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Chaussures usagées : pourquoi le recyclage bloque encore

Chaussures usagées : pourquoi le recyclage bloque encore

Par Lucas M.

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Lucas M.

Pourquoi un tee-shirt se déchiquette en quelques secondes dans une ligne de tri textile, alors qu'une basket, elle, résiste et finit trop souvent écartée du process ? Ce n'est pas un problème de volume. C'est un problème de conception : la chaussure n'a jamais été pensée pour être démontée, elle est construite pour ne jamais se séparer d'elle-même.

Une chaussure assemble une tige textile ou cuir, une semelle en caoutchouc ou EVA, et une colle qui tient les deux ensemble pour des années d'usage. Séparer ces couches sans les détruire demande un outil dédié, pas un broyeur généraliste. C'est précisément ce verrou que deux projets industriels, Zapateko II puis Re_SHOES, tentent de lever depuis 2020, avec des résultats encore partiels.

Ce qui se passe vraiment quand vous déposez une paire en borne#

En 2025, la filière TLC (textiles, linge de maison, chaussures) pilotée par Refashion a collecté 272 479 tonnes via 47 227 points d'apport volontaire, soit 3,96 kg par habitant. Rapportée aux 917 604 tonnes mises en marché la même année, ça donne un taux de collecte d'environ 29,7 % (un calcul fait à partir des deux tonnages officiels, pas un chiffre publié tel quel par Refashion). Sur ce collecté, 216 264 tonnes ont été triées, dont 84 % en France, via un réseau de 56 centres de tri sur 74 déclarants.

Sous le capot, ce tri ne dit rien de spécifique aux chaussures : les 54,47 % de réutilisation, 25,31 % de matières recyclées et le reste en combustibles ou incinération concernent la filière TLC dans son ensemble, textiles, linge de maison et chaussures confondus. Aucun de ces pourcentages n'isole ce qui arrive à une paire de baskets une fois qu'elle atteint le centre de tri. Et c'est précisément là que le bât blesse : la donnée la plus fine disponible sur les chaussures seules date de 2021, pas de 2025.

Pourquoi la chaussure casse le pipeline de tri#

En 2021, Refashion notait que les chaussures représentaient 18 % du gisement CHF (vêtements, linge de maison, chaussures) mis sur le marché, mais seulement 7 % de ce qui était réellement collecté et trié. Un écart de 11 points qui trahit un problème de collecte, pas seulement de recyclage. Et parmi les chaussures qui arrivaient jusqu'au centre de tri, 90 % repartaient en réemploi : la matière première secondaire, elle, restait résiduelle. Ces trois chiffres datent de 2021, quatre ans avant les KPI filière 2025 cités plus haut, et je les garde volontairement séparés : les mélanger dans une même phrase donnerait l'illusion d'un état des lieux 2025 qui n'existe pas.

La vraie question technique ici : pourquoi ce goulot d'étranglement au tri, précisément ? Parce qu'une chaussure, contrairement à un tee-shirt, n'a pas de fibre homogène à identifier et déchiqueter. Elle empile des matériaux collés à chaud, conçus pour résister à l'usure, donc pour résister aussi au démontage. C'est un design contraire à l'objectif de fin de vie, un peu comme un moteur de jeu qui hardcode ses assets au lieu de les charger en modules : ça marche très bien tant qu'on ne cherche pas à en extraire une pièce isolément.

Zapateko II et Re_SHOES : deux tentatives de patcher le même bug#

ProjetPorteursCalendrierProcédéStatut
Zapateko IIGroupe ERAM, avec le CETIA (partenariat ESTIA/CETI)Lauréat Challenge Innovation 2020, rapport de clôture mars 2023Tri optique assisté par IA, puis arrachage assisté de la tige et de la semelleClos. Freins identifiés : massification de la collecte, identification du produit, orientation vers le bon procédé, recherche de débouchés
Re_SHOESCETIA, avec Decathlon, Groupe ERAM, Salomon et 5 autres partenaires, soutenu par la région Nouvelle-AquitaineLancé le 20 mai 2024, 1 M€ investisLigne pilote à 3 cellules : arrachage assisté par robot après chauffage des colles, découpe des semelles au jet d'eau haute pression, tri par capteurs infrarouge (NIR)Ligne pilote en fonctionnement

Zapateko II a posé le diagnostic : une chaussure ne se trie pas comme un textile, il faut d'abord l'identifier, puis la désassembler mécaniquement. Re_SHOES en tire la ligne de production : arrachage robotisé (environ 4 chaussures par minute), découpe au jet d'eau (environ 2 chaussures par minute), puis tri des semelles par infrarouge selon la composition matière. Trois étapes, trois cadences différentes, exactement le genre de pipeline qu'on optimise étape par étape en repérant le maillon le plus lent. Salomon apporte même une reconnaissance produit, IDSHOES, pensée comme un passeport numérique pour identifier le modèle avant démontage : sans savoir ce qu'on a en main, impossible d'orienter la pièce vers le bon traitement.

Honnêtement, je ne sais pas encore si cette ligne pilote passera à l'échelle industrielle. Les pages techniques du CETIA donnent des cadences à la minute, pas de projection en volume journalier ou annuel : c'est un signal que le passage à l'échelle reste à documenter, pas encore acquis.

Un aparté qui n'a rien d'anodin : Refashion s'appelait Eco-TLC jusqu'à son changement de nom en 2020, l'année même où Zapateko II a été lauréat. Un peu comme un studio qui se rebaptise après un rachat, l'organisme change d'identité pile au moment où il lance ses premiers projets structurants sur la chaussure.

