Alcome, l'éco-organisme chargé des mégots de cigarette, publie son bilan d'activité courant juin 2026. Le budget annoncé : 78,7 millions d'euros, soit 5,5 % de plus qu'en 2025 et un facteur 6 par rapport au budget de démarrage de 2021. L'objectif officiel : réduire de 35 % le nombre de mégots jetés sur la voie publique en 2026, et viser les 40 % en 2027. Il y a beaucoup à dire sur la mécanique de cette filière REP, et je vais essayer de ne pas botter en touche sur les zones qui fâchent.
Alcome en deux phrases#
Alcome est l'éco-organisme agréé en août 2021 par le ministère de la Transition écologique pour piloter la filière à responsabilité élargie du producteur (REP) sur les produits du tabac. C'est le premier éco-organisme européen dédié aux mégots. Il est financé à 100 % par les metteurs en marché : Philip Morris, Japan Tobacco International, British American Tobacco, Imperial Brands, Seita, et les fabricants de tubes et filtres vendus en France. Pas d'argent public.
Le périmètre est précis. Alcome ne ramasse pas les mégots à la place des collectivités. Il finance, accompagne, sensibilise. Le ramassage reste à la charge des communes et de leurs prestataires de propreté urbaine. C'est un point essentiel pour comprendre la suite : un éco-organisme à 78 millions d'euros qui ne touche pas un mégot, ça pose mécaniquement une question d'efficience.
Le budget 2026 : 78,7 M€, en hausse mécanique#
Les chiffres consolidés que je trouve dans la communication Alcome et la presse spécialisée donnent une trajectoire claire :
- 12 M€ en 2022 (démarrage opérationnel)
- 30 M€ en 2023
- 61 M€ en 2024 (doublement)
- 74,6 M€ en 2025
- 78,7 M€ en 2026
Sur cinq ans, le budget a progressé de 555 % d'après les calculs de la Revue des Tabacs. La hausse de 2026 reste modeste (+5,5 %) après deux exercices de fort gonflement. Les postes affichés : 7,6 M€ pour la communication et la sensibilisation, dont une campagne nationale d'affichage, et 0,4 M€ pour combler les zones blanches de couverture. Le reste va au soutien financier des collectivités sous contrat.
Pour situer, 78 millions d'euros sur 75 milliards de mégots produits chaque année en France, ça fait un peu plus d'un centième de centime par mégot. C'est l'ordre de grandeur de l'éco-contribution prélevée sur les fabricants : 2,84 € HT pour 1000 filtres acétate en 2026, contre 1,62 € en 2024. Soit une hausse de 75 % de la contribution par filtre, supportée in fine par le consommateur via le prix du paquet.
L'objectif 40 % : ce qu'il faut comprendre#
L'objectif réglementaire fixé par l'État dans le cahier des charges Alcome est de réduire de 40 % le nombre de mégots jetés sur la voie publique d'ici fin 2027, par rapport à la baseline 2021. La trajectoire intermédiaire : -20 % fin 2024, -35 % fin 2026, -40 % fin 2027.
Cette baseline a été établie par une étude conjointe Alcome / ADEME / pouvoirs publics : en moyenne 1,3 mégot tous les dix mètres de voirie en France, jusqu'à 4,5 mégots dans les grandes villes denses, 1,7 dans les villes moyennes, 1,2 dans les zones touristiques, 0,8 dans le rural. Un mégot tous les dix mètres, ça ne dit rien à grand monde tant qu'on n'a pas marché un kilomètre en comptant. Marchez. Vous allez en trouver 130. Ce sont les ordres de grandeur qui structurent toute la mécanique de financement.
Le problème avec l'objectif 40 % : il n'a pas été audité indépendamment depuis sa fixation. Le nouveau comptage prévu en 2025 doit dire si la trajectoire est tenue. À l'heure où j'écris ces lignes, mi-mai 2026, je n'ai pas vu publier les résultats. Le bilan de juin dira si Alcome est dans les clous ou pas, et c'est là-dessus que les collectivités et AMORCE attendent l'éco-organisme au virage.
La couverture territoriale : le vrai sujet bloquant#
L'objectif de couverture initial était de 90 % de la population française sous contrat fin 2025. Aux dernières communications, la situation est la suivante : 100 % des départements couverts au moins par une commune, plus de 1700 communes contractualisées, plus de 20 millions d'habitants couverts, soit autour de 30 % de la population française.
30 %, pas 90 %. Le manque est massif. Et c'est précisément ce point qui a déclenché les premières sanctions du gouvernement contre Alcome en novembre 2023 : 100 € par jour de pénalité jusqu'en novembre, 7500 € par jour à partir du 1er décembre, pour refus de produire dans les délais les éléments permettant de soutenir financièrement les collectivités sur l'achat et l'installation de cendriers de rue. Sanction levée depuis, après mise en conformité, mais le contentieux a laissé des traces.
