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Cigéo : 33,36 milliards et enquête publique, le vrai coût

Cigéo : 33,36 milliards et enquête publique, le vrai coût

Par Guillaume P.

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Guillaume P.

Le 1er avril 2026, le Journal officiel a publié l'arrêté du 30 mars qui fixe un nouveau coût de référence pour Cigéo : 33,36 milliards d'euros aux conditions économiques de janvier 2025. Dix ans après l'arrêté Royal de 2016 qui avait posé le chiffre à 25 milliards, le projet d'enfouissement des déchets radioactifs les plus dangereux de France encaisse 8,36 milliards de plus. Au même moment, l'enquête publique préalable à la déclaration d'utilité publique se tient du 18 mai au 2 juillet 2026. Deux dossiers qui se télescopent et qui méritent qu'on regarde les chiffres ligne par ligne, parce que ce projet va structurer la fiscalité nucléaire française pour le siècle qui vient.

Ce que dit exactement l'arrêté du 30 mars 2026#

L'arrêté est signé par Roland Lescure (ministre de l'Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle) et Maud Bregeon (ministre déléguée à l'Énergie). NOR ECOR2530270A, texte n°25 du JO du 1er avril 2026. Pris en application de l'article L. 542-12 du code de l'environnement, qui impose au ministre chargé de l'énergie d'évaluer périodiquement les coûts de gestion à long terme des déchets HA-MAVL.

Le périmètre est précis : phases de conception, construction initiale, exploitation et fermeture, sur 151 ans à partir de 2016, pour l'inventaire de référence fixé à l'article D. 542-91 du code de l'environnement. C'est le total qu'il faut financer, pas une estimation d'engagement à court terme.

Trois chiffres à retenir, gravés dans le texte :

  • Coût industriel total : 33,36 Md€ aux conditions économiques de janvier 2025, hors fiscalité.
  • Phase de construction initiale : 9,74 Md€ aux mêmes conditions. C'est le bloc qui va peser dans les dix premières années, si le décret d'autorisation arrive comme prévu fin 2027.
  • Fiscalité applicable à l'ANDRA : 3,66 Md€. Une ligne souvent oubliée des résumés, qui porte le total réel à environ 37 milliards d'euros 2025.

Le ministère a choisi de fixer un montant ferme, pas une fourchette. L'ANDRA avait proposé en mai 2025 un encadrement entre 26,1 et 37,5 Md€ aux mêmes conditions économiques. Le pouvoir politique a tranché dans la moitié haute de cette fourchette, à 33,36 Md€. Ce choix n'est pas neutre : il sert directement de base au calcul des provisions comptables qu'EDF, Orano et le CEA doivent constituer.

La trajectoire 25 → 33,36 : ce qui s'est passé en dix ans#

L'écart brut entre 2016 et 2026 fait 8,36 milliards. C'est ce qu'il faut décortiquer, parce qu'une partie est purement mécanique et une autre est de la révision de fond.

L'arrêté Ségolène Royal du 15 janvier 2016 fixait le coût à 25 Md€ aux conditions économiques de fin 2011. Avant ce chiffre, l'ANDRA elle-même avait estimé le projet à 33,8 Md€ en 2014. Le ministère avait alors retenu un montant nettement inférieur à ce que l'agence porteuse jugeait nécessaire. EDF, Orano et le CEA, qui supportent la facture via leurs provisions, plaidaient pour des niveaux encore plus bas. Le 25 Md€ a été un compromis politique, pas une évaluation technique.

Trois facteurs ont creusé l'écart depuis :

L'inflation, d'abord. Passer des conditions économiques fin 2011 à janvier 2025, ça est une revalorisation mécanique d'environ 20 à 25 %. Sur les 25 Md€ initiaux, ça donne déjà entre 30 et 31 milliards en euros 2025, sans changer la moindre hypothèse technique. Une bonne partie de l'augmentation faciale tient à ce simple rebasement monétaire.

