Pourquoi TEPCO se fixe une limite de tritium 40 fois inférieure à la norme japonaise ? Ce n'est pas un bug, c'est une feature du design ALPS. Et c'est probablement ce qui explique pourquoi, deux ans après le démarrage des rejets dans le Pacifique, le système tient ses seuils.
Petit retour en arrière. Le 22 août 2023, TEPCO ouvre la vanne. L'eau contaminée stockée dans plus de 1 000 cuves sur le site de Fukushima Daiichi (environ 1,3 million de tonnes au démarrage) commence à être rejetée en mer après traitement par le système ALPS. Tollé politique, embargo chinois immédiat sur tous les fruits de mer japonais, manifestations dans le Pacifique. Mai 2026 : on dresse le bilan d'une dépollution qui s'étalera jusqu'en 2051.
Sous le capot : ce que ALPS filtre, ce qu'il ne filtre pas#
ALPS, c'est de la chimie ionique en série. Le pipeline traite 62 radionucléides sur les 64 réglementés et les ramène sous les normes japonaises. Restent deux exceptions techniques : le tritium et le carbone 14. Pour ces deux-là, pas de filtration possible (le tritium est de l'hydrogène radioactif, donc chimiquement indissociable de l'eau elle-même).
Le choix de TEPCO, faute de mieux : diluer massivement avec de l'eau de mer avant rejet. La cible opérationnelle est posée à moins de 1 500 Bq/L, soit 40 fois inférieure à la norme japonaise de rejet (60 000 Bq/L). En comparaison, l'OMS fixe sa norme eau potable à 10 000 Bq/L. Autrement dit, l'eau rejetée est techniquement plus propre, en tritium, que ce que l'OMS autorise au robinet.
Sur le terrain, TEPCO va même plus loin : la limite auto-imposée pour déclencher une suspension du rejet est de 700 Bq/L mesurés à 3 km de l'exutoire. Le maximum réellement enregistré à ce jour : 0,55 Bq/L. On est trois ordres de grandeur sous le seuil de panique.
La courbe des rejets : montée en charge progressive#
Le système n'a pas démarré à pleine cadence. La progression sur trois exercices fiscaux japonais (FY) est nette :
- FY2023 (août 2023 - mars 2024) : 4 batches, 31 200 tonnes rejetées, 4,5 TBq de tritium
- FY2024 (avril 2024 - mars 2025) : 7 rounds, 54 600 tonnes, environ 13 TBq de tritium
- FY2025 (avril 2025 - mars 2026) : 7 rounds, 55 011 tonnes, environ 16 TBq de tritium
Cumul à fin mai 2026 : environ 141 000 tonnes traitées en 18 rounds (l'IAEA confirme 19 batches complétés avec les premiers rejets FY2026 démarrés en avril). La limite annuelle réglementaire de tritium est fixée à 22 TBq par autorité japonaise. TEPCO n'a jamais dépassé ce plafond : 13 TBq en FY2024, 16 TBq en FY2025. Le système monte en charge mais reste sous la barre.
Pour FY2026, le plan prévoit 8 rounds et environ 62 400 tonnes. À ce rythme, le démantèlement des cuves (commencé le 13 février 2025 sur la zone J9) devrait s'étaler sur 30 à 40 ans, jusqu'à l'horizon 2051 où l'IAEA et TEPCO situent la fin du démantèlement complet du site.
Ce que les capteurs disent vraiment#
Le monitoring est intéressant à décortiquer parce qu'il combine trois couches : TEPCO (49 points dont 10 dans le port, 10 à moins de 3 km, 20 à moins de 20 km, 9 au-delà), la préfecture de Fukushima, et l'IAEA en supervision indépendante.
Mesure côtière de la préfecture, FY2023-2025 : tritium à 5,7 Bq/L maximum. Pour comparaison, sur la période FY2011-2022 (donc avant les rejets ALPS mais après l'accident initial), le pic mesuré était de 8,8 Bq/L. Le tritium total dans l'eau de mer côtière a légèrement baissé après le démarrage des rejets. Ce n'est pas contre-intuitif si on regarde le système comme un dev : la dilution massive d'ALPS combinée à la dispersion océanique produit des concentrations locales plus faibles que le legacy issu de l'accident de 2011.
Dernier relevé disponible (15 avril 2026) : sous le seuil de détection, avec un maximum de 4,3 Bq/L. Au 14 novembre 2025, tous les points de monitoring étaient sous seuil (moins de 5,0 à 5,8 Bq/L selon les capteurs). Côté concentration du batch en sortie de pipeline : 463 Bq/L mesurés par l'IAEA sur le batch 11 (mars 2025), environ 284 Bq/L pour le batch 15 (septembre 2025). Toujours sous la cible des 1 500 Bq/L.
Je précise un truc qui m'a interpellé en lisant les données : ces chiffres viennent des trois sources indépendantes, pas du seul communiqué TEPCO. Quand l'IAEA, la préfecture et l'opérateur convergent à un facteur 2 près, on est dans une fourchette de confiance que tu retrouves rarement sur ce type de dossier.
