Une filière de recyclage, c'est un système avec des entrées, des règles de traitement et des sorties. Celle des lampes tournait de façon prévisible tant que les entrées restaient stables : des tubes fluorescents et des ampoules fluocompactes, lourds, contenant du mercure, avec un procédé rodé pour les dépolluer. Puis la LED a débarqué et a modifié les paramètres. Le recyclage des lampes doit désormais gérer deux flux qui n'ont presque rien en commun, et ce changement se lit partout : dans les tonnages, dans les procédés, et jusque dans ce que vous payez à la caisse.
Les règles du jeu : ce qui rentre dans la filière#
Trois familles de lampes sont couvertes par la collecte : les tubes fluorescents (les « néons »), les ampoules fluocompactes et les ampoules LED. Le marqueur commun, c'est le symbole de la poubelle barrée, qui signale qu'une lampe ne va pas dans la poubelle grise mais rejoint le flux des DEEE, au même titre que vos appareils électroniques et smartphones.
Ce qui sépare ces familles, c'est leur composition. Un tube fluorescent ou une fluocompacte, c'est d'abord du verre : 88 % du poids, recyclé sous forme de calcin. Viennent ensuite les métaux (fer, aluminium, cuivre) pour environ 5 %, les poudres fluorescentes pour moins de 3 %, du plastique et de la bakélite pour environ 4 %, et enfin le mercure, à hauteur de 0,005 % du poids. C'est infime en proportion, mais c'est précisément ce qui impose un traitement en circuit fermé. Au total, d'après le Cedre, environ 90 % du poids d'une lampe de ce type est recyclable.
La LED, elle, ne joue pas avec les mêmes cartes. Pas de mercure. À la place, des composants électroniques : des diodes, un circuit imprimé. On passe d'une lampe à dépolluer à une petite carte électronique à démonter. Même objet dans la main du consommateur, deux problèmes techniques radicalement différents.
Sous le capot : deux pipelines de traitement#
Pour les tubes et les fluocompactes, la chaîne est conçue autour du mercure. Les tubes sont chauffés, les culots métalliques situés aux extrémités sont séparés, puis le tube en verre est soufflé pour en extraire les poudres fluorescentes et le mercure. Le broyage se fait dans un dispositif étanche, et le mercure est piégé par des filtres à charbon actif soufre installés dans le système d'aspiration d'air. Rien ne doit s'échapper.
Ensuite, chaque matière part vers sa sortie. Le verre broyé redevient des tubes neufs, des abrasifs ou des isolants pour le bâtiment. Les métaux repartent en pièces automobiles ou en cadres de vélo. Le plastique file en valorisation thermique, c'est-à-dire en incinération avec récupération d'énergie. Quant aux poudres fluorescentes et au mercure, ils finissent stockés en centre de déchets ultimes de classe 1. Une partie du système est donc une vraie boucle, une autre partie un cul-de-sac sécurisé.
La LED suit un tout autre chemin. On démonte pour séparer le plastique, les métaux, le verre et les cartes de circuits imprimés. Les cartes partent en fonderie, où la chaleur ou une extraction chimique récupère l'or, l'aluminium, le cuivre et le nickel. Pour recycler les puces elles-mêmes, l'hydrométallurgie est à l'étude. Honnêtement, sur ce point précis, je ne me risquerai pas à annoncer une date de passage à l'échelle : c'est le genre de brique technique qui traîne longtemps en R&D avant de tenir en production.
Le paradoxe qui dérègle l'équilibre#
Voici la donnée qui m'a fait tiquer. En 2024, la filière a collecté 4 937 tonnes de lampes, soit environ 61 millions d'unités, avec un taux de recyclage de 84 % (pour un objectif de 87 %) et un taux de valorisation de 93,3 % (objectif 90 %). Selon les données ecosystem pour 2023, on parlait de 5 321 tonnes, mais pour environ 54 millions d'unités.
Regardez le mouvement : le tonnage baisse pendant que le nombre d'unités augmente. Ce n'est pas une erreur de comptage, c'est un symptôme. Le parc bascule vers la LED, bien plus légère à l'unité qu'un tube ou une fluocompacte. On recycle donc plus de lampes pour moins de kilos. Et comme une LED tient en moyenne plus de douze ans, elle revient au centre de tri beaucoup plus tard. Pour comparaison, en 2020 la filière collectait 4 832 tonnes dont seulement 305 tonnes de LED. La bascule était déjà lancée, elle n'a fait que s'amplifier.
Le rappel, au passage, sur ce que mesure ce chiffre : le taux de recyclage, c'est le rapport entre la quantité de déchets recyclés et la quantité totale pesée en entrée de centre de traitement. C'est donc une mesure en masse. Et quand la masse fond, tout le modèle économique qui repose dessus se tend.
