Treize mois après l'inauguration officielle du 8 avril 2025, Solvay tire le premier bilan de sa ligne de production de néodyme-praséodyme à La Rochelle. Le site est l'un des trois pieds européens du recyclage des aimants permanents, avec Caremag à Lacq qui démarre fin 2026 et HitMag dans le Finistère. C'est aussi le seul qui produit déjà en réel, en grammes facturés, pas en présentations PowerPoint. J'ai épluché les communiqués, les contrats signés et les déclarations du CEO Philippe Kehren pour comprendre où en est vraiment le projet, ce qu'il livre et ce qui coince.
Le contexte qui rend Solvay La Rochelle stratégique#
Une voiture électrique embarque entre 1 et 2 kg d'éléments de terres rares, l'essentiel dans le moteur via des aimants NdFeB (néodyme-fer-bore). Une éolienne de 3 MW à entraînement direct, 600 kg. Vos écouteurs sans fil, votre disque dur, la pompe à eau de votre lave-vaisselle. Tout ce qui transforme de l'électricité en mouvement avec un peu de finesse passe par un aimant permanent.
Le problème est connu, je l'ai déjà documenté à propos de Caremag à Lacq : la Chine concentre la quasi-totalité de la chaîne. Selon le Conseil européen, Pékin fournit 100 % des terres rares lourdes consommées dans l'UE. Et depuis avril 2025, Pékin a transformé cette dépendance en arme commerciale. La Chine a placé sept terres rares lourdes (samarium, gadolinium, terbium, dysprosium, lutétium, scandium, yttrium) et les aimants permanents qui en découlent sous régime de licence d'exportation, en réaction aux droits de douane américains. L'Usine Nouvelle a documenté à l'été 2025 que les stocks d'aimants chez les constructeurs européens couvraient entre 4 et 6 semaines de production. Quatre à six semaines avant l'arrêt des chaînes.
C'est dans ce contexte que Solvay a redémarré sa production de néodyme et praséodyme à La Rochelle. Le site n'est pas neuf : il appartient à l'histoire industrielle française des terres rares, héritier direct de Rhône-Poulenc qui y séparait déjà des terres rares dans les années 1970. La compétence ne s'est jamais perdue, elle s'était mise en veille. L'inauguration d'avril 2025 a sorti l'usine du sommeil.
Ce que produit La Rochelle aujourd'hui#
Soyons précis sur les chiffres, parce que c'est là que les communiqués deviennent flous. Sur l'année écoulée, la ligne La Rochelle a produit, selon les déclarations de Philippe Kehren reprises par The Chemical Engineer, "quelques centaines de tonnes" d'oxydes de néodyme-praséodyme (NdPr). Pas un volume industriel massif. Une mise en route. À comparer à la consommation européenne annuelle d'aimants NdFeB, qui se compte en dizaines de milliers de tonnes selon les estimations de l'A3M (Alliance des Minerais, Minéraux et Métaux). Solvay couvre aujourd'hui une fraction du pour-cent. L'objectif communiqué reste de 30 % de la demande européenne en NdPr d'ici 2030. C'est un saut d'un facteur 50 à 100 en quatre ans. Ambitieux n'est pas le mot.
Le site emploie aujourd'hui plus de 300 personnes sur 40 hectares dans la zone industrielle de Chef de Baie. La ligne NdPr cohabite avec les activités historiques de formulation à base de terres rares pour la catalyse automobile et l'électronique. L'extension supplémentaire avec terbium et dysprosium, terres rares lourdes essentielles aux aimants haute température des moteurs de véhicules électriques, devait démarrer "dans le courant de 2026" selon Kehren. À mi-mai 2026, pas de communiqué officiel sur la mise en service Dy/Tb. C'est le prochain jalon à surveiller.
L'investissement consenti à ce stade tourne autour de "plusieurs millions d'euros" pour la première phase, selon les déclarations. Solvay conditionne explicitement l'engagement de la phase suivante, estimée à environ 100 millions d'euros, à la sécurisation de contrats long terme avec des clients européens. Comme l'a dit Kehren à The Chemical Engineer : "Nous attendons que les fabricants achètent localement avant d'engager le capex." Lecture honnête : sans engagement client crédible, l'expansion n'aura pas lieu. Le risque-marché est explicitement reporté sur la demande.
