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Veolia Le Mans : première UVE française à capter le CO2

Veolia Le Mans : première UVE française à capter le CO2

Par Lucas M.

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Lucas M.

L'usine de la Chauvinière tourne depuis cinquante ans. Cent cinquante mille tonnes de déchets brûlés chaque année, 170 GWh de chaleur pour 17 000 logements, 58 GWh d'électricité, 130 000 tonnes de CO2 envoyées dans l'atmosphère. Ce dernier chiffre, on ne le mettait jamais en avant. À partir de 2026, Veolia commence à le ramener à la baisse. Le démonstrateur de captage qui s'installe sur le site est annoncé pour traiter 10 tonnes de CO2 par jour avec un taux de capture de 90 %. C'est peu rapporté aux 360 tonnes émises quotidiennement. Mais c'est le premier équipement industriel de ce type sur une UVE française, et tout le reste de la filière regarde.

Ce que pèse vraiment la Chauvinière#

Le site est exploité par Syner'val, filiale de Veolia (ex-SEC, Société d'Exploitation de la Chauvinière), pour le compte de Le Mans Métropole. Le bassin desservi avoisine 400 000 habitants. L'unité traite trois flux : ordures ménagères résiduelles, déchets industriels banals (DIB) et déchets d'activités de soins à risques infectieux (DASRI). Capacité réelle déclarée : entre 140 000 et 150 000 tonnes par an selon les sources. Le réseau de chaleur urbain a été branché dès 1991, ce qui place Syner'val parmi les rares UVE à valoriser sa chaleur depuis trois décennies.

La performance énergétique du site ne change pas avec le captage. Elle ne devait pas changer non plus. L'enjeu est d'ajouter une troisième valorisation, le CO2 lui-même, sans dégrader les deux premières. C'est précisément là que le démonstrateur va se faire juger.

Le projet en chiffres#

Le programme annoncé par Veolia totalise 12 millions d'euros. Le Mans capte 8 millions sur deux ans, Port Arthur (Texas) reçoit les 4 millions restants à partir de 2026 sur un incinérateur de déchets dangereux. Les deux pilotes démarrent la même année. À l'échelle d'un groupe qui pèse 44,7 milliards d'euros de chiffre d'affaires, c'est une enveloppe modeste, à la hauteur d'un démonstrateur, pas d'une installation industrielle pleine. C'est aussi le format attendu sur un TRL 7-8 : on prouve la techno en conditions réelles avant d'investir lourd.

L'objectif technique est de capter 10 tonnes par jour avec une efficacité de 90 % sur les fumées sortie chaudière. Démarrage opérationnel prévu en juin 2026. Le site est intégré au programme stratégique Green Up 2024-2027, qui ambitionne d'éliminer 18 Mt CO2 dans l'empreinte carbone des clients Veolia à horizon 2027, avec 200 M€ d'investissement annuel dédié aux pilotes industriels et à l'acquisition de technologies.

La technologie : capture par solvant, rien d'exotique#

Le procédé annoncé reste classique : absorption chimique du CO2 par un solvant liquide circulant à contre-courant des fumées dans une colonne d'absorption, puis régénération du solvant par chauffe avec libération d'un flux de CO2 quasi pur. Le CO2 est ensuite liquéfié pour transport et usage aval. C'est le même principe industriel que celui utilisé chez AVR Duiven aux Pays-Bas depuis 2019 sur une UVE équivalente.

Pourquoi cette voie et pas la cryogénie ou les membranes ? Parce que les fumées d'incinération sortent à des concentrations de CO2 comprises entre 10 et 15 %, avec des impuretés variables : NOx, SOx, métaux lourds résiduels, particules, humidité saturée. Les solvants amines tolèrent mieux cette variabilité que les technologies sèches, à condition de pré-traiter sérieusement le gaz d'entrée. C'est ce pré-traitement qui pèse le plus lourd dans l'OPEX, plus que le solvant lui-même.

Veolia n'a pas communiqué publiquement sur le fournisseur technologique précis du démonstrateur. Sur le sujet, les acteurs en lice côté Europe sont peu nombreux : Aker Carbon Capture (norvégien, désormais SLB), Shell CANSOLV, Mitsubishi Heavy Industries KM-CDR, et plus récemment Carbon Clean. Tous opèrent sur des amines de seconde ou troisième génération moins énergivores que la MEA historique.