C'est là que la boucle de feedback se referme, et pas dans le bon sens. Au 1er juillet 2024, l'éco-participation sur les lampes a augmenté : de 0,10 à 0,24 euro HT pour les sources lumineuses LED, et de 0,13 à 0,27 euro HT pour les autres lampes. La raison est un effet de système presque contre-intuitif : les LED durent plus longtemps, donc moins de lampes sont mises sur le marché chaque année, donc la masse sur laquelle s'assoient les éco-contributions diminue, alors même que les coûts de collecte, eux, continuent de grimper. Moins de matière à financer la même logistique. Le prix par lampe monte mécaniquement.
Quand tu changes une mécanique centrale d'un jeu à mi-parcours, tout le reste de l'équilibrage part en vrille et il faut réajuster les variables une par une. C'est exactement le chantier de la filière : elle a été calibrée pour du mercure lourd, elle doit se réoutiller pour de l'électronique légère. Et cet effort se paye, ecosystem étant par ailleurs devenu, selon Actu-Environnement, le premier éco-organisme européen par volume collecté en 2025, tous flux confondus, ce qui donne la mesure de la logistique à financer.
Le calendrier qui a vidé les rayons#
L'autre force qui a rebattu les cartes, c'est la réglementation européenne. En 2023, trois échéances rapprochées ont fermé le marché aux lampes à mercure. Les fluocompactes non intégrées (CFLni) ont été interdites de mise sur le marché à compter du 25 février 2023. Les tubes fluorescents T5 et T8 ont suivi le 25 août 2023. Puis les lampes halogènes à culots G9, G4 et GY6.35, le 1er septembre 2023.
Le socle juridique combine deux textes : la directive RoHS (2011/65/UE), amendée pour retirer les exemptions au mercure, et le règlement d'écoconception dit SLR (UE) 2019/2020, applicable depuis le 1er septembre 2021. À noter que ces interdictions ne sont pas rétroactives : les lampes déjà distribuées avant les dates butoirs peuvent continuer à se vendre jusqu'à épuisement des stocks. C'est pour ça qu'on trouve encore, ici ou là, des tubes fluorescents en rayon ou en réserve. Certaines applications très spécifiques conservent par ailleurs des exemptions prolongées, dont je n'ai pas trouvé de date d'expiration ferme confirmée par une source primaire, donc je ne l'inventerai pas.
Le résultat concret : le flux entrant des tubes à mercure va s'assécher progressivement, pendant que celui des LED gonfle. Les deux pipelines dont je parlais plus haut ne vont pas rester à poids égal très longtemps.
Le point de friction : déposer la lampe#
Un système peut être bien conçu en sortie et coincer à l'entrée. Ici, l'entrée, c'est le geste de dépôt, et c'est souvent là que ça casse. Deux règles simplifient pourtant les choses.
La reprise « 1 pour 1 » d'abord : un magasin qui vous vend une lampe doit reprendre gratuitement l'ancienne équivalente, y compris en cas de livraison à domicile. La reprise « 1 pour 0 » ensuite : les magasins dont la surface de vente dépasse 400 m2 doivent reprendre gratuitement les petits équipements électriques de dimensions inférieures à 25 cm, sans aucune obligation d'achat. Les lampes entrent dans ce dispositif multi-flux, aux côtés des piles et des petites batteries, ce qui recoupe directement le réseau des points de collecte des piles et accumulateurs. Cette collecte en magasin des petits équipements monte encore en puissance en 2026.
Au-delà des enseignes, la filière annonce plus de 15 000 points d'enlèvement dédiés aux lampes, entre distributeurs et collectivités. Le maillage existe donc. La vraie friction n'est pas l'accès, elle est comportementale : une lampe grillée finit trop souvent dans la mauvaise poubelle, ou au fond d'un tiroir, exactement comme les métaux qu'on oublie dans nos appareils.
Ce que ça dit du système#
La filière des lampes est un cas d'école de système qui doit se rééquilibrer en marche. Elle a été pensée pour neutraliser un poison, le mercure, avec une chaîne de dépollution lourde et sécurisée. La voilà sommée de devenir une chaîne de récupération de métaux électroniques, sur des objets plus légers, plus durables, et donc plus rares à l'unité de masse. Les chiffres qui baissent ne sont pas un signe d'échec : ce sont les symptômes d'une transition de parc. Reste à savoir si le financement suivra la même courbe que la technique. Sur ce terrain, l'éco-participation qui grimpe est un premier indice, et il n'est pas franchement rassurant. À vous de jouer, au moins sur la partie que vous maîtrisez : la prochaine ampoule morte, direction le bon bac.
Sources#
- ecosystem, quelles ampoules recycler
- Cedre, composition et procédé de recyclage des lampes
- ecosystem, chiffres clés (données 2024)
- ecosystem, définition du taux de recyclage
- Natura Sciences, recyclage des ampoules LED
- Batiweb, calendrier des interdictions européennes 2023
- EUR-Lex, écoconception des sources lumineuses (2019/2020)
- Syndicat de l'Éclairage, hausse de l'éco-contribution
- Recyblog, reprise 1 pour 1 et 1 pour 0 des DEEE
- Actu-Environnement, collecte ecosystem 2025
- Wikipedia, ecosystem (éco-organisme)
- Wikipedia, Récylum





