2,2 millions d'habitants concernés par les nouvelles consignes de tri depuis le 1er janvier 2026. Guadeloupe, Guyane, Martinique, Saint-Martin, La Réunion, Mayotte. Trois ans après la métropole. La simplification arrive, mais le terrain raconte une tout autre histoire que les communiqués de presse.
Arrêtons de tourner autour du pot. La métropole a basculé au 1er janvier 2023. Les outre-mer, trois ans plus tard. Ce décalage n'est pas un détail logistique. Le symptôme d'un sous-investissement structurel dans les territoires ultramarins, documenté noir sur blanc par le Sénat en 2022 : la collecte sélective outre-mer plafonnait à 14 kg par habitant et par an, contre 51,5 kg en métropole. Citeo annonce 25 millions d'euros investis et 7 centres de tri modernisés. Le gain attendu : 3 kg supplémentaires par habitant et par an, soit 6 600 tonnes détournées de l'enfouissement. Sur le papier, c'est propre. Territoire par territoire, la réalité est plus contrastée.
La Réunion : le bon élève qui se bat contre ses propres déchets#
La Réunion part de loin, mais elle part devant les autres. Avec 37,2 kg triés par habitant en 2024, c'est le territoire ultramarin le plus avancé. Normal : la collecte sélective y existe depuis plus de 20 ans.
Trois centres de tri portent l'essentiel de l'effort : CYCLEA, SEMRRE et VALOI. Sur les 25 millions d'euros investis par Citeo au total, 17 millions sont fléchés vers La Réunion. Le centre du Port est opérationnel depuis janvier 2026. Celui de Pierrefonds ne sera pas prêt avant mi-juin 2026. Le déploiement est donc progressif, pas instantané.
La réalité du terrain : 615 kg de déchets produits par habitant et par an. Massif. Certains centres de tri affichent 35 % de refus. Un tiers de ce qui entre en centre de tri repart directement en enfouissement parce que mal trié ou non recyclable. Et une partie des matériaux correctement triés finit exportée vers le Proche-Orient pour recyclage, à hauteur de 3 millions d'euros par an en coût de fret. Recycler à La Réunion, c'est aussi payer le prix de l'insularité.
Martinique : 6 000 tonnes de capacité, un objectif à 9 000#
La Martinique avance. 24,7 kg triés par habitant en 2024, en hausse de 6 %. Pas mal pour un territoire où la collecte sélective n'existe que depuis 12 ans. Le réseau compte 290 bornes d'apport volontaire.
Martinique Recyclage a investi 2 millions d'euros pour porter la capacité de son centre de tri de 6 000 tonnes à un objectif de 9 000 tonnes. La progression attendue : entre 10 et 15 % par an sur les volumes triés. Ambitieux. Mais nécessaire quand on part de si bas.
Le problème, c'est que "concerné par les nouvelles consignes" ne veut pas dire "desservi". Les zones rurales restent sous-équipées. La densité de bornes est correcte en zone urbaine, beaucoup moins en périphérie. On connaît le schéma, c'est le même qu'en métropole il y a dix ans, sauf qu'ici le rattrapage est attendu plus vite avec moins de moyens.
Guadeloupe : 674 bornes et un retard à combler#
18,6 kg triés par habitant. En dessous de la Martinique, en dessous de La Réunion. Mais il se passe quelque chose : 475 nouvelles bornes installées en 2024, portant le total à 674. Les volumes ont progressé de 7 %.
Le maillage s'étoffe. Ce n'est pas encore suffisant, mais la courbe va dans le bon sens. La question qui reste ouverte : est-ce que les bornes suffiront sans centre de tri local capable de tout absorber ? Parce que collecter plus sans pouvoir trier plus, c'est juste déplacer le problème. C'est exactement ce qui a saturé certains centres de tri en métropole lors de l'extension de 2023.
Guyane et Mayotte : les angles morts#
La Guyane, c'est 7 ans de collecte sélective. Le réseau est embryonnaire. 114 bornes ont été installées par la CACL et la CCDS. C'est un début. Mais quand on parle de 2,2 millions d'habitants "concernés par les nouvelles consignes", il faut nuancer : la Guyane est loin d'une couverture complète.
