Aliapur va publier son rapport d'activité 2025 en juin 2026. Cadence sans surprise, l'éco-organisme sort son "Essentiel" tous les ans à la mi-année. Le bilan 2024 a affiché 555 000 tonnes de pneus collectées pour 826 clients, et on attend le bilan 2025 dans cette fourchette, voire un poil au-dessus. J'ai épluché les chiffres de la filière avant de poser quelques questions qui vont sûrement gêner ceux qui répètent que la France est exemplaire sur les pneus usagés.
Aliapur en quelques chiffres : ce qui est solide#
Aliapur a été créé en 2003 par les cinq grands manufacturiers : Bridgestone, Continental, Goodyear, Michelin et Pirelli. Capital détenu en parts égales par ces cinq actionnaires. Démarrage opérationnel le 31 décembre 2003 pour la collecte des Pneus Usagés Non Réutilisables, qu'on appelle dans le jargon les PUNR.
Pendant 20 ans, Aliapur a opéré sous un régime contractuel volontaire. Depuis le 1er janvier 2024, l'éco-organisme est agréé par l'État au titre de la loi AGEC, avec un cahier des charges public et un contrôle administratif renforcé. Le changement de statut n'a rien d'anodin : il fait entrer Aliapur dans le régime commun des filières REP, avec les obligations qui vont avec (modulations d'éco-contribution, déclarations SYDEREP, taux de collecte et de recyclage minimaux).
Sur le terrain, la machine tourne : 35 000 professionnels de l'automobile collectent les pneus en France, 25 collecteurs agréés en préfecture et certifiés Qualicert-Valorpneu remontent le tonnage, et Aliapur orchestre les flux vers une centaine de prestataires valorisateurs. Le siège est à Lyon, le chiffre d'affaires 2024 s'établit à 84,9 millions d'euros pour un résultat net de 0,2 million d'euros. On parle d'une structure à but non lucratif qui équilibre ses comptes.
Ce que le rapport 2025 devrait confirmer#
Le bilan 2024 a posé une borne : 555 000 tonnes collectées par Aliapur, équivalent de 66 millions de pneus tourisme. Sur la totalité de la filière française, le chiffre est de 583 000 tonnes collectées pour 591 000 tonnes mises sur le marché. Aliapur pèse donc autour de 95 % de la collecte nationale, les deux autres éco-organismes (France Recyclage Pneumatique et Tyval) se partageant la marge.
Pour 2025, je m'attends à un volume Aliapur entre 555 000 et 580 000 tonnes. Le parc automobile français a légèrement augmenté en 2025 (effet du report d'achats post-2023), la flotte poids lourds reste stable, et la filière agricole continue d'écouler ses pneus d'ensilage maintenant intégrés à la REP. Pas de bond spectaculaire à attendre. Le métier de la collecte de pneus, c'est de la régularité, pas du sprint.
Le vrai sujet du rapport 2025 sera ailleurs : la répartition entre valorisation matière et valorisation énergétique. C'est là que tout se joue.
Le débat caché : matière vs énergie#
Sur le papier, la filière française tape à 96 % de taux de collecte en 2024, avec une trajectoire fixée à 98 % en 2028. Bon score. Mais le taux de recyclage matière, lui, plafonne à 40 %, avec un objectif à 42 % seulement pour 2028. Ça veut dire qu'environ 60 % des pneus collectés finissent en valorisation énergétique, principalement en cimenterie.
Quand j'ai discuté avec un responsable opérations qui pilote un site cimentier en Île-de-France, il m'a dit la vérité crue : sans les pneus en combustible alternatif, sa ligne de production aurait perdu un point d'EBITDA sur le coût énergétique. Le pneu broyé remplace une partie du coke de pétrole. C'est moins émissif, c'est moins cher, et ça fait baisser la facture carbone de la cimenterie. Tout le monde y gagne, sauf qu'on brûle un matériau qui aurait pu retourner dans un produit.
Aliapur lui-même reconnaît la limite. En 2019, la répartition était 56 % matière / 44 % énergie. En 2024, elle s'est plutôt rapprochée de 40/60 selon les chiffres ADEME consolidés. Si la tendance se confirme dans le rapport 2025, on est en recul sur la valorisation matière. Ce n'est pas une question de mauvaise volonté de l'éco-organisme : c'est une question de débouchés. Les granulats de caoutchouc trouvent preneur dans les sols sportifs, les aires de jeu et certains revêtements, mais le marché reste limité. Brûler en cimenterie reste l'exutoire industriel le plus capacitaire.
