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Cheveux de coiffeur : le déchet qui éponge le pétrole

Cheveux de coiffeur : le déchet qui éponge le pétrole

Par Guillaume P.

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Guillaume P.

Chez le coiffeur, vos cheveux coupés tombent par terre, on les balaie, ils partent à l'incinérateur avec le reste. Fin de l'histoire pour presque tout le monde. Sauf qu'une petite filière a décidé que ce déchet-là valait mieux que la benne. Le recyclage des cheveux existe en France, il est structuré, et il sert à éponger des hydrocarbures dans les ports. Je suis tombé sur le sujet en croyant à un gadget vert de plus. J'en suis ressorti moins sûr de moi.

Pourquoi une fibre morte boit le gasoil#

Commençons par le seul point qui ne se discute pas : la physique du cheveu. Un cheveu est oléophile, lipophile si on veut faire savant. Sa cuticule, la couche externe de la fibre, fixe les corps gras : huiles, graisses, hydrocarbures. Elle repousse l'eau et retient le gras. Une éponge à pétrole naturelle, et là-dessus, aucune étude ne le conteste.

Ce n'est même pas une idée neuve. Lors de la marée noire de l'Amoco Cadiz, sur les côtes bretonnes en 1978, des cheveux avaient déjà servi à récupérer du pétrole, selon plusieurs articles de presse qui rappellent l'épisode. La propriété est la même que celle qu'on exploite pour piéger les huiles usagées : le gras appelle le gras. L'idée a dormi quarante ans. Une poignée de gens l'a réveillée.

Le circuit, de la nuque au boudin#

Tout part d'un homme, Thierry Gras, coiffeur dans le Var, qui fonde l'association Coiffeurs Justes en 2015, à Brignoles. Le principe est bête comme chou : le salon partenaire remplit un sac avec les cheveux coupés et le renvoie. Un euro le sac de 40 litres, l'équivalent d'environ 300 coupes. Des marques comme Wella, Revlon, Gaia ou Jacques Seban financent une partie des sacs de collecte. Début 2024, dernière donnée publique fiable, plus de 5 500 salons jouaient le jeu, en France, en Allemagne, au Portugal et en Italie. De quoi accumuler 350 tonnes de cheveux en stock.

Puis vient la deuxième moitié de la chaîne. En 2021, la société Ecofhair reprend la matière pour la transformer. Pas une start-up de garage : c'est une société à mission, filiale de Serpol, elle-même dans le groupe Serfim, qui dépollue des sols depuis 1983. Ces gens connaissent les hydrocarbures. Ils fabriquent les boudins Capisorb, à base de cheveux recyclés et de bas de contention et collants récupérés dans les hôpitaux. La fabrication tourne à Draguignan, avec quatre salariés en insertion professionnelle, cinq emplois nés du partenariat. Une filière courte et traçable, du salon au port, sans détour par l'autre bout du monde. Ça, c'est rare, et ça mérite d'être noté.

Le chiffre que tout le monde répète sans jamais le vérifier#

Voilà où je tique. Partout, le même chiffre revient : un kilo de cheveux absorberait 8 litres d'hydrocarbures. Joli, rond, viral. Sauf que personne ne remonte à la source. On l'attribue à une étude de la NASA de 1998, qui parlait en réalité d'un gramme de cheveu pour environ cinq grammes d'huile, un ratio poids pour poids, pas des litres par kilo. Le glissement de « 1 pour 5 » à « 8 litres le kilo » s'est fait en salle de rédaction, jamais dans un labo qu'on puisse retrouver.

Je ne dis pas que c'est faux. Je dis que personne ne peut le prouver, et qu'un chiffre recopié en boucle sans qu'aucun journaliste ne mette la main sur l'étude, ça sent le storytelling. J'ai vu passer trop de promesses écolo bâties sur un nombre orphelin pour gober celui-là les yeux fermés.

