137 848 hectares de forêts détruits chaque année par la consommation française. 23 terrains de football par heure. C'est le chiffre publié par Envol Vert en octobre 2025, et il n'a pas bougé depuis. Le 30 décembre 2026, dans 200 jours, le règlement UE 2023/1115 contre la déforestation importée devient opposable aux grandes et moyennes entreprises. Sept commodités dans le viseur : bois, bétail, cacao, café, huile de palme, caoutchouc, soja. Et l'essentiel des filières françaises concernées n'est pas prêt.
Je travaille depuis un moment sur les chaînes réglementaires environnementales. Les opérateurs que j'observe se répartissent en deux camps. Ceux qui ont commencé la cartographie de leurs fournisseurs en 2024 et qui galèrent encore. Et ceux qui découvrent en mai 2026 qu'ils vont devoir géolocaliser à la parcelle près des centaines de milliers de tonnes de soja brésilien. Le deuxième camp est largement majoritaire.
Cet article ne refait pas le détail du règlement et de ses obligations douanières (j'ai déjà couvert ce volet dans le guide des obligations EUDR à partir de décembre 2026). Il pose la question crue : que reste-t-il à faire dans les 200 jours qui viennent, et qui ne le fera pas à temps ?
Le compte à rebours, vraiment#
Reprenons les dates au cordeau. Le règlement 2023/1115 a été adopté en mai 2023. Application initiale prévue : 30 décembre 2024. Premier report fin 2024, deuxième report acté par le règlement 2025/2650 publié au Journal officiel le 23 décembre 2025. Verdict final : 30 décembre 2026 pour les grandes et moyennes entreprises, 30 juin 2027 pour les micro et petites entreprises. Deux reports en un an. Les ONG hurlent au détricotage, les industriels respirent, le calendrier tient.
Au 18 mai 2026, jour où j'écris ces lignes, il reste 226 jours calendaires avant l'échéance grandes entreprises. Moins de huit mois pleins. Pour qui n'a pas encore réalisé la cartographie complète de ses chaînes d'approvisionnement, c'est trop court. Cartographier les parcelles de production d'un fournisseur de soja brésilien qui s'approvisionne lui-même chez 200 producteurs en Mato Grosso, demande de l'ingénierie, des accords commerciaux, des données satellites, et un retour terrain qui ne s'improvise pas en quatre mois.
Et la Commission européenne a un dernier rapport prévu avant le 30 avril 2026 pour préciser le calendrier d'ouverture complète du système TRACES NT (Trade Control and Expert System). C'est la plateforme par laquelle toutes les déclarations de diligence raisonnée doivent transiter. Tant que cette plateforme n'est pas pleinement opérationnelle et testée, les opérateurs naviguent à vue.
Sept commodités, mais une seule fait peur en France#
Le règlement vise sept matières premières, identifiées par la FAO comme responsables de 80 % de la déforestation mondiale : soja, huile de palme, bois, cacao, café, caoutchouc, bovins. Plus tous leurs dérivés : cuir, chocolat, meubles, papier, pneus, tourteaux, biocarburants, et la liste s'étire sur les annexes du règlement.
Pour la France, une seule commodité écrase les autres en volume et en risque réglementaire : le soja. 44,4 % de l'empreinte forêt française vient du soja. Sur la période 2012-2021, les importations françaises de soja mobilisaient en moyenne 1 285 000 hectares par an de surface agricole étrangère (chiffre Envol Vert, repris par franceinfo octobre 2025). Le Brésil fournit 65 % de ce soja. Et 87 % du soja importé en France part dans l'alimentation animale (bovins, volaille, porcs).
Concrètement : la déforestation importée française ne tient pas à la tablette de chocolat ni au meuble en teck. Elle tient à la viande de bœuf et au poulet du supermarché, nourris au tourteau de soja brésilien venu du Mato Grosso ou du Cerrado. L'EUDR vise précisément à briser ce maillon, en exigeant que chaque tonne de soja soit traçable jusqu'à la parcelle, et que cette parcelle n'ait pas été déboisée après le 31 décembre 2020.
Les filières du bois et du papier sont mieux préparées. Elles vivent depuis 2013 sous le régime du RBUE (Règlement bois de l'Union, FLEGT). Les certifications FSC et PEFC offrent une base traçabilité utilisable. Le cacao et le café s'organisent péniblement via Fairtrade et les coopératives. Le caoutchouc reste un trou noir documentaire. Mais le soja, c'est le mur.
