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Gommes à mâcher : la REP fantôme que le Sénat veut effacer

Gommes à mâcher : la REP fantôme que le Sénat veut effacer

Par Guillaume P.

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Guillaume P.

Depuis le 1er janvier 2024, une loi française oblige les fabricants de gommes à mâcher synthétiques à financer une filière de recyclage. Deux ans et demi plus tard, aucun décret n'a jamais été pris, aucun cahier des charges n'existe, et le Sénat vient de voter la suppression pure et simple de cette obligation. Entre les deux, une étude de l'ADEME a tranché : la collecte sélective du chewing-gum n'est pas faisable.

Une obligation qui existe sur le papier depuis 2024#

Le 20° de l'article L541-10-1 du code de l'environnement est clair : les gommes à mâcher synthétiques non biodégradables relèvent de la responsabilité élargie du producteur, à compter du 1er janvier 2024. C'est écrit noir sur blanc, toujours en vigueur au moment où j'écris ces lignes. En clair : les fabricants devraient déjà cotiser à un éco-organisme pour financer la collecte et le traitement de leurs produits en fin de vie, exactement comme pour les emballages ou les textiles.

Sauf que rien de tout ça n'existe. Pas de décret d'application, pas de cahier des charges, pas d'éco-organisme agréé sur ce flux précis. La ligne est dans le code, et elle y reste inactive depuis plus de deux ans. J'ai vu passer pas mal de REP fantômes sur ce blog, celle-là bat un record de discrétion : personne n'en parle, même pas les fabricants qu'elle est censée contraindre.

Pour situer : la filière voisine des filtres de cigarettes, créée par le même article (19°) à peu près à la même époque, est elle bien lancée depuis le 1er janvier 2021. Ce n'est donc pas un problème de principe. Les gommes à mâcher, elles, sont restées au milieu du gué.

L'ADEME a fait le travail, et sa réponse est un non#

Entre août 2023 et juillet 2024, l'ADEME a mené une étude de préfiguration pour cette filière, publiée le 29 août 2025. Le document complet reste derrière un formulaire, je n'ai eu accès qu'à sa présentation publique, donc je reste prudent sur ce point précis. Mais la présentation suffit à comprendre la conclusion.

L'ADEME identifie trois freins. D'abord, le nettoiement des chewing-gums au sol est jugé secondaire par les collectivités elles-mêmes. Ensuite, la collecte sélective présente, selon les mots de l'étude, « une très faible faisabilité », logique pour un déchet aussi diffus qu'un chewing-gum recraché sur un trottoir. Enfin, les technologies de nettoyage disponibles restent limitées.

Sa recommandation : prioriser la prévention et la sensibilisation plutôt qu'une REP classique. Pas une filière de collecte et de recyclage, donc, mais une campagne pour éviter que le chewing-gum finisse par terre en premier lieu. C'est un choix pragmatique, et je peux difficilement lui donner tort sur le papier : construire une infrastructure de collecte pour un déchet qui se disperse en millions de points microscopiques, ça n'a jamais eu de sens industriel.

Le marché s'effondre depuis quinze ans#

Ce qui rend la question presque secondaire, c'est que le marché lui-même rétrécit. Le ministère de la Transition écologique, dans une réponse à une question sénatoriale, chiffre les ventes françaises à 11 000 tonnes en 2018, avec une baisse régulière constatée chaque année. La veille réglementaire de l'Institut national de l'économie circulaire remonte plus loin : 37 000 tonnes en 2008. L'ADEME évalue le marché actuel à environ 10 000 tonnes par an, pour un peu plus de 300 millions d'euros de chiffre d'affaires, une activité en forte baisse selon ses propres termes.

AnnéeTonnageSource
200837 000 tonnesInstitut National de l'Économie Circulaire
201811 000 tonnes (données ministère)Réponse ministérielle, question Sénat n° 04430
Aujourd'huienviron 10 000 tonnes/anADEME, étude de préfiguration
Gommes usagées4 000 tonnesExposé des motifs, amendement Sénat COM-146

Je ne réconcilie pas ces quatre chiffres, ils ne mesurent d'ailleurs pas exactement la même chose (ventes, marché, déchet), et les dates diffèrent. Mais la tendance de fond, elle, est nette : un marché qui a été divisé par plus de trois en une quinzaine d'années.

Ce que pensent les collectivités, sondées par l'ADEME#

Un sondage de l'ADEME auprès des collectivités, cité par le ministère, donne une image assez nette du désintérêt du terrain. 71 % des collectivités interrogées jugent les gommes à mâcher jetées au sol comme non prioritaires. Et 57 % ne réalisent tout simplement aucune opération de nettoiement dédiée à ce déchet précis.