Le seul chiffre que je veux bien garder est daté et signé. Thierry Gras l'a dit pour son propre produit : un boudin d'un mètre absorbe jusqu'à cinq litres de carburant. C'est une donnée commerciale, sur un objet fini, pas une loi de la nature. Mais au moins, elle a un auteur, un contexte et une date. Le reste, méfiance.

Marseille, le test grandeur nature#

Le déploiement le plus visible, c'est au Vieux-Port de Marseille. Le 28 mars 2023, une ligne flottante de 30 mètres de boudins Capisorb a été posée à la station-service Nouvelle Aire, avec une installation jumelle au port de la Pointe-Rouge. Avant ça, le port de Cavalaire était équipé depuis juillet 2021, le port Heraclea depuis 2020. La cible affichée par Ecofhair, ce sont les 13 millions de plaisanciers français et les fonds de cale gras qu'ils traînent.

Est-ce que le cheveu bat tout le reste ? Non, et il faut le dire. Une étude comparative de 2018 conclut que les barrages à base de cheveux adsorbent mieux le pétrole brut que ceux en sous-produits du coton, mais moins bien que les barrages en polypropylène synthétique. Le cheveu n'est pas le meilleur absorbant du marché. Son intérêt, c'est d'être un déchet local, gratuit à la source, réemployable, là où le polypropylène est un plastique neuf de plus dans la mer. Pour lutter contre la pollution des océans par les hydrocarbures, un absorbant qu'on n'a pas eu à fabriquer, ça compte.

Est-ce que ça change l'échelle du problème des marées noires ? Honnêtement, je n'en sais rien. On parle de fuites de port et de cales de bateau, pas de superpétroliers éventrés. C'est une brique, pas une solution miracle. À ce stade, c'est déjà pas mal.

Le cheveu ne sert pas qu'à ça#

Le boudin dépolluant, c'est la partie spectaculaire, celle qui fait les articles. Mais la fibre a d'autres débouchés, et certains sont plus discrets.

Au jardin d'abord. Un cheveu contient 15 à 20 % d'azote, contre 1,5 à 3 % pour un déchet vert classique, d'après les spécialistes du compost. Il se décompose en 6 à 12 mois selon les conditions. Bref, une réserve d'azote à libération lente qu'on peut glisser dans un compost ou un paillage de déchets verts au lieu de l'incinérer. Le bâtiment ensuite : Coiffeurs Justes travaille sur des panneaux isolants avec une conductivité thermique annoncée à 38 mW/m.K, sous le nom Sol-Hair Insulation. L'association évoque aussi une extraction de kératine pour des cosmétiques, un usage que je prends avec des pincettes tant qu'il n'y a pas de produit sur les rayons.

Un déchet qui pue le cliché du gadget vert, et qui pourtant coche plusieurs cases : dépollution, isolation, amendement. Rare pour une matière qu'on jetait sans y penser.

Ce qui coince encore#

Reste le vrai sujet, celui qu'on oublie derrière les jolis boudins. Le gisement national de cheveux coupés tournerait entre 3 000 et 4 000 tonnes par an selon les estimations de la filière, sans chiffre officiel de l'ADEME pour trancher. Et l'essentiel part toujours à l'incinérateur. Collecter 350 tonnes en cumul face à ce volume annuel, ça reste une goutte.

Mon avis, sans détour : la filière est propre et courte, portée par des gens sérieux. Le procédé tient debout. Ce qui manque, ce n'est pas la technique, c'est le volume et une obligation qui pousserait les salons à collecter par défaut plutôt que par conviction. Tant que ça repose sur la bonne volonté d'un coiffeur du Var, ça restera beau et minuscule.

Une dernière chose, pour vous : si votre coiffeur ne collecte pas, posez-lui la question. Un sac à un euro, ce n'est pas la ruine, et vos cheveux valent mieux que la poubelle grise.

Sources#

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