Le second facteur, c'est la précision du dossier. Entre 2016 et 2023, l'ANDRA a poursuivi les études détaillées et déposé sa demande d'autorisation de création le 16 janvier 2023. Ce travail a fait remonter des postes techniques qui restaient sous-évalués : ventilation, gestion thermique des colis, scellements, redondances des barrières. L'avis favorable rendu par l'ASNR (ex-ASN) le 4 décembre 2025 sur la recevabilité du dossier valide la maturité de cette ingénierie, mais valide aussi la facture qui va avec.

Le troisième facteur tient à l'analyse des risques. La Cour des comptes, dans son rapport du 4 juin 2025 sur la gestion de l'ANDRA pour 2018-2024, a jugé que la méthode adoptée pour le chiffrage de 2016 n'était plus suffisamment robuste pour un projet à 150 ans. Elle a recommandé que la mise à jour s'appuie sur une approche plus réaliste, intégrant explicitement les aléas industriels. L'arrêté de 2026 répond à cette demande : le 33,36 Md€ inclut une provision pour incertitudes que les 25 Md€ de 2016 sous-estimaient.

Cette trajectoire ressemble à ce qu'on voit sur tous les grands projets industriels à long horizon. La différence, c'est l'échelle de temps et le fait que le contribuable n'est pas directement payeur, mais que la facture remonte dans le prix de l'électricité via les provisions des exploitants.

Décomposition du coût : où vont les 33,36 milliards#

Le détail public reste partiel, mais en croisant l'arrêté et les chiffres ANDRA publiés en mai 2025, on reconstitue la structure suivante.

Construction initiale (jusqu'à mise en service) : 9,74 Md€ confirmés par l'arrêté. Ce poste couvre le creusement des descenderies, des puits, des galeries d'exploitation, l'aménagement des installations de surface (zone descenderie ZD, zone puits ZP) et l'équipement des premiers alvéoles HA et MA-VL. C'est ce que verra la phase pilote industrielle qui démarre dès la délivrance du décret d'autorisation, attendu fin 2027 ou début 2028. L'ANDRA propose une phase pilote de quinze à vingt-cinq ans avec colis témoins et premières introductions de déchets réels.

Exploitation sur environ un siècle : autour de 20 Md€. C'est le bloc dominant, qui couvre les opérations courantes, les extensions progressives des zones de stockage, la maintenance des barrières et l'évolution du référentiel de sûreté. L'ANDRA estimait en mai 2025 ce poste entre 16,5 et 25,9 Md€. Il est sensible à deux paramètres : la cadence d'arrivée des colis (qui dépend du rythme de démantèlement des centrales) et les choix d'extension du réseau de galeries.

Fermeture et scellement définitif : environ 2 à 3 Md€. Travaux de remblayage des galeries, mise en place des bouchons, démontage des installations de surface, surveillance post-fermeture jusqu'au décret de fermeture définitive prévu vers 2150.

Recherche et développement : 1,7 à 2 Md€ pour la poursuite de l'exploitation du laboratoire souterrain de Bure et les études complémentaires durant toute la durée d'exploitation.

Fiscalité (hors coût industriel) : 3,66 Md€. Taxe d'accompagnement, taxe de diffusion technologique, contributions diverses. Cette ligne est portée par l'ANDRA mais financée par les producteurs.

L'ANDRA chiffrait également en 2025 trois zones de variabilité qui pourraient bouger le total jusqu'à 11,3 Md€ : configuration finale du site (jusqu'à -3,6 Md€), régime fiscal applicable (variation de 7,4 Md€), périmètre R&D (0,3 Md€). L'arrêté du 30 mars 2026 a tranché sur la configuration et la fiscalité, mais ces hypothèses peuvent être revues à chaque actualisation périodique.

Le financement : qui paie quoi, et comment#

Le mécanisme repose sur le principe du pollueur-payeur, inscrit dans la loi du 28 juin 2006 sur la gestion durable des matières et déchets radioactifs. Les trois producteurs concernés (EDF pour 78 %, Orano pour 17 %, CEA pour 5 % environ) doivent constituer des provisions correspondant à leur quote-part dans le coût total.