Géolocalisation à la parcelle : le mur technique#
Le règlement impose une donnée précise : les coordonnées GPS de chaque parcelle de production. Format imposé par TRACES NT : un point unique pour les parcelles de moins de 4 hectares, un polygone fermé pour les parcelles supérieures. Latitude, longitude, surface. Pour chaque lot importé.
Sur le papier, c'est simple. Sur le terrain, c'est un cauchemar logistique. Un grand importateur français de soja se fournit chez des traders (Cargill, ADM, Bunge, Louis Dreyfus, COFCO). Ces traders agrègent du soja issu de centaines, parfois milliers de coopératives ou de fermes. Le moratoire soja de l'Amazonie brésilienne, signé en 2006 et qui contraignait les acheteurs à ne pas s'approvisionner sur des terres déboisées récentes, a fait chuter la déforestation liée au soja à moins de 4 % en 2025 dans la zone Amazonie. Sauf que le 5 janvier 2026, ABIOVE, le lobby brésilien du soja, a annoncé son intention de se retirer de ce moratoire. Le timing est intéressant. Greenpeace y voit un signal direct envoyé à l'EUDR : la filière brésilienne n'a aucune envie de jouer le jeu.
Pour les opérateurs français, l'équation se durcit. Ils doivent obtenir de leurs traders une donnée parcellaire qu'aucun trader ne maîtrise vraiment aujourd'hui. Et ils doivent l'obtenir avant fin décembre 2026.
La classification pays : 1 %, 3 %, 9 %#
Le règlement d'exécution 2025/1093, publié le 22 mai 2025, a classé les pays en trois niveaux : faible risque, standard, élevé. Cette classification ne change pas les obligations de fond (même due diligence partout), mais elle conditionne l'intensité des contrôles douaniers.
140 pays sont classés à faible risque, dont l'ensemble des États membres de l'UE. Taux de vérification douanière : 1 % des opérateurs. La majorité du reste du monde est en catégorie standard, avec un taux de 3 %. Et quatre pays sont en catégorie haut risque : Bélarus, Myanmar, Corée du Nord, Russie. Taux de vérification : 9 %. La Commission a poussé en catégorie haut risque les pays sous sanctions ONU ou UE pour les commodités EUDR. Aucun grand exportateur de soja ou de café n'y figure.
Les trois pays qui pèsent le plus dans les importations européennes (Brésil, Indonésie, Côte d'Ivoire) sont classés en catégorie standard. Conséquence : un importateur de soja brésilien sera contrôlé sur 3 % de ses lots. Pour une entreprise qui passe 200 lots par an, ça fait six contrôles. À chaque contrôle, la documentation parcellaire doit tenir. Sinon, sanction.
La classification est revisitée régulièrement. Un pays classé faible risque aujourd'hui peut basculer en standard demain si les données satellites montrent une accélération de la déforestation. Structurer toute une supply chain sur la stabilité du benchmarking est un pari risqué.
Les sanctions, jamais cosmétiques#
L'article 25 du règlement fixe le plancher des sanctions : amende d'au moins 4 % du chiffre d'affaires annuel total réalisé dans l'Union européenne par l'opérateur fautif, sur l'exercice précédent. Plus la confiscation des produits et des revenus liés. Plus l'exclusion temporaire des marchés publics et des financements publics européens. Plus, en cas de récidive grave, l'interdiction temporaire de mise sur le marché de produits EUDR.
Le plancher 4 % n'est pas un plafond. Le règlement précise que les États membres doivent prévoir des sanctions plus lourdes si nécessaire pour neutraliser le bénéfice économique de l'infraction. Pour une grande entreprise réalisant 500 millions d'euros de CA dans l'UE, le plancher d'amende est de 20 millions d'euros par infraction caractérisée. Ce n'est pas du symbolique.
La confiscation des produits frappe au porte-monnaie immédiatement. Un cargo de cacao saisi à Anvers parce que la documentation parcellaire est défaillante ne sera pas restitué après paiement. Il sera détruit ou réaffecté. Pour un négociant qui finance ses cargaisons par crédit documentaire, la perte est sèche et immédiate.
L'exclusion des marchés publics, elle, frappe transversalement. Un groupe agroalimentaire sanctionné EUDR sur sa filière soja peut être exclu d'appels d'offres publics dans des secteurs où il opère par ailleurs. Le risque réputationnel se transforme en risque commercial direct.
