LME gonflent, la Chine digère#
Le 17 février 2026, les stocks de cuivre du LME atteignent 221 625 tonnes selon La Tribune des métaux. Plus haut niveau observé depuis onze mois. Le prix s'installe autour de 12 750 dollars la tonne à la même date. C'est la respiration classique d'un marché tendu : un pic spéculatif, puis une consolidation pendant que les acheteurs chinois temporisent et que le métal revient dans les entrepôts agréés.
Petit aparté côté game design : cette respiration ne doit pas faire illusion. L'ICSG (International Copper Study Group) prévoyait pourtant un surplus de 289 000 tonnes sur 2025, avant un basculement vers un déficit en 2026. Les analystes ne s'accordent pas sur la magnitude : 150 000 tonnes selon l'ICSG, plus de 400 000 tonnes selon UBS, environ 330 000 tonnes selon J.P. Morgan (données compilées par France Épargne). La fourchette est large, le sens est clair.
J.P. Morgan table sur une moyenne annuelle 2026 à 12 075 dollars la tonne et un pic au deuxième trimestre à 12 500 dollars. Le réel d'avril 2026 dépasse déjà largement ces projections, de l'ordre de 600 à 800 dollars. Le marché surfe sur l'anticipation du déficit plus que sur sa matérialisation.
Mars 2026 : Nexans Lens, la seule fonderie française qui scale#
Bascule en France. Nexans a signé en octobre 2024 un accord d'investissement stratégique de plus de 90 millions d'euros pour transformer son usine de Lens (Pas-de-Calais) en pôle de recyclage du cuivre secondaire. Projet inscrit dans le plan France 2030. Partenaire technologique : l'italien Continuus Properzi, spécialiste des technologies de coulée continue.
La capacité actuelle de la fonderie Lens tourne à 160 000 tonnes par an de cuivre transformé. Cible à horizon 2026 : 240 000 tonnes par an, soit plus 50 pour cent. Et surtout, la part cuivre secondaire issue des déchets passerait de 2 000-3 000 tonnes actuellement à 80 000 tonnes. Le pipeline industriel vise 250 tonnes de déchets traités par jour. Objectif groupe à 2030 : 30 pour cent de cuivre recyclé dans la production Nexans.
Pour qui n'est pas familier avec la topologie française, il faut rappeler un fait brut : Nexans Lens est la seule usine de recyclage du cuivre en France (Connaissances des Énergies). Face à elle en Europe : Umicore (Belgique) et Aurubis (Allemagne), qui aspirent depuis vingt ans la matière exportée depuis l'Hexagone. L'itération française est tardive. Elle arrive au moment où le cours LME double.
La coentreprise historique Recycâbles (créée en 2008 entre Nexans et Suez) joue un rôle de feeder sur les câbles électriques en fin de vie. Et côté collecteurs, le trio Suez-Derichebourg-Veolia se partage le flux amont. Derichebourg a clos son exercice au 30 septembre 2025 sur 3,34 milliards d'euros de chiffre d'affaires (moins 7,5 pour cent), avec 4,4 millions de tonnes de métaux traités dont 695 100 tonnes de non-ferreux recyclés (Boursorama). Paprec, de son côté, vise 3,5 à 3,7 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2025 contre 3 milliards en 2024 et un EBITDA de 550 millions d'euros (CCFI). L'objectif affiché : dépasser Veolia sur le marché français des déchets et viser la deuxième place derrière Suez.
Avril 2026 : le prix actuel et la mécanique ferrailleur#
Mi-avril 2026, on est donc entre 12 200 et 13 350 dollars la tonne sur le LME selon le jour et l'instrument (spot cash, LME 3 mois, Comex). Le seuil psychologique des 12 000 dollars franchi fin 2025 est derrière nous. Côté ferrailleur France, les cours indicatifs remontent avec une décote structurelle de 35 à 60 pour cent par rapport au LME selon le volume et la qualité (prix-du-cuivre.fr) :
- cuivre dénudé (millberry) : 6,20 à 7,00 euros par kilo
- cuivre mêlé selon qualité : 4,10 à 6,40 euros par kilo
- câble cuivre avec isolant : 1,00 à 1,80 euros par kilo
C'est la réalité de la mécanique de prix pour l'artisan électricien qui ramène ses chutes ou le particulier qui dépose un vieux ballon d'eau chaude. La décote ferrailleur, je l'ai vue évoluer dans les relevés hebdo depuis un moment : elle bouge en permanence selon le sens du cours LME, mais elle ne disparaît jamais. La chaîne de valeur a besoin de sa marge.
Production secondaire mondiale : 16,9 pour cent, l'anomalie française#
Zoom mondial pour mettre les chiffres France en perspective. Sur janvier-novembre 2024, la production mondiale de cuivre raffiné à partir de scrap a dépassé 4,23 millions de tonnes selon l'ICSG, avec une projection annuelle à 4,5-4,6 millions de tonnes. La part du secondaire dans l'offre raffinée mondiale s'est établie à 16,9 pour cent en 2023. Le taux de recyclage input cuivre global tourne autour de 32 pour cent (old scrap + new scrap). L'ICSG projette plus 3,3 pour cent sur 2025 et plus 6,4 pour cent sur 2026 pour la production secondaire. Environ 55 pour cent des items en fin de vie contenant du cuivre ont été recyclés sur les dix dernières années.