Les débouchés matière : où ça avance, où ça stagne#
Sur un sujet proche, découvrez notre article : Granulats recyclés et béton bas carbone : ça tient la charge ?.
Aliapur a structuré trois familles de produits matière : Technigom, Powergom et Draingom. La première vise les industriels (composites pour aérospatiale et marine, partenariat avec Veso Concept), la deuxième cible les revêtements de sport et de loisir, la troisième traite les applications drainantes. Le portefeuille couvre une vingtaine de secteurs : construction, BTP, énergie, sport-loisir, industrie.
Le partenariat avec Eiffage sur les enrobés bitumineux est l'un des plus prometteurs. Le caoutchouc broyé peut remplacer une partie des granulats minéraux qui composent 90 % du bitume. Application principale : pistes cyclables et chaussées peu chargées. Le frein, c'est l'homologation routière. La France avance prudemment sur l'incorporation de matériaux secondaires dans les chaussées, et les volumes restent confidentiels à l'échelle de la filière.
Côté boucle fermée (du pneu au pneu), c'est BlackCycle qui porte les espoirs. Projet européen Horizon 2020, coordonné par Michelin avec 13 partenaires dont Aliapur, budget 16 millions d'euros dont 12 millions financés par l'UE. L'objectif est de produire du noir de carbone durable et des huiles par pyrolyse des pneus en fin de vie, puis de les réincorporer dans des pneus neufs. Michelin a déjà sorti un pneu de bus à 58 % de matériaux durables grâce à cette technologie. La cible affichée par le manufacturier : la moitié des pneus européens dans la boucle BlackCycle d'ici 5 à 6 ans.
Sur le terrain, c'est plus prudent. La cible réglementaire française est de 5 % de recyclage en boucle fermée d'ici 2028. Cinq pour cent. Le reste continuera de partir en granulats ou en cimenterie.
Granulats SBR et Michelin Vannes : ce que les sources disent vraiment#
On lit parfois que les granulats SBR issus d'Aliapur alimenteraient le site Michelin de Vannes en matière première. Je n'ai trouvé aucune confirmation publique de ce flux. Le site de Vannes existe (production de pneus tourisme), Michelin est actionnaire d'Aliapur, et le groupe travaille sur la réincorporation de matières secondaires via BlackCycle. Mais le circuit précis "granulats SBR vers Vannes" n'apparaît ni dans le rapport 2024 ni dans la communication Aliapur.
Deux hypothèses. Soit l'info arrive dans le rapport 2025 et constitue alors une vraie nouvelle. Soit il y a confusion avec le programme BlackCycle, qui traite des huiles de pyrolyse et non des granulats SBR directement. Je rendrai compte du rapport quand il sortira, sans broder sur ce qui n'est pas confirmé.
L'éco-contribution 2025 : ce qui change pour les vendeurs#
Depuis le 1er janvier 2025, l'éco-contribution pour un pneu tourisme est modulée selon la performance environnementale : entre 1,28 € et 1,76 € par pneu, contre 1,44 € en tarif unique en 2024. La modulation joue dans les deux sens : prime pour les pneus à fort taux de matières recyclées ou faible présence de substances dangereuses, pénalité dans le cas inverse.
C'est un changement structurant. Pendant 20 ans, Aliapur a fonctionné avec une éco-contribution unique. Le passage à la modulation introduit pour la première fois un signal-prix qui doit orienter les choix d'écoconception des manufacturiers. Côté concession ou point de vente, ça veut dire que le prix affiché du pneu va légèrement varier selon le modèle, et que les pneus "premium écolo" deviendront marginalement moins chers que les pneus low-cost mal notés. Pour rappel, l'éco-contribution démarrait à 2,20 € en 2004. Le tarif moyen a donc baissé de moitié sur 20 ans grâce à la massification.
Les trois éco-organismes et leur coordination#
Depuis le 1er janvier 2024, la filière française compte trois éco-organismes agréés : Aliapur (les manufacturiers), France Recyclage Pneumatique-FRP (les opérateurs déchets) et Tyval (concurrent récent). Au-dessus, le Comité Coordonnateur pour la Collecte des Pneumatiques (CCCP) joue le rôle d'arbitre, agréé par décret interministériel le 2 décembre 2024, mandat jusqu'au 31 décembre 2028.