La photographie au 18 mai 2026#
Sur le terrain, ce que je vois quand j'échange avec des responsables conformité de grandes entreprises agroalimentaires françaises : trois niveaux de préparation. Le premier, minoritaire, regroupe les acteurs qui ont commencé en 2023, qui ont structuré leur démarche en interne, qui pilotent un projet transverse achats-RSE-juridique-DSI, et qui ont déjà testé TRACES NT pendant la fenêtre d'accès limité (février à mi-avril 2026). Ceux-là tiendront l'échéance.
Le deuxième, majoritaire, a démarré en 2025. Il a réalisé la cartographie des fournisseurs directs, mais peine à remonter aux fournisseurs des fournisseurs (rang 2, rang 3). Pour le soja, c'est généralement à ce niveau que se cache la donnée parcellaire. Ce groupe est dans le rouge à 226 jours, sans être perdu. Avec un effort intensif et un budget conséquent, certains s'en sortiront.
Le troisième, minoritaire mais bien réel, n'a quasi rien fait. Soit parce que les services achats ont misé sur un nouveau report (mauvais pari), soit parce que la direction générale n'a pas pris le sujet au sérieux, soit parce que les fournisseurs en aval (ETI, PME amont) ont eu six mois supplémentaires et ont relâché la pression. Ceux-là seront en infraction au 31 décembre 2026.
Bureau Veritas accompagne plusieurs grands groupes dans la mise en conformité. Leur retour : la due diligence EUDR est plus lourde que prévu. Elle mobilise les services achats, RSE, juridique, DSI, et exige une coordination soutenue avec les fournisseurs sur 12 à 18 mois. Bpifrance Université a lancé une formation en ligne dédiée. L'ADEME accompagne via ses dispositifs forêts et filières bois. Tout l'écosystème français de l'accompagnement public se mobilise. Mais ces dispositifs supposent que l'entreprise vienne chercher l'aide. Beaucoup ne le font pas.
Les quatre simplifications de décembre 2025 changent quoi ?#
Le règlement 2025/2650 a apporté quatre ajustements ciblés (les "targeted tweaks" promis par la Commission). Premier : seul le premier opérateur qui place le produit sur le marché UE soumet une déclaration de diligence raisonnée complète. Les opérateurs en aval transmettent simplement le numéro de référence. Allègement administratif réel, mais la responsabilité juridique reste partagée le long de la chaîne.
Deuxième : les micro et petites entreprises situées dans des pays classés faible risque bénéficient d'une déclaration simplifiée (annexe III). Seuils : bilan ≤ 5 M€, CA ≤ 10 M€, effectif ≤ 50 personnes. Pour les PME françaises sourçant en France ou en UE, c'est une vraie respiration.
Troisième : les livres et journaux sortent du champ d'application. La filière édition a obtenu cette exemption. Pour la pâte à papier importée, en revanche, l'obligation tient.
Quatrième : les groupes peuvent soumettre leurs DDS au niveau du groupe et non plus par filiale, simplification logistique notable pour les grands groupes diversifiés.
Ces quatre ajustements simplifient la vie administrative. Aucun ne change la mécanique de fond : géolocalisation parcellaire obligatoire, cut-off déforestation au 31 décembre 2020, sanctions à 4 % du CA UE.
Les actions tenables dans les 200 jours restants#
Cinq actions tiennent encore dans le calendrier. La première : finaliser la cartographie des fournisseurs sur les commodités à plus fort enjeu. Pour la France, c'est le soja et ses dérivés en priorité absolue. Ensuite seulement le bois, le cacao, le café.
La deuxième : exiger contractuellement la fourniture des données parcellaires par les fournisseurs directs, avec clause de résiliation en cas de manquement. Ceux qui ont déjà inséré ces clauses dans les renouvellements de contrats 2025-2026 ont une longueur d'avance. Les autres doivent renégocier en urgence.
La troisième : tester intensivement TRACES NT dès sa réouverture complète (calendrier précisé par le rapport Commission attendu avant le 30 avril 2026). Une déclaration ratée le 30 décembre 2026 dans le rush n'est pas un scénario acceptable.
