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Cartouches d'encre : le vrai taux de collecte reste flou

Cartouches d'encre : le vrai taux de collecte reste flou

Par Lucas M.

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Lucas M.

Je vais vous donner la réponse tout de suite, parce que c'est typiquement le genre de sujet où on tourne autour du pot pendant 2000 mots avant de lâcher l'info. Le taux de recyclage des cartouches d'encre et des toners en France, aujourd'hui, en 2026 : personne ne le publie. Pas de chiffre national officiel et récent. Rien de solide sur lequel s'appuyer.

Ce qui circule, ce sont des nombres qui mesurent des choses différentes, à des époques différentes, sur des périmètres différents. 23 %, 24 %, 32 %… on dirait trois versions d'un même patch qui ne tournent pas sur le même moteur. Sous le capot, ce sont trois indicateurs qui n'ont presque rien à voir entre eux. Et le plus cité, le fameux 23 %, est aussi le plus trompeur.

Le jeu des chiffres : trois nombres, aucun qui dit la même chose#

Commençons par le seul chiffre propre du dossier. En 2017, dans le cadre d'un accord volontaire de la profession, la collecte a été mesurée à 24 %, selon le ministère de la Transition écologique. Celui-là, c'est un vrai taux : mesuré, daté, sourcé. Son seul défaut, c'est qu'il a bientôt dix ans. Prendre une métrique de 2017 pour décrire 2026, c'est comme juger un jeu sur sa version bêta.

En 2018, le système a changé de règles. Les cartouches professionnelles sont devenues des DEEE, catégorie 14, par l'arrêté du 13 avril 2018. Trois éco-organismes ont été agréés pour la collecte et le recyclage : ECOLOGIC et SCRELEC côté professionnel, ESR et ECOLOGIC côté ménages, d'après le ministère. Et des objectifs ont été posés : 65 % de collecte et 70 % de réutilisation-recyclage.

Arrive le 23 %. Et là, attention au piège. Selon GreenIT, la trajectoire d'objectifs de collecte fixée pour ces cartouches professionnelles montait par paliers : 23 % en 2018, 43 % en 2019, 55 % en 2020, 65 % en 2021. Autrement dit, 23 % n'est pas un taux atteint. C'est l'objectif de la première année, le point de départ le plus bas de la courbe. Le présenter comme le niveau actuel de la filière, c'est confondre le tutoriel avec le boss de fin.

Il existe même un second 23 %, sans aucun rapport avec le premier. Selon Collecteo, une société privée qui ne cite aucune source, 23 % des cartouches jet d'encre des particuliers seraient collectées et 77 % partiraient à la poubelle, sur une base de 45 millions de cartouches par an. Périmètre restreint, méthode inconnue, source absente : à ranger dans la case « à vérifier », pas dans celle des faits.

Et pour finir de brouiller la lecture, un troisième nombre : 32 %, avancé par le Syvadec en citant LVL. Encore un périmètre et une méthodologie qu'on ne maîtrise pas.

Sur ce dossier, j'avoue que j'ai buté. D'habitude, un taux de recyclage national, tu le trouves en trois clics sur un rapport d'éco-organisme. Là, non : impossible de confirmer si l'objectif de 65 % de 2021 a seulement été atteint. C'est le trou noir de ce dossier, et personne ne semble pressé de le combler.

Le game design derrière tout ça est instructif : un système sans métrique fiable ne peut pas s'auto-corriger. Si tu ne connais pas ton taux de complétion réel, tu ne sais pas où sont les points de friction, donc tu ne sais pas quoi patcher. Ça me rappelle mes premières game jams, au début des années 2010 : on livrait un proto sans la moindre télémétrie, et on découvrait les vrais bugs en regardant les gens jouer par-dessus leur épaule. La filière cartouche en est un peu là, sauf que le « proto » tourne depuis des années et que personne ne regarde par-dessus l'épaule.

Sous le capot : une filière à deux moteurs#

Pour comprendre pourquoi c'est si flou, il faut voir que ce n'est pas une filière, mais deux qui tournent en parallèle.

