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Skis et raquettes : la REP existe, le recyclage coince

Skis et raquettes : la REP existe, le recyclage coince

Par Guillaume P.

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Guillaume P.

On lit encore régulièrement que les skis et les raquettes tombent dans un vide réglementaire, que personne n'est responsable de leur fin de vie. C'est faux. Le recyclage des équipements sportifs a une filière dédiée depuis le 1er janvier 2022, avec un éco-organisme agréé et des objectifs chiffrés. Le vrai problème est ailleurs, et il est beaucoup plus têtu qu'un décret manquant.

Reprenons dans l'ordre. La loi anti-gaspillage pour une économie circulaire (AGEC) du 10 février 2020 a créé une filière à responsabilité élargie du producteur (REP) pour les articles de sport et de loisirs. Le cahier des charges a été arrêté le 27 octobre 2021. Ecologic a été agréé comme éco-organisme par arrêté du 31 janvier 2022, agrément valable jusqu'au 31 décembre 2027. Skis, raquettes, matériel de plein air : tout ça relève désormais de la catégorie « produits de sport et de plein air ». La France est même présentée comme le premier pays au monde à avoir posé un cadre réglementaire dédié à la fin de vie des équipements sportifs.

Donc non, ce n'est pas un vide juridique. Le blocage est technique.

Un ski, c'est trente matériaux collés sous presse#

Prenez un ski moderne. Ce n'est pas un objet, c'est un empilement. Des couches fines superposées et collées sous presse : bois, polyuréthane, fibres de verre, aluminium, carbone, résine, métal. Plus de 30 matériaux différents dans une planche que vous chaussez sans y penser. Pour recycler ça proprement, il faut les séparer. Et séparer des matériaux collés sous haute pression, ce n'est pas trier du verre et du carton.

C'est là que le taux de recyclage réel s'écroule, pas dans les textes. Le plastique représente à lui seul un tiers des matériaux composant les articles de sport et de loisirs. Le reste, ce sont des composites multicouches qui résistent à toute séparation simple.

Des acteurs s'y attaquent quand même. En Savoie et Haute-Savoie, le collectif SKI'R a testé en 2022-2023 une technique de délamination avec une machine baptisée MOB-E SCRAP, capable de séparer le carbone, la fibre de verre et le bois d'un ski en fin de vie. Le projet a été récompensé par le fonds de dotation du Crédit Agricole des Savoie à hauteur de 10 000 euros. C'est un début, pas une industrie.

Côté volumes, l'ordre de grandeur donne le vertige : 500 000 skis sont jetés chaque année en France. La coopérative SkiTEC vise à en traiter 100 000 par an, soit un cinquième du gisement, en réutilisant 90 % de matières déjà existantes dans ses créations (mobilier, luminaires). Autrement dit, l'upcycling absorbe une fraction, et le reste attend une vraie chaîne de séparation. Pour les fibres de carbone, deux procédés existent en labo, la pyrolyse et la solvolyse, mais ce sont les mêmes verrous que ceux qu'on retrouve sur le recyclage de la fibre carbone en aéronautique et automobile : coûteux, énergivores, pas encore à l'échelle.

Les raquettes ne sont pas mieux loties. Une raquette de tennis contient du caoutchouc, du plastique, de l'aluminium et de la fibre de carbone. La filière Ecologic prévoit un parcours clair : réemploi si la raquette est réparable, sinon récupération des matières recyclables, puis valorisation énergétique, puis élimination des déchets ultimes. Vous la déposez gratuitement chez le distributeur ou en déchèterie. Sur le papier, ça tourne. En pratique, « valorisation énergétique », ça veut souvent dire incinération avec récupération de chaleur, pas recyclage matière.

Il y a quand même des idées qui marchent sur des flux précis. Tecnifibre collecte plus de 100 000 cordages de raquette par an et les transforme en t-shirts : chaque pièce contient 50 % de polyester issu de cordages usagés (environ quatre cordages par t-shirt) et 50 % de plastique recyclé. 10 000 t-shirts vendus, puis une ligne de shorts lancée en avril 2025. C'est malin parce que c'est ciblé : un matériau, un débouché.

Quand on ne sait pas recycler, on prolonge#

Face à un objet qu'on ne sait pas défaire proprement, la meilleure option reste de ne pas le jeter. Le réemploi n'est pas un plan B mollasson, c'est mathématiquement le levier le plus efficace tant que la séparation des composites coince.

Decathlon l'a compris tôt : le Trocathlon, sa bourse d'échange d'occasion, date de 1986. En 2024, le groupe annonce 1,35 million de produits de seconde main vendus dans le monde, dans 39 pays. J'insiste sur « dans le monde », parce que ce chiffre circule souvent sans son périmètre, et là je préfère être honnête : je ne sais pas quelle part revient à la France seule, la source consolide tout à l'échelle groupe. Impressionnant, mais à lire avec la bonne étiquette.

Plus artisanal, plus local : La Recyclerie Sportive, un réseau associatif de 8 boutiques en France, collecte, trie, répare et revend du matériel sportif entre 60 et 90 % moins cher que le neuf. Son antenne bordelaise a collecté 20 tonnes de matériel en 2025 et en a revalorisé 70 %. Ce sont des chiffres modestes à côté du gisement national, mais c'est du concret, non délocalisable, dans la logique des ressourceries qui créent de l'emploi local. Et pour l'acheteur, la seconde main sportive reste le geste le plus simple à poser.

Les chiffres qui remettent tout à sa place#

Revenons aux objectifs officiels, parce que c'est là que le malentendu se loge. Pour la catégorie produits de sport et de plein air, le taux de collecte visé passe de 20 % (2024) à 35 % (2027). Le taux de recyclage passe de 35 % à 50 % en 2027. Sauf que ce 50 %, c'est sur le tonnage déjà collecté, pas sur tout ce qui est vendu.

Faites le calcul : 35 % collecté, dont 50 % recyclé, ça donne un taux de recyclage réel proche de 17-18 % du gisement en 2027, hors réemploi. On est loin de l'image d'une filière qui « recycle la moitié des articles de sport ». Le reste part en valorisation énergétique ou en enfouissement.

Le bilan 2024 d'Ecologic confirme que la machine se met en route : 14 543 tonnes d'articles de sport et de loisirs collectées, en hausse de 95 % sur un an, via 3 512 points de collecte, pour plus de 39 millions d'euros d'éco-contributions perçues. La collecte grimpe. La difficulté, c'est ce qu'on fait de la matière une fois collectée.

Anecdote de terrain : j'ai deux paires de skis qui prennent la poussière dans un garage depuis des années. Je sais aujourd'hui qu'il existe une déchèterie qui les prend et un éco-organisme derrière. Ce que je ne sais toujours pas dire à quelqu'un, c'est quel pourcentage de ces skis finira vraiment séparé matériau par matériau, plutôt que brûlé pour faire de la chaleur. Le même flou plane sur d'autres composites de loisir, comme le matériel de camping et les tentes.

En clair : arrêtez de dire qu'il n'y a pas de filière. Il y en a une, jeune, qui monte en collecte. Le chantier des cinq prochaines années n'est pas d'écrire un décret de plus. C'est d'industrialiser la délamination et de rendre le réemploi réflexe avant la déchèterie. Tant que ce n'est pas fait, un ski jeté reste un objet qu'on sait ramasser mais pas encore vraiment recycler.

Sources#

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