La DGPR (Direction Générale de la Prévention des Risques) a réclamé mi-2024 un plan de mobilisation de moyens supplémentaires. AMORCE, l'association des collectivités gestionnaires de déchets, estime que le retard sera difficile à rattraper même avec le budget 2025 revalorisé. Alcome a depuis ouvert son contrat aux intercommunalités (EPCI) pour mutualiser et accélérer la contractualisation. Le pari : qu'un EPCI signe une fois pour 50 communes plutôt que 50 signatures individuelles. Sur le papier, ça tient. Sur le terrain, ça dépend de la volonté politique locale et de la capacité technique des petites communes à mobiliser leur EPCI sur le sujet "mégots", qui passe rarement en priorité 1 des agendas municipaux.
Le soutien financier aux communes : la grille#
Quand une commune signe, elle touche un soutien annuel calculé par habitant et par typologie. La grille en vigueur :
- 2,08 € par habitant pour les villes urbaines denses (Paris, Lyon, Marseille, Lille)
- 1,58 € par habitant pour les communes touristiques
- 1,08 € par habitant pour les villes urbaines standard
- 0,50 € par habitant pour les zones rurales
Pour une commune de 50 000 habitants en zone urbaine standard, ça fait 54 000 € par an. Pour une commune rurale de 2000 habitants, 1000 € par an. À comparer au coût réel de nettoyage des mégots, qui se chiffre dans la littérature ADEME entre 30 et 60 centimes par mégot ramassé, dépendant du mode de collecte (manuel, balayeuse, aspirateur urbain). À 1 mégot tous les 10 mètres et 50 km de voirie en zone urbaine moyenne, on parle vite de plusieurs dizaines de milliers d'euros par an juste sur le poste mégot. Le soutien Alcome couvre une partie, pas la totalité. Les communes l'ont compris, et c'est l'un des freins à la contractualisation : la signature impose des obligations de reporting et de comptage sans couvrir le surcoût réel de propreté.
À côté de ce soutien direct, Alcome distribue depuis 2021 plus de 4 millions de cendriers de poche aux fumeurs lors d'événements ou via les buralistes partenaires, et finance partiellement l'achat de cendriers de rue par les collectivités. La logistique d'évacuation et de traitement final reste à organiser par chaque collectivité, parfois avec des opérateurs spécialisés comme MéGO, Écomégot ou TchaoMégot. Sur la filière privée et la valorisation matière, j'avais détaillé le sujet dans recyclage des mégots de cigarettes en France ; ça reste la référence pour comprendre qui transforme quoi en quoi.
La mécanique financière vue d'en haut#
Le mécanisme Alcome est typique d'une REP "soutien" et non d'une REP "opérationnelle". L'éco-organisme ne collecte rien, ne traite rien, ne recycle rien directement. Il distribue de l'argent en échange d'obligations de reporting de la part des collectivités, et finance des campagnes de sensibilisation des fumeurs. C'est un modèle qui ressemble plus à celui des emballages avec Citeo qu'à celui des piles avec Corepile ou des DEEE avec Ecosystem.
Le risque : que l'argent s'enlise dans les frais de structure, la communication et le contrôle, sans véritable impact mesurable sur le terrain. Sur 78 M€, environ 10 % part en communication et sensibilisation, le reste va aux communes et au pilotage. Les communes utilisent ces fonds pour augmenter la fréquence de balayage ou installer des cendriers, mais aucune obligation de moyens précise ne les contraint à un mode opératoire. Résultat : une grande hétérogénéité de la performance d'une commune à l'autre, et une difficulté à attribuer la baisse (ou la stagnation) des mégots au sol à l'action Alcome plutôt qu'à d'autres facteurs (baisse de la consommation de tabac, météo, modifications du parc de fumeurs).
À titre de comparaison, le tabac est en recul tendanciel en France : moins 4 % de ventes en 2024 par rapport à 2023, principalement sous l'effet des hausses de prix successives (le paquet vise les 13 € en 2026 pour les marques premium). Une partie de la baisse mécanique des mégots au sol viendra simplement du fait qu'il y a moins de fumeurs et moins de cigarettes fumées, indépendamment des actions Alcome. Distinguer l'effet propre de l'éco-organisme de l'effet "marché" sera l'un des enjeux du comptage 2025.
Le filtre lui-même : un déchet plastique non biodégradable#
Petit rappel technique parce que c'est facile à oublier. Un filtre de cigarette n'est pas du papier. C'est de l'acétate de cellulose, un polymère synthétique dérivé de la cellulose mais chimiquement modifié pour devenir plastique. Il met une dizaine d'années à se dégrader, et dans ce processus il libère microplastiques, nicotine résiduelle, métaux lourds (cadmium, plomb, arsenic) dans les sols et les eaux. Un seul mégot pollue à lui seul 500 litres d'eau dans les études en mésocosme.