Les débouchés : agriculture, industrie, béton sous conditions#

La force du dispositif annoncé est dans la valorisation locale. Quatre filières sont citées par Veolia et Le Mans Métropole :

  • Serres maraîchères locales : injection de CO2 pour stimuler la photosynthèse. C'est la voie la plus directe, déjà éprouvée à Duiven où Air Liquide livre les serres néerlandaises depuis 2019 à hauteur de 100 000 t/an. À 10 t/jour, le démonstrateur du Mans représente 3 650 t/an, soit l'équivalent de l'apport CO2 d'une dizaine d'hectares de serres tomates en plein rendement.
  • Recharge d'extincteurs : marché de niche mais à forte valeur. Les fabricants français consomment du CO2 alimentaire ou industriel haute pureté. Si le CO2 capté tient les specs, c'est un débouché premium.
  • Nettoyage industriel cryogénique : projection de glace carbonique sur surfaces (industrie agroalimentaire, démoulage, électronique). Marché en croissance, peu sensible au prix.
  • Carburants synthétiques et minéraux : voie explicitement mentionnée par le journal des entreprises. C'est la cible long terme, la moins mature techniquement.

L'incorporation dans le béton, citée par Révolution Énergétique, mérite d'être traitée à part. La techno CarbonCure, distribuée en France par Edilteco, injecte du CO2 liquide dans le béton frais à hauteur de 15 kg/m³. Le CO2 minéralise instantanément en carbonate de calcium au contact du ciment. Bénéfice : 4 à 6 % de ciment en moins pour les mêmes performances mécaniques, conformité norme NF EN 206. Si la chaîne logistique tient (transport CO2 liquide cuves 20 bars), c'est un débouché crédible à moyen terme pour le Mans, à condition qu'une centrale béton du bassin sarthois s'équipe.

Le pari économique : sortir du coût-tonne irréaliste#

Tout l'enjeu d'un démonstrateur, c'est de produire un coût-tonne CO2 évité défendable. Sur la trajectoire Northern Lights (stockage géologique en Norvège), le coût avoisine 200 €/t, transport et stockage compris. Sur UVE en valorisation locale, le Haut Conseil pour le Climat évoque une fourchette de 50 à 80 €/t pour la période 2025-2050, à condition de boucler les débouchés en circuit court.

Le calcul de Veolia pour Le Mans n'est pas public, mais il s'appuie sur deux hypothèses fortes. La première, c'est l'arrivée de l'ETS incinération en 2028 : le coût du carbone non capté devient une ligne budgétaire défensive. Pour un site qui émet 130 000 tonnes par an, un quota à 80 €/t (prix EUA actuel 2026) représente plus de 10 millions d'euros annuels. La seconde, c'est la vente du CO2 valorisé. Sur serres, la valeur de marché tourne autour de 100-150 €/t en 2026. Sur extincteurs ou nettoyage cryogénique, on monte au-delà de 300 €/t.

À 3 650 tonnes valorisées par an et un mix de débouchés autour de 200 €/t, on parle de 730 000 € de chiffre d'affaires annuel. À mettre en regard d'un OPEX captage estimé entre 600 000 € et 1,2 M€/an pour une installation de cette taille (énergie de régénération du solvant + appoint solvant + maintenance). L'équation est tendue, mais elle existe. À échelle 10 fois supérieure (100 t/jour, déploiement industriel post-démonstrateur), elle devient nettement plus confortable.

Comparaison utile : ce qu'ont fait AVR et Twence aux Pays-Bas#

Les Néerlandais ont cinq ans d'avance. AVR Duiven exploite depuis août 2019 la première installation industrielle CCU sur UVE en Europe. Capacité totale : 100 000 t/an de CO2 livrées en phase liquide à des serres horticoles. Bilan rapporté par CEWEP : 250 000 tonnes de CO2 livrées cumulées en quelques années. Réduction d'environ 15 % des émissions du site. Solvant régénéré, transport assuré par Air Liquide.

Twence à Hengelo a démarré une seconde installation de 100 000 t/an sur une ligne d'UVE, et conduit en parallèle une expérimentation de minéralisation du CO2 en bicarbonate de sodium réinjecté dans le traitement des fumées des autres lignes. C'est l'économie circulaire poussée à son terme : le CO2 capté sert à neutraliser les gaz acides du site qui l'a émis.

La différence entre Le Mans (10 t/jour, 3 650 t/an) et Duiven (273 t/jour, 100 000 t/an) tient à l'échelle. Veolia démontre, AVR exploite. Le démonstrateur français doit valider deux choses : la robustesse en conditions sarthoises (humidité, variabilité du gisement déchets, intégration au process existant) et la viabilité de la chaîne de valorisation locale. Si ces deux briques tiennent, l'industrialisation pourra s'enclencher sur les 127 UVE françaises.