Le vrai sujet, c'est là : une collectivité qui ne nettoie déjà pas le chewing-gum au sol n'a aucune raison de s'investir dans une filière de collecte sélective qui viendrait s'ajouter à sa charge. La REP, dans ce cas, ressemblerait à une usine à gaz financée pour un problème que personne sur le terrain ne traite en priorité.

Le Sénat, lui, veut simplement supprimer la ligne#

Pendant que l'ADEME recommandait la prévention, le projet de loi DDADUE (Diverses Dispositions d'Adaptation au Droit de l'Union Européenne) avançait de son côté au Parlement. Son article 47 prévoit, à son alinéa 15, de supprimer purement et simplement le 20° de l'article L541-10-1, donc la REP gommes à mâcher elle-même.

Ici, l'histoire se complique un peu. En commission, deux amendements identiques (COM-146 des sénateurs Fernique et Dantec, COM-206 de la rapporteure de Cidrac) ont été adoptés pour maintenir la filière. L'un des sénateurs a justifié ce maintien par le coût de nettoiement supporté par les collectivités, avant de conclure : « il est donc normal qu'une REP existe et écocontribue à la propreté ». L'exposé des motifs de l'amendement va jusqu'à qualifier le chewing-gum de deuxième déchet le plus produit dans le monde après les mégots de cigarettes, et le décrit comme essentiellement constitué de résines plastiques aujourd'hui. Je nuance sur ce dernier point : c'est la formulation des auteurs de l'amendement, pas une donnée validée par l'ADEME.

Mais en séance publique, le 18 février 2026, la suppression a été rétablie. Le Sénat a donc voté deux fois sur le même sujet, dans le même texte, avec deux résultats opposés selon l'étape. Le projet de loi n'est à ma connaissance pas promulgué à ce stade : la navette parlementaire continue, et le 20° de L541-10-1 reste, pour l'instant, dans le code.

Ce que je ne peux pas vous dire#

Il y a des chiffres qui circulent sur ce sujet et que je n'écris pas ici, faute de source fiable. Le coût de nettoyage au mètre carré pour les collectivités, par exemple : je l'ai vu passer sur des sites qui vendent justement des solutions anti-chewing-gum, jamais dans une étude publique. Même chose pour les taux de collecte des dispositifs privés existants (bornes Freegum, Gum'Box) : aucun tonnage collecté n'a été publié à ma connaissance. Honnêtement, ça m'agace de voir ces chiffres invérifiables circuler d'un article à l'autre comme s'ils étaient établis. Je préfère écrire moins et rester exact.

Je ne peux pas non plus vous dire pourquoi le gouvernement soutient cette suppression : aucun document officiel accessible ne porte de motivation en propres termes. Ce que je sais, c'est que le ministère écrivait en juin 2025 que « les réflexions se poursuivent donc au sein du gouvernement sur les suites à donner à cette disposition législative ». Rien de plus précis.

En clair#

Un texte de loi peut très bien exister, être toujours en vigueur, et ne jamais produire le moindre effet concret. C'est exactement la situation des gommes à mâcher depuis janvier 2024 : une obligation sur le papier, zéro décret, un rapport d'expertise qui recommande autre chose, et un Parlement qui hésite entre maintenir la ligne et l'effacer. Le résultat pratique, pour le consommateur comme pour le trottoir, reste identique dans tous les cas : rien ne change.

À l'échelle du réseau REP français, ce genre de flou n'est pas isolé. Le bilan de la loi AGEC cinq ans après pointe déjà des filières qui peinent à tenir leurs promesses initiales. Et la trajectoire des gommes à mâcher ressemble, sur la forme, à celle des lingettes humides : une obligation créée par la loi AGEC, une mise en œuvre qui traîne, et un texte européen ultérieur qui vient réviser le périmètre. Pour prendre du recul sur l'ensemble des filières françaises, notre panorama des filières de recyclage 2026 donne une vue d'ensemble utile.

La REP bâtiment, elle, a au moins été lancée, avec ses éco-organismes agréés et ses points de reprise, même si le bilan sur le terrain reste mitigé. Les gommes à mâcher n'en sont même pas là : la ligne existe, personne ne l'a jamais actionnée, et le débat parlementaire de 2026 tourne autour d'une seule question, celle de savoir s'il faut l'effacer purement et simplement.

Sources#

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