Ce que le calendrier réglementaire pousse à changer#

La filière REP TLC, encadrée par le cahier des charges de l'arrêté du 23 novembre 2022, fixe des objectifs qui touchent toute la filière, chaussures incluses : au moins 60 % de collecte annuelle en 2028, un objectif de recyclage de 70 % en 2024 puis 80 % en 2027 portant sur les déchets TLC qui entrent dans une installation de recyclage, et au plus 0,5 % des tonnages orientés vers l'élimination pure. S'y ajoute un objectif de réemploi de 120 000 tonnes en 2024, avec une part traitée à moins de 1 500 km qui doit passer de 8 % à 15 % entre 2024 et 2027.

Le système sous-jacent est sous tension financière. Le ministère de la Transition écologique a validé un relèvement du soutien aux opérateurs de tri à 49 M€ pour 2025 (soit 223 €/tonne sur une base de 220 000 tonnes triées), puis à 57 M€ pour 2026 (228 €/tonne sur 250 000 tonnes). Une refonte de la filière a par ailleurs été annoncée en mai 2025. Ces objectifs de collecte et de recyclage matière ne distinguent pas les chaussures des textiles : ils s'appliquent au flux TLC entier, ce qui laisse ouverte la question de savoir si le segment chaussure, plus lent à trier, tient vraiment le rythme fixé pour l'ensemble.

Ce que ça coûte de mettre une paire sur le marché en 2026#

Le financement de cette filière passe aussi par l'éco-contribution payée à la mise en marché. Pour 2026, le barème Refashion distingue le type de chaussure et la tranche d'âge :

Type de chaussureEnfantFemmeHomme
Chaussures basses0,0626 €0,1086 €0,1570 €
Baskets0,0880 €0,1134 €0,1243 €
Bottines0,1073 €0,1473 €0,1787 €
Bottes0,1182 €0,1908 €0,2138 €

Des montants qui restent faibles à l'unité, mais qui financent justement les lignes comme Re_SHOES et le tri en centre. Comparé au bilan des bornes textiles de Refashion, ce barème confirme un système où le geste de tri du consommateur dépend d'une mécanique de financement en amont, pas seulement de la bonne volonté du dépositaire.

Réparer avant de recycler : le circuit qui fonctionne déjà#

En 2025, 500 907 chaussures ont bénéficié du Bonus Réparation, sur un total de 628 268 produits réparés toutes catégories, avec les réparateurs chaussures représentant 30 % des points labellisés. C'est un circuit qui contourne totalement le problème du démontage : une chaussure réparée n'a jamais besoin d'être désassemblée. Sur ce terrain-là, la filière REP textile plus large affiche des résultats plus lisibles que sur le recyclage matière proprement dit, exactement comme le recyclage fibre-à-fibre reste, lui aussi, une technologie en construction plutôt qu'un circuit établi.

Ce qui me frappe, en creusant ce dossier, c'est le décalage entre l'ambition réglementaire, chiffrée et datée, et l'état de l'art industriel, qui tourne encore à l'échelle du pilote. C'est un pattern qu'on retrouve ailleurs dans le secteur : voir la crise de financement du tri textile ou le débat sur les chiffres trompeurs du recyclage textile. Le patch existe, il tourne en environnement de test, mais le déploiement en production, à l'échelle du gisement français, n'est pas encore là.

Questions fréquentes#

Pourquoi les chaussures sont-elles plus difficiles à recycler que les vêtements ?#

Une chaussure assemble plusieurs matériaux (tige textile ou cuir, semelle en caoutchouc ou EVA) collés entre eux, contre une fibre homogène pour la plupart des textiles. Séparer ces couches sans les détruire demande un désassemblage mécanique dédié, comme le démontrent les projets Zapateko II puis Re_SHOES du CETIA.

Que devient une paire de chaussures déposée en borne aujourd'hui ?#

En 2025, la filière TLC a collecté 272 479 tonnes, dont 216 264 triées (84 % en France). Pour les chaussures spécifiquement, les dernières données disponibles, datées de 2021, montrent que celles qui arrivent triées sont majoritairement réemployées (90 %), le recyclage matière restant marginal.

Qu'est-ce que le projet Zapateko II de Refashion ?#

Porté par le groupe ERAM avec le CETIA, lauréat du Challenge Innovation 2020, ce projet a développé un démonstrateur combinant tri optique par IA et arrachage assisté de la tige et de la semelle. Son rapport de clôture, publié en mars 2023, identifie la massification de la collecte comme premier frein.

La ligne pilote du CETIA recycle-t-elle déjà des chaussures à grande échelle ?#

Non. Re_SHOES, lancé le 20 mai 2024 avec Decathlon et Salomon, fonctionne comme une ligne pilote à trois cellules, avec des cadences documentées à la minute (environ 4 arrachages et 2 découpes par minute). Aucune projection de volume industriel journalier n'a été publiée sur les pages techniques du CETIA.

Quels objectifs la réglementation REP TLC impose-t-elle pour 2027-2028 ?#

Le cahier des charges de la filière fixe 60 % de collecte annuelle en 2028, 80 % de recyclage en 2027 (contre 70 % en 2024) sur les déchets entrant dans une installation de recyclage, et une part de traitement à moins de 1 500 km qui doit passer de 8 % à 15 % entre 2024 et 2027. Ces objectifs portent sur toute la filière TLC, chaussures incluses.

Combien coûte l'éco-contribution sur une paire de baskets en 2026 ?#

Le barème Refashion 2026 fixe 0,0880 € pour une paire enfant, 0,1134 € pour une paire femme et 0,1243 € pour une paire homme, dans la catégorie baskets.

Sources#

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