Ces provisions ne sont pas de la trésorerie. Elles sont adossées à un portefeuille d'actifs dédiés, sécurisé et cantonné, soumis à un contrôle spécifique du ministère de l'Économie et de l'autorité de sûreté. Les actifs doivent être suffisamment liquides et diversifiés pour pouvoir couvrir les décaissements futurs sur 150 ans. EDF a constitué un portefeuille de plusieurs dizaines de milliards d'euros qui sert principalement à couvrir le démantèlement de ses centrales et la gestion long terme des déchets.

L'actualisation du coût de référence de 25 à 33,36 Md€ a un effet immédiat : les exploitants doivent réviser à la hausse leurs provisions. Pour EDF, qui porte la majeure partie de l'inventaire, ça représente quelques milliards supplémentaires à enregistrer dans les comptes, et un impact équivalent sur les actifs dédiés à constituer. Cette charge se reflète in fine dans la structure de coût de production nucléaire, donc dans le prix de l'électricité que paient les consommateurs et les industriels.

Le calcul des provisions intègre un taux d'actualisation qui réduit la valeur présente des décaissements futurs. Plus l'horizon est lointain, plus l'effet d'actualisation joue. Pour des dépenses qui s'étalent jusqu'en 2167, la valeur actualisée nette est très inférieure aux 33,36 Md€ en euros constants. C'est ce mécanisme qui rend la provision soutenable pour les producteurs, mais c'est aussi ce qui fragilise le dispositif : toute baisse durable des taux d'actualisation oblige à reprovisionner.

L'enquête publique du 18 mai au 2 juillet 2026#

Parallèlement à l'arrêté financier, l'enquête publique préalable à la déclaration d'utilité publique (DUP) de Cigéo se tient du 18 mai au 2 juillet 2026. Quarante-six jours pour consulter le dossier, déposer des observations, participer aux 22 permanences prévues dans les mairies de Bure, Bonnet, Mandres-en-Barrois, Saudron, Cirfontaines-en-Ornois et Gondrecourt-le-Château. Le siège de l'enquête est fixé à Gondrecourt-le-Château.

La DUP n'autorise pas le projet, elle reconnaît son utilité publique et permet à l'ANDRA d'engager les acquisitions foncières par expropriation pour les derniers terrains nécessaires. L'autorisation de création proprement dite passera par un décret pris après avis de l'ASNR et du Conseil d'État, attendu fin 2027 ou début 2028.

Le calendrier de cette enquête a été avancé : initialement prévue à l'automne 2026, elle a été décalée à mai sur instruction du Premier ministre. Le HCTISN (Haut Comité pour la transparence et l'information sur la sécurité nucléaire) a publiquement regretté cette avancée. Le 11 mai 2026, 28 organisations et 56 particuliers ont saisi le tribunal administratif de Nancy en référé-liberté pour faire suspendre l'enquête, en arguant que le dossier était insuffisamment instruit. Le tribunal a confirmé le 13 mai que l'enquête se tiendrait comme prévu jusqu'au 2 juillet.

Les associations opposantes ne sont pas marginales : Greenpeace France, France Nature Environnement, le CEDRA (Comité d'études et de défense contre les rayonnements atomiques), Bure Stop, Meuse Nature Environnement, la CRIIRAD, Attac, le Réseau Sortir du Nucléaire. Leur ligne commune : l'enquête a été avancée pour caler le décret d'autorisation avant l'élection présidentielle d'avril 2027, et cette accélération sacrifie la qualité du débat démocratique. FNE a publié dès mai 2025 un communiqué demandant la réévaluation urgente du coût, anticipant l'arrêté de 2026.

Les opposants soulignent un point qui mérite attention dans le contexte financier : si le coût de référence est arrêté pendant l'enquête publique, le débat sur la pertinence économique du projet est en partie verrouillé en amont des observations citoyennes. C'est techniquement légal (la DUP ne porte pas sur le coût mais sur l'utilité publique), mais c'est politiquement contestable.

Calendrier de l'autorisation : 2026-2028 décisifs#

Le séquencement officiel est connu :

L'enquête publique se clôture le 2 juillet 2026. La commission d'enquête rend ensuite son rapport et ses conclusions sous environ trois mois, donc au plus tard fin octobre 2026.

