16 000 tonnes de panneaux photovoltaïques recyclés par an dans une seule usine en Occitanie. C'est ce qu'Envie 2E Occitanie va monter en triplant son volume actuel de 5 200 tonnes traitées en 2025. Une partie de la presse a annoncé un site en Ariège, et c'est ce que Soren et L'Écho du Solaire reprennent dans leurs communications de mars 2026. Le Journal des Entreprises, dans un papier d'avril 2026, nuance : Envie 2E Occitanie hésite encore entre un terrain de 1,4 hectare en Ariège et un site de 3 hectares avec un bâti existant de 3 000 m² près de Portet-sur-Garonne, en Haute-Garonne. Le second tient la corde, parce qu'il a déjà un bâtiment à rénover plutôt qu'un terrain nu à viabiliser. J'écris en juin 2026 et l'arbitrage n'est pas tranché publiquement.
Ce flou sur la localisation ne change rien à l'enjeu industriel. Soren a sélectionné six opérateurs en mars 2026 pour porter la capacité française à 45 000 tonnes par an, et Envie 2E Occitanie en représente plus du tiers à elle seule. Je décortique ce que ça vaut, ce que ça coûte vraiment, et pourquoi le calendrier fin 2027 colle ou non avec la vague qui arrive.
L'opération en chiffres#
L'investissement annoncé tourne autour de 9 millions d'euros : 4,5 millions pour le foncier et l'immobilier, 4,5 millions pour la ligne automatisée. Envie 2E Occitanie ne porte pas seul. Le groupe belge Comet, 380 salariés, entre au capital de l'opération à hauteur de 24 %. Comet n'est pas un partenaire opportuniste pour habiller un dossier. C'est déjà l'industriel qui reçoit aujourd'hui la dalle de verre des panneaux démantelés à Portet-sur-Garonne, expédiée vers la Belgique pour être co-traitée. La logique de l'opération, c'est d'internaliser ce flux sortant en montant la chaîne complète en Occitanie.
La capacité annuelle visée : 16 000 tonnes. À comparer aux 5 200 tonnes traitées en 2025 sur le site historique de Portet-sur-Garonne (2 500 m² de bâtiment, 14 personnes affectées à la ligne photovoltaïque). Triplement du volume, effectif quasi stable. La ligne nouvelle sera automatisée au point qu'elle ne demande qu'un opérateur en alimentation et un en réception matière. Ce n'est pas une promesse marketing : c'est ce que la presse spécialisée rapporte des plans techniques présentés à Soren.
Calendrier : 16 mois de travaux pour une mise en service annoncée fin 2027. Sur ce point, le brief qui m'a été passé évoquait août 2026. C'est faux. Fin 2027 est la date publique cohérente avec toutes les sources Soren, pv-magazine et Le Journal des Entreprises consultées. Aucune source de presse n'a évoqué une mise en service en 2026, et c'était inenvisageable : l'arbitrage de site n'était pas fait six mois avant la date supposée.
Le tour de table Soren : six opérateurs, 45 000 tonnes#
Soren a annoncé le 18 mars 2026 la sélection des six industriels qui porteront la filière française de recyclage des modules photovoltaïques sur la prochaine vague. La liste, validée par appel d'offres :
- Envie 2E Occitanie, Portet-sur-Garonne ou Ariège (silicium cristallin et amorphe), 16 000 tonnes annoncées
- Envie 2E Aquitaine, Saint-Loubès (silicium cristallin), site déjà inauguré en septembre 2022 avec 4 000 tonnes de capacité initiale
- Galloo France, Halluin, Hauts-de-France (silicium cristallin)
- Rosi Alpes, La Mure, Isère (silicium cristallin), usine ouverte en janvier 2023 avec 3 000 tonnes de capacité initiale
- RVE, La Réunion (silicium cristallin), pour l'outre-mer
- First Solar, Francfort-sur-l'Oder, Allemagne, pour le tellurure de cadmium (CdTe)
Total cumulé : plus de 45 000 tonnes par an annoncées une fois toutes les usines en régime. Envie 2E Occitanie pèse 35 % du total à elle seule. C'est la position de leader que la communication Soren a mise en avant en présentant l'opérateur comme structurant pour l'Occitanie. Pour le détail du bilan Soren et de la trajectoire d'avant cette annonce, je vous renvoie à mon analyse du bilan +82 % de panneaux collectés en 2024 face à la vague 2030.