La quatrième : structurer la traçabilité documentaire pour 5 ans minimum (durée de conservation imposée par le règlement). Audit interne tous les 6 mois, archives chiffrées, historique des modifications. C'est de la conformité documentaire pure, mais c'est ce que la DREAL ou la DGCCRF contrôlera.
La cinquième : préparer le volet financier. Une amende EUDR à 4 % du CA UE peut anéantir la marge annuelle. Les couvertures d'assurance environnementale ne couvrent généralement pas les amendes administratives. Provisionner un budget conformité dédié, anticiper les ajustements de prix d'achat liés à la prime traçabilité, c'est un sujet direction financière.
Le contexte européen plus large#
L'EUDR ne tombe pas isolé. Il s'inscrit dans la trajectoire du Circular Economy Act européen qui fixe un taux de circularité de 24 % d'ici 2030, du reporting CSRD sur l'économie circulaire qui impose la transparence sur les chaînes d'approvisionnement, et de la loi AGEC dans son bilan 2025-2026 qui pousse la même logique côté français. La déforestation importée est un cas particulier d'une mécanique générale : internaliser les coûts environnementaux dans les décisions d'achat.
Les collectivités vont d'ailleurs avoir leur propre couche EUDR. À partir du 22 août 2026, tout marché public devra intégrer un critère environnemental. Les acheteurs publics qui sourçaient du papier de bureau, des meubles, du café pour les cantines, vont devoir exiger la conformité EUDR de leurs fournisseurs. La cascade contractuelle va se déclencher.
L'accord UE-Mercosur, signé fin 2024 et en cours de ratification, ajoute une couche d'incertitude. Greenpeace alerte sur le risque d'augmentation des importations de soja et de bœuf brésiliens sans mécanisme de contrôle robuste. Le règlement EUDR est précisément le mécanisme censé tenir cette ligne. S'il est mal appliqué en 2027, c'est tout l'édifice de cohérence environnementale UE qui s'effondre.
Le réexamen d'avril 2026 et la suite#
La Commission a publié le 30 avril 2026 son rapport d'évaluation. À cette date, pas de nouvel assouplissement majeur annoncé. Le calendrier 30 décembre 2026 / 30 juin 2027 tient. C'est une bonne nouvelle pour la prévisibilité réglementaire. C'est aussi un signal clair envoyé aux opérateurs qui pariaient sur un troisième report : il n'arrivera pas.
Ce qu'il reste à surveiller dans les 200 jours qui viennent : les actes d'exécution complémentaires sur TRACES NT, la mise à jour du benchmarking pays prévue pour fin 2026, les premières sanctions exemplaires qui ne manqueront pas de tomber en 2027 sur des dossiers volontairement mal préparés. Les régulateurs européens connaissent leur fonctionnement. Pas de quoi paniquer, mais largement de quoi se mettre au travail si ce n'est pas déjà fait.
La question qui se pose vraiment, en mai 2026, n'est plus "est-ce que la réglementation va s'assouplir ?" mais "quelles entreprises françaises vont être en infraction au 31 décembre 2026, et combien d'amendes à 4 % du CA UE la DGCCRF va-t-elle notifier en 2027 ?". Il n'y aura plus de filet.
Sources#
- Envol Vert - L'Empreinte Forêt mesure l'impact de nos consommations - Méthodologie et chiffres 137 848 hectares/an
- Franceinfo - Soja, cacao, café : empreinte forêt France octobre 2025 - Synthèse rapport Envol Vert 2025
- Commission européenne - Regulation on Deforestation-free products - Texte officiel EUDR et calendrier
- Conseil UE - Targeted revision to simplify and postpone the regulation, 18 déc 2025 - Règlement 2025/2650 et report
- Preferred by Nature - First list of Country Benchmarks under EUDR - Règlement d'exécution 2025/1093, classification mai 2025
- Bureau Veritas France - EUDR dernière ligne droite conformité - Retour terrain accompagnement grandes entreprises
- Bpifrance Big Media - Obligations EUDR pour les entreprises - Synthèse française et appui PME
- Greenpeace Luxembourg - 2026 année charnière pour l'EUDR - Position ONG sur reports et assouplissements
- WWF France - Scorecard soja entreprises - Évaluation entreprises sur soja responsable
- Coolset - EUDR Compliance and enforcement Mar 2026 - Mécanique TRACES NT, due diligence statement
- Notre-environnement.gouv.fr - Empreinte terre déforestation importée - Données empreinte forêt française officielles