L'amont stratégique : GOCO2 et la trajectoire stockage#

Le démonstrateur du Mans ne s'inscrit pas dans une logique de stockage géologique, mais de valorisation locale. C'est volontaire : valoriser sur place évite les 200 €/t du transport-stockage en Norvège. Mais à l'échelle de la filière française, les volumes captés finiront par dépasser les débouchés locaux. C'est là qu'intervient GOCO2.

GOCO2 est un projet de 2,5 milliards d'euros porté par Elengy, GRTgaz, Heidelberg Materials, Lafarge, Lhoist et TotalEnergies. Objectif : 375 km de canalisations à travers cinq départements de l'ouest pour collecter 2,6 Mt CO2/an d'origine industrielle, transportées vers un terminal d'export maritime à Montoir-de-Bretagne, puis acheminées vers Northern Lights en Norvège pour stockage géologique sous la mer du Nord. Mise en service visée : 2031.

Si la trajectoire GOCO2 se concrétise, les UVE de l'ouest de la France auront un débouché stockage pour la part de CO2 qu'elles ne pourront pas valoriser localement. Pour Le Mans, géographiquement bien placé sur l'axe Mayenne-Loire-Atlantique, l'option restera ouverte. C'est un raisonnement défensif : un démonstrateur de valorisation locale aujourd'hui, une connexion réseau possible demain.

Les limites du démonstrateur#

Quelques points méritent qu'on les pose sans complaisance.

Le taux de captage annoncé de 90 % s'entend sur la fraction de fumées effectivement traitée. À 10 t/jour sur un site qui émet 360 t/jour, on traite moins de 3 % du flux total. C'est cohérent pour un pilote, mais ça veut dire que 97 % du CO2 sortira toujours par la cheminée. Toute communication qui laisserait entendre une décarbonation significative du site dès 2026 serait trompeuse.

La pénalité énergétique du captage est bien réelle. La régénération du solvant consomme typiquement entre 2,5 et 3,5 GJ par tonne de CO2 capté, soit 0,7 à 1 MWh thermique. À 3 650 t/an, c'est entre 2,5 et 3,5 GWh thermiques prélevés sur la production. Sur les 170 GWh de chaleur livrés au réseau urbain, ça représente moins de 2 %. Récupérable par intégration énergétique poussée, mais pas gratuit.

Le caractère biogénique des déchets pose une question comptable. Une partie de la matière incinérée (environ 50 % selon les études CEWEP) est d'origine biomasse. Le CO2 capté correspondant pourrait être qualifié de BECCS (bioénergie avec captage), donc d'émission négative. La méthodologie de comptabilité carbone européenne ne tranche pas encore clairement sur ce point. Pour Le Mans, l'enjeu est de poser dès maintenant le cadre de reporting qui s'appliquera demain.

Enfin, et c'est probablement le plus inconfortable : la qualité réelle du CO2 livré. Le solvant capte le CO2, mais piège aussi des composés soufrés, des amines dégradées, des traces de métaux selon la qualité du pré-traitement. Pour un usage serres ou alimentaire, les seuils sont stricts. Le démonstrateur devra prouver qu'il tient ces specs en continu, pas juste lors des campagnes de mise en service.

Le signal envoyé à la filière#

Le démonstrateur de la Chauvinière n'est pas qu'un projet industriel local. C'est un test grandeur nature pour 127 UVE françaises qui devront, à un moment ou un autre, intégrer cette ligne de CAPEX dans leurs business plans. Paprec Energies a déjà annoncé pour 2027 une installation de 60 000 tonnes de traitement à Pontivy avec captage prévu de 10 000 t CO2/an. La dynamique s'enclenche.

Trois conditions me semblent décisives pour que le pari réussisse. D'abord, la transparence des données opérationnelles : OPEX réel, énergie consommée, qualité CO2 livré, taux de disponibilité. Sans ces chiffres publiés, les autres opérateurs ne pourront pas trancher leurs propres calculs. Ensuite, la consolidation des débouchés locaux : une chaîne logistique CO2 liquide entre Le Mans et les serres de la région, entre Le Mans et les centrales béton, entre Le Mans et les fabricants d'extincteurs. Sans cette boucle, le démonstrateur reste un coup d'éclat. Enfin, l'articulation avec les projets de transport-stockage longue distance comme GOCO2, pour que les UVE françaises aient une porte de sortie quand les débouchés locaux saturent.

Le Mans démarre en 2026. La suite va se jouer sur les chiffres réels que livrera le site, pas sur les communiqués qui les annoncent. Rendez-vous fin 2027 pour le premier vrai bilan.

Sources#

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