Le gisement d'abord : environ 75 millions de cartouches sont mises sur le marché français chaque année, selon le ministère, ce qui représente 6650 tonnes côté professionnel et 1850 tonnes côté ménages. Deux flux, deux poids, deux logiques. Le circuit professionnel relève des DEEE avec ses éco-organismes dédiés ; le circuit domestique passe par d'autres canaux. Rien que ce découpage explique pourquoi un chiffre unique « de la filière » n'existe pas vraiment : on additionnerait des pipelines qui ne comptent pas de la même façon.

La répartition technique ajoute une couche. Selon FranceEnvironnement, le jet d'encre domine en nombre d'unités (autour de 78 %) tandis que le laser pèse plus lourd en poids (autour de 54 %). Traduction : selon que tu comptes en cartouches ou en tonnes, tu ne racontes pas la même histoire. Un taux « en unités » et un taux « en masse » peuvent diverger fortement sur le même gisement.

Reste la question que tout le monde zappe : « recycler » une cartouche, ça veut dire quoi, concrètement ? Le plus vertueux, c'est la remanufacture, c'est-à-dire nettoyer et réutiliser le corps de la cartouche. L'ADEME fixe d'ailleurs une borne : une cartouche dite « remanufacturée » ne peut contenir au maximum que 35 % d'éléments neufs. Au-delà, ce n'est plus de la remanufacture. Et le gain n'est pas cosmétique : le réemploi réduirait les émissions de CO2 de 45 à 60 % selon le Syvadec et LVL. C'est là que se joue la vraie boucle, bien plus que dans le broyage.

L'incitation, elle, est structurellement faussée. Une cartouche neuve est un produit avec une marge confortable ; une cartouche remanufacturée casse ce modèle. Tant que le feedback loop économique récompense le neuf, le geste de tri du particulier restera un correctif marginal en bout de chaîne. Ce n'est pas un bug de comportement, c'est une feature du business model.

Ce que tu peux faire, au bureau comme à la maison#

La bonne nouvelle, c'est que le geste, lui, est simple et documenté. Une cartouche ou un toner usagé ne va jamais dans la poubelle classique.

Selon l'ADEME, les points de dépôt sont nombreux : revendeurs, magasins, mairies, écoles, La Poste, déchèteries, sans oublier les enveloppes T que certains fabricants glissent dans les boîtes. Au bureau, le réflexe le plus efficace reste de centraliser : un carton dédié près de l'imprimante vaut mieux que dix gestes individuels dispersés. C'est le même principe qu'un point de collecte bien placé dans un niveau de jeu : réduire la distance entre le joueur et l'action réduit le taux d'abandon.

Et privilégier la cartouche remanufacturée à l'achat, quand elle existe pour votre modèle, c'est agir sur le seul levier qui compte vraiment : la demande. Le tri en aval ne sert à rien si le gisement propre ne trouve pas de débouché en amont. Pour situer ce geste dans l'ensemble, le panorama des filières de recyclage françaises donne la carte complète.

Ce que je retiens#

Le cœur du problème n'est pas le geste, il est dans la mesure. On sait collecter des cartouches, on sait les remanufacturer, on a des éco-organismes et des objectifs écrits noir sur blanc. Ce qu'on n'a pas, c'est un tableau de bord public et à jour. Et un système qu'on ne mesure pas est un système qu'on ne pilote pas.

Le plus déroutant, c'est qu'un objet aussi banal qu'une cartouche d'imprimante échappe à toute reddition de comptes chiffrée, alors que d'autres flux DEEE affichent leurs résultats à la tonne près, comme le montre le record de collecte revendiqué par ecosystem. Ce n'est pas une fatalité technique, c'est un choix de priorité. Tant que ce chiffre restera dans l'ombre, méfiez-vous de tous ceux qui vous vendent « le taux de collecte des cartouches » avec un aplomb suspect. Le seul honnête, pour l'instant, c'est : on ne sait pas. Et cette opacité en dit plus long que n'importe quel pourcentage. Elle rejoint d'ailleurs un mal plus large, celui des taux de recyclage nationaux difficiles à établir.

Sources#

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