Maintenant la France. Je collecte les chiffres comme on débugge une feedback loop cassée :
- 218 000 tonnes de déchets cuivre collectées par an sur le territoire
- 66 000 tonnes réellement recyclées en France
- 206 000 tonnes exportées nettes
- 257 000 tonnes consommées par l'industrie nationale
Cherchez l'erreur. On collecte 218 000 tonnes, on en recycle 66 000, et on en exporte 206 000. Les deux chiffres ne s'additionnent pas strictement (une partie du recyclé domestique repart aussi à l'export), mais la mécanique est limpide : on envoie l'essentiel du gisement chez les concurrents allemands et belges, puis on rachète du cuivre raffiné plus cher. Pendant ce temps, on finance sur fonds publics (France 2030) la montée en puissance de Nexans Lens, seule fonderie capable d'absorber ce flux en France. Scope mal calibré.
Pour creuser ce pattern plus large, je renvoie à l'urban mining et la récupération des métaux précieux qui pose le même genre de problème sur les DEEE, et à la souveraineté matières premières qui interroge la capacité du recyclage à tenir les engagements du CRMA.
2027-2030 : la mine urbaine du réseau téléphonique arrive#
C'est probablement l'angle qui m'intéresse le plus, parce qu'il est spécifiquement français et qu'il a un calendrier dur. Orange démantèle son réseau cuivre historique. Au 27 janvier 2026, 763 nouvelles communes étaient concernées par la fermeture commerciale du cuivre. Plus aucune offre commerciale cuivre n'est commercialisée depuis le 31 janvier 2026 selon l'INC. Fin totale programmée : 2030. D'ici là, il reste 40 millions de lignes à démanteler entre 2026 et 2030.
Le gisement potentiel disponible à partir de 2030 est estimé à près d'un million de tonnes de cuivre (Linfodurable). Les volumes significatifs commencent à arriver en 2027 selon Boursorama et Linfodurable. Un million de tonnes, c'est cinq fois la collecte annuelle actuelle. C'est ce qui justifie le scaling de Nexans à 80 000 tonnes de secondaire dès 2026 : il faut que la capacité de traitement arrive avant le flux, sinon on exportera encore.
Côté demande, la pression vient aussi du côté des usages électrifiés. Les data centers IA consommaient 500 000 tonnes de cuivre par an en 2024 selon la Banque de France. Projection à 2050 : 3 millions de tonnes par an, soit environ 9 pour cent de la demande mondiale totale. L'AIE projette par ailleurs une pénurie d'approvisionnement cuivre de l'ordre de 30 pour cent en 2035.
Le déclenchement de toutes ces boucles se lit comme un game design systémique : la demande data centers pousse le prix, le prix pousse le recyclage, le recyclage capte le flux Orange, mais seulement si l'infrastructure industrielle est prête à temps. À ce stade, c'est toujours la question qui me gratte. Le pari Nexans-France 2030 est le bon. Le calendrier reste serré.
Ma lecture honnête : le scope-creep français#
Sous le capot, c'est une histoire classique de priorités mal ordonnées. La France a collecté avec rigueur, elle a soutenu ses collecteurs historiques (Suez, Derichebourg, Veolia, Paprec), elle a financé la fonderie Lens via France 2030. Mais elle a tardé sur un point : internaliser le traitement au lieu d'exporter la matière première. Résultat, le coût cuivre de l'industrie française a doublé pendant qu'on livrait gratuitement le feed à Aurubis et Umicore.
Les trois données qui résument tout :
- 206 000 tonnes exportées chaque année = la moitié du besoin industriel national part ailleurs
- Une seule fonderie de recyclage sur le territoire, qui monte à peine à 240 000 tonnes de capacité en 2026
- Un gisement téléphonique d'un million de tonnes qui arrive d'ici 2030
Pour les lecteurs qui veulent creuser le contexte réglementaire, le marché européen des matières premières secondaires est bloqué détaille les frictions côté demande industrielle, et l'usine de Lacq qui recycle les aimants terres rares montre un autre pari France 2030 sur un métal critique. Le problème est le même : le scope de la filière ne suit pas la cadence du marché.
Je ne dis pas que la filière est condamnée. Je dis que sans une accélération de la capacité de traitement domestique sur 2026-2028, le record de janvier 2026 à 14 527 dollars ne sera pas le dernier. Il sera la normale. Et la France rachètera toujours plus cher le cuivre qu'elle aurait pu raffiner elle-même.
Sources#
- Westmetall : LME copper cash historical data
- Investing News Network : Highest Price for Copper (record 14 527,50 $/t)
- La Tribune des métaux : cuivre prix marché avril 2026
- La Tribune des métaux : stocks LME cuivre 221 625 t au 17 février 2026
- Trading Economics : cuivre +26,86 % sur un an
- Media24 : le cuivre atteint des sommets historiques (mars 2026)
- Banque de France : IA, data centers et cuivre
- Boursorama : démantèlement réseau téléphonique et recyclage cuivre France
- Linfodurable : fin de l'ADSL et mine urbaine du cuivre
- Connaissances des Énergies : mines urbaines et filière cuivre France
- Nexans : accord d'investissement stratégique Lens (octobre 2024)
- France Épargne : cuivre, déficit structurel 2026 et métaux de transition
- Recycling Today : ICSG, recyclage cuivre et production mondiale 2024
- Recycling Today : ICSG surplus 2025 et projections secondaire
- CCFI : Paprec pourrait dépasser Veolia en France
- Boursorama : Derichebourg, chiffre d'affaires annuel en recul de 7,5 %
- INC Conso : démantèlement du réseau cuivre, communes 2026
- Prix du cuivre : cours ferrailleur France avril 2026
- SFEN : cuivre, nerf de la guerre énergétique