Le décret de DUP peut alors être pris dans les mois qui suivent, probablement fin 2026 ou début 2027. Il ouvre la voie aux acquisitions foncières restantes et à la procédure d'expropriation.

En parallèle, l'instruction technique de la demande d'autorisation de création (DAC) déposée en janvier 2023 se poursuit. L'ASNR doit rendre un avis approfondi sur le dossier, après son avis de recevabilité de décembre 2025. Cet avis est attendu courant 2027.

Le décret d'autorisation de création, pris en Conseil d'État après avis de l'ASNR, est attendu fin 2027 ou début 2028. C'est ce décret qui déclenche officiellement la phase de construction initiale et donc l'engagement des 9,74 Md€ de la phase 1.

Si tout ce calendrier tient, les premiers colis arriveraient à Cigéo vers 2050. Quinze à vingt-cinq ans de phase pilote industrielle. Exploitation complète jusqu'à 2150 environ. Fermeture définitive par une loi spécifique au-delà.

Ce qui me frappe dans ce séquencement, c'est qu'il imbrique étroitement décision politique (DUP, décret), validation technique (ASNR), et engagement financier (arrêté coût). Les trois calendriers ont été synchronisés pour pouvoir afficher un projet en ordre de marche avant la présidentielle de 2027. C'est probablement ce qui explique l'avancée de l'enquête publique. Et c'est aussi ce qui crée le télescopage entre arrêté du 30 mars (chiffres figés) et enquête publique (débat démocratique).

Ce que je retiens, et ce que ça change#

Sur le fond, le 33,36 Md€ n'est pas une surprise. Il aligne le chiffre officiel sur ce que les acteurs techniques disaient déjà depuis dix ans. L'arrêté Royal de 2016 à 25 Md€ était politiquement bas, l'ANDRA elle-même tablait à 33,8 Md€ en 2014. La Cour des comptes avait demandé en 2025 une révision sérieuse. C'est fait. Le ministère a même choisi un montant supérieur à la médiane de la fourchette ANDRA, ce qui prête le flanc à moins de critiques techniques.

Sur la forme, le calendrier interroge. Acter le coût par arrêté pendant l'enquête publique, c'est techniquement séparé mais perçu comme une décision déjà prise. Les opposants y voient un passage en force. Difficile de leur donner tort sur la lecture politique, même si juridiquement chaque procédure est indépendante.

Sur l'enjeu pour la filière, le vrai sujet n'est pas le 33,36 Md€ figé en 2026. C'est la capacité du dispositif à absorber les actualisations futures. Tous les cinq à dix ans, l'arrêté de coût sera révisé. Sur 150 ans, on aura entre 15 et 30 actualisations. Si chaque révision ajoute 5 à 10 % au précédent chiffre, on arrive à des montants qui rendent la provision insoutenable pour les producteurs. C'est sur ce risque de dérive cumulative qu'il faudrait débattre, pas sur le chiffre d'un arrêté ponctuel.

Sur la cohérence avec le reste de la politique de valorisation des déchets bois, Cigéo est un cas à part : on ne valorise rien, on isole pour des centaines de milliers d'années. Mais le mécanisme de financement par provisions des producteurs pourrait servir de modèle pour d'autres filières où la charge de fin de vie reste mal anticipée. Le recyclage des panneaux solaires, le démantèlement des éoliennes, la gestion des batteries Li-ion en fin de vie : ce sont des problématiques qui méritent le même cadre comptable strict que celui appliqué au nucléaire depuis 2006.

Reste une question. Est-ce que la France, en 2026, a la capacité institutionnelle de tenir un engagement à 150 ans ? La réponse sincère, c'est qu'on n'en sait rien. Aucun État au monde n'a jamais tenu un projet d'infrastructure sur cette durée. Onkalo en Finlande, qui démarre en 2026, est le seul comparable. Trente ans de débat, consensus social rare, exécution méthodique. La France n'a pas ce consensus. Elle a un arrêté à 33,36 Md€, une enquête publique disputée et un calendrier électoral qui pèse. C'est avec ça qu'il faut faire.

Sources#

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