Les contrats signés : Cyclic Materials, Noveon, Permag, LCM#
Côté approvisionnement, Solvay s'est sécurisé une source d'oxydes recyclés via un contrat signé en juin 2024 avec le canadien Cyclic Materials. Les oxydes mixtes de terres rares recyclées (rMREO) sortent de l'usine Hub100 de Cyclic Materials en Ontario et partent vers La Rochelle pour séparation et purification. Les premières livraisons ont commencé fin 2024. Cyclic Materials prévoit d'ajouter 500 tonnes de capacité supplémentaire au premier semestre 2026 et de mettre en service une usine de 25 000 tonnes par an en Arizona à la même échéance, selon le communiqué Cyclic d'octobre 2025. La capacité côté amont va donc monter. La question est la cadence à laquelle Solvay pourra l'absorber.
Côté débouchés, novembre 2025 a vu Solvay annoncer deux contrats commerciaux significatifs. Le premier avec l'américain Noveon Magnetics, qui s'approvisionnera en oxydes de néodyme, praséodyme et terbium à partir de 2026. Le second avec le britannique Less Common Metals (LCM) et l'américain Permag pour la fourniture de samarium. Les volumes ne sont pas publics, mais le signal compte. Premier point : les premières tonnes commerciales de La Rochelle partent aux États-Unis et au Royaume-Uni, pas vers Stellantis ou Renault. Deuxième point : Solvay vend à des fabricants d'aimants et d'alliages, pas directement aux constructeurs automobiles. La chaîne de valeur reste en cours d'assemblage, l'avant-dernier maillon avant le constructeur n'existe pas encore en Europe à l'échelle nécessaire.
Ce choix de clients américains et britanniques pose une question gênante pour la souveraineté européenne affichée. Si la première vente commerciale d'oxydes français part outre-Atlantique, ce n'est pas par hasard. C'est parce que les acheteurs américains, soutenus par l'Inflation Reduction Act et les subventions du Department of Defense sur les chaînes d'approvisionnement critiques, paient un premium pour de l'origine non-chinoise. Les constructeurs européens, eux, attendent encore que la Commission tranche entre "souveraineté" et "compétitivité coûts à court terme". Tant que Bruxelles laissera la concurrence sur le prix unitaire écraser le critère d'origine, les volumes français iront prioritairement aux clients qui valorisent la non-Chine. Investment Monitor a documenté en 2024 que Solvay a même envisagé d'implanter une partie de la production aux États-Unis pour capter ces incitations. Le sujet est sensible côté Paris.
C'est exactement le point que je relevais à propos de HitMag en Finistère : on construit en France et en Europe des unités de séparation d'oxydes, mais le maillon "alliage métallique puis aimant sintérisé" reste embryonnaire sur le continent. Tant qu'un constructeur français ne pourra pas commander un moteur électrique avec un aimant français en sortie d'une chaîne européenne complète, la souveraineté reste théorique.
La Rochelle, Lacq, HitMag : qui fait quoi et pourquoi ce n'est pas redondant#
Le bassin français de souveraineté terres rares se structure autour de trois sites complémentaires, pas concurrents. Le tableau qui suit n'est pas une comparaison commerciale, c'est une cartographie technique.
| Site | Acteur | Spécialité | Capacité visée | Statut mai 2026 |
|---|---|---|---|---|
| La Rochelle (17) | Solvay | Séparation et raffinage oxydes terres rares | Quelques centaines de tonnes NdPr aujourd'hui, objectif 30 % demande UE en 2030 | Production commerciale |
| Lacq (64) | Caremag (Carester) | Recyclage aimants + raffinage concentrés miniers | 2 000 t aimants/an + 5 000 t concentrés, 800 t NdPr + 600 t Dy/Tb | Construction, démarrage fin 2026 |
| Finistère | HitMag | Fabrication aimants alternatifs ferrite et NdFeB recyclés | Pilote industriel, volumes non publiés | R&D et pilote |
Solvay La Rochelle fait de la chimie de séparation. Caremag fait du recyclage matière à grande échelle plus du raffinage de concentrés miniers (étape amont). HitMag fait de la fabrication d'aimants (étape aval). Les trois sites couvrent trois étapes différentes de la chaîne de valeur. Si les trois tiennent leurs promesses, la France aura, à l'horizon 2027-2028, une chaîne complète sur son sol : collecte des aimants usagés, raffinage hydrométallurgique, séparation des oxydes, fabrication d'aimants finis. C'est aujourd'hui un assemblage incomplet, demain ce sera une filière.
