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REP puffs jetables : bilan 15 mois après l'interdiction

REP puffs jetables : bilan 15 mois après l'interdiction

Par Lucas M.

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Lucas M.

Quand on conçoit un système, qu'il soit logiciel ou réglementaire, on regarde d'abord les boucles de feedback. Une loi sans contrôle, c'est une fonction sans tests unitaires : ça compile, mais personne ne sait si ça tourne. La loi n° 2025-175 a interdit les puffs jetables en France le 26 février 2025. Quinze mois plus tard, le système se comporte comment ? Sous le capot, on trouve des choses pas très propres.

Sous le capot : le design initial du système REP#

La filière des équipements électriques et électroniques (DEEE) repose sur la responsabilité élargie du producteur. Concrètement, deux éco-organismes agréés, Ecosystem et Ecologic, perçoivent une éco-contribution sur chaque appareil mis sur le marché et financent ensuite la collecte et le recyclage. Agrément en cours pour la période 2022-2027.

Les puffs jetables sont entrées dans ce périmètre dès leur explosion commerciale. Sauf que la mécanique a été conçue pour des appareils qu'on garde plusieurs années, pas pour un objet à durée de vie de quelques jours qui termine au fond d'une poche puis dans une poubelle ordinaire. Le taux de collecte global des DEEE en France atteignait 46,6 % en 2023 selon l'ADEME, pour un objectif fixé à 65 % à partir de 2024. Ecosystem revendique 876 000 tonnes collectées en 2025 pour un taux de 65 %, selon Actu-Environnement.

La vraie question technique ici : un objet à 0,15 g de lithium par unité, vendu en buraliste à côté des bonbons, pouvait-il vraiment entrer dans une boucle de collecte calibrée pour des téléviseurs ? La réponse était dans l'énoncé.

Le débogage par interdiction : loi 2025-175#

Plutôt que de patcher la filière, le législateur a tranché : kill switch. La loi a été promulguée le 24 février 2025 et est entrée en vigueur deux jours plus tard. Vente, distribution, offre à titre gratuit interdites. Amende de 100 000 euros pour la vente illégale, 200 000 en cas de récidive. Un décret complémentaire n° 2025-582 du 27 juin 2025 a renforcé les espaces sans tabac et les règles sur la vente aux mineurs côté vapotage rechargeable.

Sur le papier, le système était propre. La consommation jeune justifiait la radicalité : selon une enquête BVA pour l'Alliance contre le tabac en 2023, 15 % des adolescents de 13 à 16 ans avaient déjà essayé une puff. Le volume cumulé estimé entre juin 2021 et février 2023 tournerait autour de 60 millions d'unités vendues, mais cette estimation circule sans source primaire identifiée, à prendre avec des pincettes.

Les boucles de feedback qui ont cassé#

C'est là que ça se complique et que j'ai moins de certitudes sur le diagnostic. Les contrôles DGCCRF post-interdiction ont visé plus de 160 établissements et documenté 13 infractions selon la presse spécialisée. Aucun bilan officiel chiffré n'a été publié à ce jour avec les montants des amendes notifiées.

Plus parlant : un relevé de terrain réalisé six mois après l'interdiction sur 210 épiceries parisiennes a trouvé 64 commerces qui vendaient encore des puffs, soit près d'un sur trois. Le marché noir s'est organisé via Snapchat, avec des prix autour de 10 euros la puff, donc moins cher que les 15 euros pratiqués légalement avant l'interdiction. Quand le canal illégal est plus compétitif que le canal légal d'origine, c'est que l'incentive a été mal calibré.

Et le contournement le plus créatif vient de la chimie. La 6-méthylnicotine, parfois appelée métatine, est une molécule qui mime les effets de la nicotine mais qui sort techniquement du cadre réglementaire car elle n'est pas de la nicotine au sens strict. Étiquetage "0 mg de nicotine", produit légal, effet identique. La filière a trouvé son exploit. Honnêtement, je vois mal comment patcher ça sans une refonte définitionnelle de la réglementation tabac.

Un point précédent du dossier mérite mention : l'opération Colbert à Aubervilliers en mai 2023 avait permis la saisie de 12 700 puffs contrefaçon pour 64 000 euros de marchandise. Le terrain logistique était déjà compromis avant même l'interdiction.

La filière REP face à l'orphelin#

Voilà le bug le plus pénible : aucun taux de collecte spécifique aux puffs n'existe. La REP DEEE agrège tout dans le même bucket. Impossible de savoir combien de millions de puffs ont fini dans la nature contre combien sont passées par Ecosystem ou Ecologic. À 0,15 g de lithium par unité, sur 60 millions d'unités estimées, on parle potentiellement de 9 tonnes de lithium dispersées dans des décharges sauvages ou des incinérateurs. Le recyclage du lithium des batteries usagées est déjà un sujet ouvert dans la filière des filets de pêche fantômes et la REP marine 2026, où la question des matériaux composites perdus pose le même type de problème.

Ce que la loi a réglé : le flux entrant. Plus de mise sur le marché légale. Ce qu'elle n'a pas réglé : le stock dispersé chez les particuliers, que personne ne ramènera spontanément en buraliste 15 mois après l'interdiction. Sur ce point, il aurait fallu une opération de reprise gratuite avec incentive financière, comme on en voit pour les anciennes batteries plomb. Rien n'a été lancé.

J'ai passé du temps à essayer de modéliser ça comme une mécanique de jeu. Le joueur (consommateur) a déjà claim l'objet, il n'a aucune raison de le rendre, le coût marginal de le jeter dans la poubelle ordinaire est zéro. Le designer aurait dû mettre une consigne dès l'origine, comme pour le verre, dont le bilan est documenté côté consigne verre Citeo restauration mai 2026. Sans incentive de retour, la boucle ne ferme pas.

Comparaison avec le système britannique#

Le Royaume-Uni a interdit les puffs jetables en juin 2025, soit avec quatre mois de retard sur la France. Pas assez de recul pour comparer les bilans, mais leur approche diffère sur un point : le délai d'écoulement des stocks a été plus long et plus communiqué, ce qui a probablement réduit l'effet "stockage panique" qu'on a observé en France juste avant le 26 février 2025. À surveiller dans les prochains rapports.

Ce que devrait faire le législateur français maintenant#

Si je devais proposer un patch, ce serait :

  • Inclure explicitement les analogues de la nicotine (6-méthylnicotine et dérivés) dans la définition réglementaire, pour fermer le contournement métatine.
  • Lancer une opération de reprise rétroactive avec micro-prime (1 euro par puff rapportée en buraliste ou en déchetterie), financée par les éco-contributions Ecosystem/Ecologic. Coût plafonné, traçabilité du stock dispersé.
  • Publier un bilan DGCCRF chiffré et trimestriel, avec montants notifiés et taux de récidive. Sans télémétrie, pas de pilotage. C'est un sujet récurrent qu'on retrouve dans la fiscalité des déchets 2026 entre TGAP et Fonds vert, où les collectivités demandent des données consolidées que personne ne sort.
  • Coopération douanière renforcée sur les flux Snapchat / livraisons internationales, sur le modèle de ce qui se fait pour l'export illégal de déchets plastiques saisi par les douaniers face au crime organisé.

Sans ça, la loi n° 2025-175 reste un build qui compile mais qui leak des ressources en silence.

Sources#

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