L'industrie du tabac a fait le choix historique de l'acétate parce qu'il filtre correctement, qu'il tient à la chaleur de la combustion et qu'il est peu coûteux. Les alternatives existent (filtres papier, filtres céramique, filtres compostables) mais restent marginales. La REP financée par Alcome ne sert pas à substituer les filtres acétate, elle sert à organiser l'aval du déchet une fois jeté. C'est un choix politique qui a sa cohérence (responsabiliser le pollueur pour la fin de vie) mais qui ne s'attaque pas à la racine du problème (l'écoconception du produit). La seule mesure réglementaire qui pourrait changer la donne serait une directive européenne imposant les filtres biosourcés, et il n'y a rien à l'ordre du jour de Bruxelles à ce stade.
Ce que je vais regarder dans le bilan de juin#
Trois éléments précis vont structurer ma lecture quand le bilan 2025 d'Alcome sera publié.
Le premier, c'est le résultat du nouveau comptage des mégots au sol. Si la baisse mesurée est inférieure à 25 % (objectif intermédiaire 2025 implicite entre les bornes -20 % fin 2024 et -35 % fin 2026), la trajectoire 2027 devient compliquée à tenir et il faut s'attendre à une nouvelle intervention de la DGPR. Si elle dépasse 30 %, Alcome peut commencer à crédibiliser l'objectif 40 %.
Le deuxième, c'est le taux réel de population couverte par un contrat actif. Pas le nombre de communes, parce que 1700 communes avec une population médiane de 12 000 habitants pèsent moins qu'une métropole. Le chiffre qui compte est la part de la population française vivant dans une commune sous contrat avec Alcome. Si on reste en dessous de 50 %, l'objectif initial 90 % à fin 2025 sera officiellement raté et la question des sanctions reviendra sur la table.
Le troisième, c'est la part du budget effectivement reversée aux collectivités versus la part consommée en frais de structure et communication. Le ratio publié sera le meilleur indicateur de l'efficience de l'éco-organisme. Si plus de 75 % du budget arrive aux communes, c'est correct pour une jeune filière. Si on tombe en dessous de 65 %, la critique de "filière qui s'auto-alimente" deviendra audible.
Ce que j'en pense#
Sur le principe, la REP mégots était nécessaire et l'agrément d'Alcome a permis de structurer une filière qui n'existait pas. Sur la performance, le retard est patent. L'objectif initial de 90 % de couverture fin 2025 est manqué d'un facteur trois, l'objectif 40 % de réduction d'ici 2027 reste théorique tant que le comptage 2025 n'a pas livré ses chiffres, et le modèle "soutien aux collectivités sans obligation de moyens" ne crée pas l'incitation forte qu'il faudrait pour faire bouger les pratiques de propreté urbaine.
Mon pari : le bilan de juin 2026 affichera une réduction comprise entre 22 % et 28 %, en dessous de la trajectoire mais pas catastrophique, avec une couverture territoriale autour de 35 à 40 % de la population française. Alcome plaidera la jeunesse de la filière, la complexité de la contractualisation EPCI, le retard des collectivités à signer. La DGPR demandera un nouveau plan d'action renforcé. Et on reviendra dans 12 mois faire le même bilan.
Le vrai sujet reste celui-ci : un éco-organisme qui ne ramasse pas le déchet qu'il finance, qui dépend du bon vouloir contractuel des communes, et qui distribue 78 millions d'euros par an sans capacité d'audit terrain robuste, c'est une mécanique fragile. Elle pourrait fonctionner si tous les acteurs jouaient le jeu. Ils ne le jouent pas, parce que personne n'a vraiment intérêt à le faire vite : ni les fabricants (qui payent l'éco-contribution et passent à autre chose), ni les communes (qui n'ont pas signé pour le ratio coût/bénéfice qui leur est proposé), ni Alcome lui-même (qui sert d'amortisseur politique). Le mégot va rester par terre encore un moment. Le bilan de juin nous dira juste à quelle vitesse il diminue.
Sources#
- Alcome - Site officiel - Mission, communes adhérentes, objectifs réglementaires
- Revue des Tabacs - Budget Alcome 2026 +5,50 % - Trajectoire budgétaire 2021-2026, postes communication
- ADEME - Filière REP Produits du tabac - Cadre réglementaire, performances filière, objectifs 2027
- AMORCE - Alcome ne doit pas mégoter sur les moyens - Position des collectivités, retard de contractualisation, budget 74,6 M€ 2025
- L'Info Durable - Gestion des mégots, l'éco-organisme sanctionné - Pénalités gouvernement novembre 2023, 7500 €/jour
- Maire-Info - Alcome, nouvelle filière mégots - Soutiens financiers communes, typologies, grille
- Gazette des Communes - Stratégie zéro mégot Alcome - Comptage mégots au sol, baseline ADEME
- Le Monde du Tabac - Plan d'action 2024 d'Alcome - Doublement budget 2024, objectifs population
- Smoking.fr - Éco-contribution Alcome filtres et tubes - Barème 2026, 2,84 € HT/1000 filtres acétate