Pourquoi trois éco-organismes pour une seule filière ? La loi AGEC a ouvert la porte à la concurrence, dans une logique d'efficacité et de couverture territoriale. En pratique, le système ressemble à un cartel régulé : chaque opérateur déclare ses metteurs en marché, le CCCP harmonise les barèmes, et l'État vérifie les performances globales. Aliapur reste largement majoritaire en volume.
Trajectoire des objectifs sur le périmètre couvert par les éco-organismes : 30 000 tonnes en 2024, 40 000 en 2025, 50 000 en 2026, 60 000 en 2027, 70 000 en 2028. Cette trajectoire concerne les flux antérieurement non couverts (notamment les pneus agricoles d'ensilage). Aliapur est dimensionné pour absorber sa part.
Ce que je vais surveiller dans le rapport 2025#
Quand le rapport tombera en juin 2026, voici ce que je regarderai en premier.
D'abord, la répartition matière/énergie. Si le ratio matière passe sous les 40 %, la filière recule. Si elle dépasse 45 %, c'est un signal positif. Tout ce qui se trouve entre les deux confirme la stabilité dans un mauvais équilibre.
Ensuite, les volumes BlackCycle. Combien de tonnes de pneus traitées en pyrolyse, combien de tonnes de noir de carbone et d'huiles produites, et quel pourcentage de réincorporation dans les pneus neufs. Si on reste sur des volumes pilotes, le pneu circulaire reste un slogan. Si on passe à des dizaines de milliers de tonnes, l'industrie bascule.
Enfin, les nouveaux débouchés routiers et industriels. Eiffage sur les bitumes cyclables, Veso Concept sur les composites aérospatiaux, et les éventuelles annonces sur les pneus agricoles. L'agriculture est le talon d'Achille de la filière : les pneus d'ensilage sortent du parc en grand volume mais ne valent rien sur le marché de la matière secondaire. Le rapport 2025 doit dire si la filière a trouvé un modèle économique soutenable pour ce segment ou si elle continue de socialiser le coût.
Ce que j'en pense#
Aliapur fait correctement son boulot d'éco-organisme. La collecte tourne à 96 %, la traçabilité fonctionne, les prestataires sont auditables. C'est mieux que la moyenne européenne. C'est aussi un modèle qui a 20 ans de retours d'expérience et qui ne déraille pas.
Mais le système est coincé dans un compromis qui ne bouge plus. La cimenterie sert d'amortisseur économique pour absorber les volumes que la matière secondaire ne sait pas absorber. Tant que les cimenteries demanderont du combustible alternatif et que les débouchés matière ne décolleront pas, on restera autour de 40 % de valorisation matière. Pour bouger ce ratio, il faut soit créer artificiellement des débouchés (commande publique avec quota de granulats recyclés dans la voirie, par exemple), soit attendre que BlackCycle change la donne à l'échelle industrielle.
Le rapport 2025 d'Aliapur arrivera dans un contexte où l'Europe pousse l'économie circulaire via le Circular Economy Act qui structurera les filières de demain. La pression réglementaire va monter sur les manufacturiers. La question n'est plus "est-ce qu'on collecte les pneus ?" mais "qu'est-ce qu'on en fait derrière ?" Et là, on n'a pas encore tranché.
Mon pari : le rapport 2025 affichera des chiffres conformes à la trajectoire (collecte > 95 %, recyclage matière entre 40 et 43 %), mais le grand saut viendra avec le rapport 2027 ou 2028, quand les premiers volumes industriels BlackCycle remonteront dans les statistiques. D'ici là, on reste sur un système qui collecte beaucoup, brûle pas mal, et recycle ce qu'il peut.
Sources#
- Aliapur - Qui est Aliapur - Présentation officielle, actionnaires, mission
- Aliapur - Les chiffres - Éco-contribution 2024/2025, données financières
- ADEME - Filière REP pneumatiques - Tonnages 2024, taux collecte/recyclage, trajectoire 2028
- Ministère de la Transition écologique - Pneumatiques - Cadre réglementaire post-AGEC, agréments 2024
- Auto Infos - Aliapur, transformer les pneus usagés - 555 000 tonnes en 2024, répartition matière/énergie
- Journal du Pneu - Aliapur en quête de nouveaux débouchés - Partenariats Eiffage, granulats SBR
- Aliapur - BlackCycle, projet européen - Budget, partenaires, objectifs circularité
- L'Usine Nouvelle - Le consortium BlackCycle - Détails techniques pyrolyse, 58 % matériaux durables pneu bus