Mayotte, c'est le cas le plus difficile. 310 000 habitants, plus de 230 dispositifs Tri-O déployés. Le hic : une partie significative du territoire n'est pas encore desservie par la collecte sélective. Écrire que Mayotte "accède au tri" relève du raccourci. Une partie de la population n'a tout simplement pas de point de collecte à proximité.
Le Sénat avait chiffré le plan de rattrapage à 250 millions d'euros sur 5 ans, avec 26 propositions concrètes. On en est à 25 millions investis par Citeo. L'écart entre le diagnostic et les moyens déployés parle de lui-même.
Le gouffre entre métropole et outre-mer en chiffres#
Les données ADEME de 2023 posent le cadre sans ambiguïté. 115 000 tonnes collectées via les filières REP outre-mer, soit 52 kg par habitant. En métropole : 160 kg par habitant. L'écart est massif.
Côté recyclage, la métropole affiche environ 67 % de taux de recyclage des emballages, avec 72 kg collectés par habitant et 60 kg effectivement recyclés. Le plastique reste le maillon faible partout, à 29 à 30 % de taux de recyclage seulement. Mais au moins, la filière existe. En outre-mer, environ 85 % des déchets finissent encore en enfouissement. On ne parle pas d'un léger retard. On parle d'un autre monde.
L'ancienneté des filières explique une partie de l'écart : 20 ans de collecte à La Réunion, 12 ans aux Antilles, 7 ans en Guyane. Mais l'ancienneté n'explique pas tout. Le sous-investissement chronique et l'éloignement géographique pèsent autant que le manque de temps.
Ce que les chiffres ne disent pas#
Un fait qu'on oublie trop souvent : 20 % des emballages plastiques ne sont pas recyclables, même correctement triés. Films multicouches, barquettes noires, emballages composites. Ça vaut en métropole, ça vaut en outre-mer. 65 % des emballages sont recyclables, et 20 % restent hors circuit quoi qu'il arrive. Quand on demande aux ultramarins de trier alors que le cinquième de ce qu'ils mettent dans le bac jaune finira de toute façon en enfouissement, la confiance dans le système en prend un coup.
Et puis il y a l'argument carbone. Le recyclage des emballages en France évite 2,4 millions de tonnes de CO2 par an. Réel. Mais en outre-mer, une partie de l'effort de tri est annulée par le coût carbone du transport maritime vers les filières de recyclage. Personne ne le calcule vraiment. C'est un angle mort du bilan environnemental.
Trois mois après : ce qui va se jouer cette année#
Le vrai test, c'est 2026. Les infrastructures sont en cours de montée en charge. Pierrefonds (Réunion) ouvrira mi-juin. Les bornes continuent à être déployées en Guadeloupe et en Guyane. Les 7 centres de tri modernisés par Citeo doivent prouver qu'ils peuvent absorber les nouveaux flux.
Le guide du tri sélectif en France s'applique désormais de la même manière partout. Tous les emballages dans le bac jaune, sans exception. Mais appliquer la même règle ne veut pas dire offrir les mêmes moyens. Les erreurs de tri classiques qu'on observe en métropole vont se reproduire outre-mer, amplifiées par le manque d'habitude et le déficit d'infrastructure.
La métropole est passée par là. L'extension des consignes de tri a pris des années à produire des effets mesurables. Attendre la même chose outre-mer en moins de temps, avec moins de moyens, c'est se raconter des histoires.
En clair : les nouvelles consignes existent. Les investissements sont lancés. Mais le compte n'y est pas. Pas encore. Et la question, c'est de savoir si les prochaines années verront un vrai rattrapage, ou juste un décalage de plus entre les annonces et le terrain.
Sources#
- Citeo, La simplification des règles de tri arrive dans les territoires des outre-mer (2026)
- Sénat, Rapport sur la gestion des déchets dans les outre-mer (2022)
- ADEME, Filières REP outre-mer
- Imazpress, Extension des règles de tri à La Réunion
- Megazap, Citeo finance les travaux des 3 centres de tri de La Réunion
- Zero Waste France, Extension des consignes de tri