La conformité au Critical Raw Materials Act#
Le règlement européen sur les matières premières critiques (CRMA) est entré en vigueur en mai 2024. Il fixe quatre objectifs chiffrés pour 2030 : 10 % d'extraction sur sol européen, 40 % de transformation sur sol européen, 25 % issus du recyclage, et aucun pays tiers ne fournissant plus de 65 % d'une matière première stratégique donnée. Sur les terres rares lourdes, l'UE part de 0 % d'extraction et de presque rien en transformation. L'écart entre la situation actuelle et les objectifs 2030 est colossal.
Solvay La Rochelle plus Caremag Lacq plus HitMag ne suffiront pas. Une étude PreScouter publiée en mars 2026 documente que les contraintes physiques du recyclage des terres rares (faibles concentrations dans les déchets, séparation hydrométallurgique gourmande, gisements d'aimants en fin de vie limités avant 2030) rendent les objectifs CRMA particulièrement difficiles à tenir sur ce segment. Le pic de disponibilité des aimants NdFeB en fin de vie, lié à la première vague de véhicules électriques vendus à partir de 2018, n'arrivera qu'autour de 2030-2035. La filière de recyclage se met en place avant que le gisement existe à grande échelle. C'est une décision industrielle volontariste, pas une réaction à un marché mature.
Le Conseil de l'UE a adopté le 4 mars 2026 une mise à jour du CRMA qui ajoute une obligation de notification aux États membres en cas de risque d'approvisionnement, et clarifie le pouvoir de la Commission à proposer des mesures de mitigation. Lecture politique : Bruxelles a réalisé que les objectifs 2030 ne tiennent pas sans coordination active et signal d'alerte précoce. La structuration administrative se met en place, mais elle ne crée pas de tonnes d'oxyde de terbium par décret.
Ce que je retiens du bilan à treize mois#
Le premier point positif est concret : la ligne tourne. Ce n'est pas un projet PowerPoint, c'est une production commerciale avec des contrats signés et des oxydes facturés. Pour quelqu'un qui suit les annonces industrielles depuis longtemps, voir une unité passer de l'annonce à la production en treize mois compte. Beaucoup d'autres projets sur le même créneau sont restés bloqués au stade communiqué de presse.
Le deuxième point, moins flatteur : les volumes restent dérisoires face à la demande. Quelques centaines de tonnes en 2025, l'objectif 30 % de la demande UE en 2030, ça donne un facteur de croissance d'environ 100 en quatre ans. C'est tenable si et seulement si trois conditions se cumulent : sécurisation des matières premières recyclées (gisements d'aimants usagés et concentrés miniers), engagement client long terme déclencheur du capex de 100 millions d'euros, et pas de nouveau choc géopolitique qui désorganise les flux.
Le troisième point est structurel : la France a une opportunité fenêtre étroite. Les compétences existent encore à La Rochelle, héritage Rhône-Poulenc. Caremag et HitMag complètent le maillage. Mais cette fenêtre ne restera pas ouverte indéfiniment. Si les constructeurs européens préfèrent continuer à acheter chinois parce que c'est moins cher de 20 à 30 %, la phase 2 de Solvay ne sera pas engagée, et le pilote La Rochelle restera ce qu'il est : un démonstrateur, pas une filière. La souveraineté ne se décrète pas, elle s'achète, ligne par ligne dans des contrats d'approvisionnement.
Le bilan à treize mois est donc mitigé positif. La production existe, les contrats arrivent, la trajectoire est lancée. Mais l'écart entre la promesse (30 % en 2030) et la réalité (quelques centaines de tonnes en 2025) reste un mur qu'il faudra escalader avec un mélange de volonté politique européenne, d'engagement industriel des constructeurs et de chance géopolitique. Trois conditions dont aucune n'est garantie. Voir aussi notre analyse de la souveraineté française sur les matières premières.
Sources#
- Solvay : Press release inauguration La Rochelle (8 avril 2025)
- Solvay : Solvay advances European rare earths production through capacity expansion
- Solvay et Cyclic Materials : Accord d'approvisionnement en oxydes recyclés (juin 2024)
- L'Usine Nouvelle : Solvay vend ses premières terres rares aux États-Unis
- L'Usine Nouvelle : Industrie automobile au bord de la panne sur les terres rares (2025)
- The Chemical Engineer : Solvay starts rare earths production but future expansion relies on manufacturers buying local
- Conseil de l'UE : Critical Raw Materials Act infographics
- PR Newswire : Noveon et Solvay accord fourniture terres rares lourdes (novembre 2025)
- Carester : Lancement de Caremag à Lacq, 216 millions d'euros sécurisés