Le test bioaccumulation : verdict scientifique#
C'est probablement le résultat le plus discuté techniquement. Une étude publiée en 2024-2025 (PubMed 40729836, mesures 2021-2024) a comparé le tritium dans le flet japonais avant et après les rejets.
Avant rejets, offshore : 0,075 Bq/kg-fresh (forme TFWT). Après début des rejets, offshore : 0,13 Bq/kg-fresh. En zone côtière, on monte à 0,37-0,75 Bq/kg-fresh. Le tritium augmente, donc. Mais l'étude conclut sur l'absence de bioaccumulation : le ratio de concentration TFWT + OBT reste inférieur ou égal à 1 pour le flet et la rascasse en zone offshore. Le tritium passe dans les tissus mais n'y reste pas (il s'élimine au même rythme qu'il entre).
Côté programme de monitoring de l'Agence japonaise des pêches : 230 967 échantillons de produits de la mer testés depuis 2011. La grande majorité des espèces marines est aujourd'hui autorisée à la vente sans restriction radiologique.
Le système géopolitique : embargo, levée, conditions#
Là où la science et la politique divergent franchement, c'est sur l'embargo chinois. Imposé le 22 août 2023 (jour même du démarrage des rejets), il a duré près de deux ans. Conséquence directe : les exports japonais de fruits de mer vers la Chine s'effondrent de 74,6 milliards de yens (2022) à 32 milliards (2023), soit moins 57 pour cent. En 2024, les exports vers la Chine se limitent à 6,1 milliards de yens, uniquement sur des produits non alimentaires (perles, carpes koï). Les concombres de mer perdent 38 pour cent. Une enquête Kyodo News indique que 80,6 pour cent des coopératives de pêche préfectorales japonaises ont été impactées.
Levée partielle le 30 juin 2025 (37 préfectures rouvertes sur 47). Levée quasi-totale le 7 novembre 2025 avec un accord Chine-Japon : premières exportations Hokkaido, 6,6 tonnes de coquilles Saint-Jacques. Embargo résiduel maintenu sur 10 préfectures (Fukushima, Tokyo, Chiba, Gunma, Ibaraki, Miyagi, Nagano, Niigata, Saitama, Tochigi). Conditions de reprise : réenregistrement des usines de transformation, certificat d'inspection radioactivité, certificat d'origine. Pékin n'a pas relâché la friction administrative, juste le ban total.
En parallèle, le Japon a redéployé ses débouchés. Les États-Unis deviennent en 2024 la première destination d'export pour la première fois en 20 ans, à 242,9 milliards de yens (+17,8 pour cent). Le total global des exports alimentaires japonais en 2024 atteint 1,507 trillion de yens (12e record consécutif). Aides d'urgence Tokyo à la filière pêche : 20,7 milliards de yens annoncés en septembre 2023, sur une enveloppe préalable de 80 milliards.
Ce que les chiffres ne disent pas#
Je vais être honnête : le système technique tient ses promesses, mais il reste deux trous documentaires. Le montant total des indemnisations TEPCO versées aux pêcheurs depuis 2023 n'est pas public dans le détail. La position officielle des coopératives de pêche de Fukushima après deux ans de rejets non plus. Et les niveaux précis de carbone 14 dans l'eau rejetée ou l'eau de mer (au-delà des moyennes globales) ne sont pas accessibles en valeurs Bq/L.
Ces zones d'ombre ne contredisent pas le bilan radiologique, qui est solide. Elles rappellent que l'évaluation d'un système de dépollution longue durée ne se résume pas à ses capteurs. Un système avec du recyclage industriel, de la valorisation chimique ou de la dépollution radioactive marche techniquement quand les mesures convergent, et politiquement quand les acteurs concernés voient les compensations arriver. Sur Fukushima, le premier critère est rempli. Le second reste partiellement documenté.
Côté méthode, le parallèle avec d'autres dossiers de filière déchets dangereux et de stockage géologique longue durée est éclairant : on ne juge pas un système de dépollution sur sa première année. On le juge sur sa courbe de montée en charge, ses seuils auto-imposés versus réglementaires, et la cohérence du monitoring multi-acteurs.
Sur ces trois axes, ALPS tient la route à mi-parcours. Reste 26 ans à observer. À vous de jouer pour suivre les batches qui arrivent.
Sources#
- IAEA, Fukushima Daiichi ALPS Treated Water Discharge FAQ
- IAEA, Press releases ALPS treated water
- TEPCO, Monitoring index
- TEPCO, Ocean release
- Préfecture de Fukushima, Portail monitoring
- CRIIRAD, Fukushima pollution radioactive sans fin
- CGTN, Fukushima plant releases 55 000 tonnes FY2025
- ANS, IAEA report confirms safety of discharged Fukushima water
- ANS, IAEA tritium levels well below limits
- PubMed 40729836, Tritium in marine fish Fukushima
- Frontiers in Public Health, Seafood prices Fukushima post-discharge
- JFA, Japanese Fisheries Agency inspection
- Al Jazeera, Japan resumes seafood exports to China
- Fortune, China partially lifts ban Japan seafood imports
- World Nuclear News, Dismantling water tanks Fukushima Daiichi
- US News, Japan China deal Fukushima water release
- Nippon.com, Japan exports 2024