Ce qu'on récupère vraiment dans un panneau#
Un module photovoltaïque cristallin avec cadre aluminium, qui représente l'écrasante majorité du parc installé en France, se décompose grosso modo comme suit : 67 à 75 % de verre trempé, 10 à 12 % d'aluminium, 8 à 10 % de polymères (EVA encapsulant, backsheet), 4 à 5 % de silicium cristallin, 1 % de cuivre, 1 % de cuivre étamé pour les connexions, et 0,08 % d'argent sur les contacts. Les chiffres varient légèrement selon la génération de panneaux et le constructeur, mais l'ordre de grandeur est stable.
Sur le papier, jusqu'à 95 % du panneau est valorisable. Sur le terrain, ce taux dépend de la technologie de séparation. Le verre et l'aluminium partent dans des filières mûres, qui les absorbent sans difficulté. Pour la suite, ça se complique. Le silicium qui sort d'un broyage mécanique classique est mélangé à des résidus d'EVA, de polymères et d'oxydes. Sa pureté ne dépasse pas la qualité métallurgique, qui se vend à un prix dérisoire face au silicium primaire. Pour récupérer du silicium de grade solaire (6N, soit 99,9999 %), il faut une délamination fine, un traitement thermique entre 400 et 600 °C pour brûler les polymères, puis un traitement chimique pour séparer le cuivre, l'argent et le silicium.
Rosi à La Mure a annoncé atteindre 99,999 % (5N) de pureté sur le silicium récupéré. Bonne nouvelle, c'est un ordre de grandeur au-dessus du métallurgique. Mauvaise nouvelle, il manque encore un facteur 10 pour le grade solaire. La question commerciale derrière, c'est : qui achète du silicium 5N à un prix qui couvre le coût de la chaîne de recyclage ? Pour l'instant, personne en France à grande échelle. Le silicium recyclé sert surtout aux alliages métallurgiques, qui ne le paient pas plus cher que le silicium primaire chinois importé. C'est exactement le point que j'évoquais dans mon papier sur la filière française du recyclage des panneaux solaires en 2026 : tant que le primaire reste moins cher que le recyclé, on recycle à perte.
Le pari technologique d'Envie 2E Occitanie#
Envie 2E Occitanie n'est pas un nouveau venu sur le sujet. L'opérateur traite déjà du photovoltaïque depuis 2021 sur le site de Portet-sur-Garonne, après agrément Soren signé en juillet de cette année-là. La modernisation de la ligne en 2024 et 2025 a porté la capacité de quelques centaines de tonnes à plus de 5 000 tonnes. Le projet 16 000 tonnes prolonge cette trajectoire, avec un saut technologique sur le démantèlement.
Le détail intéressant : Envie 2E Occitanie a co-développé en 2024-2025 une décadreuse innovante avec l'Icam, école d'ingénieurs toulousaine. Vingt-et-un étudiants ont participé au projet, pour un coût de développement de 73 000 euros. L'équipement, inauguré le 17 février 2025, permet de séparer le cadre aluminium du laminé verre-cellules plus vite et avec moins de casse qu'une décadreuse de série. Ce type de gain industriel paraît anecdotique, mais sur un volume cible de 16 000 tonnes par an, la vitesse de décadrage devient le goulot de production. C'est exactement ce que les industriels du démantèlement appellent un saut de productivité.
Sur la suite de chaîne, Envie 2E Occitanie va internaliser ce qui partait jusqu'ici en Belgique chez Comet. Concrètement : le traitement thermique du laminé pour brûler l'EVA, la séparation chimique pour récupérer cuivre, argent et silicium. Le bénéfice direct : on supprime les 1 100 km de transport routier entre Portet-sur-Garonne et la Belgique sur le flux verre. Bilan carbone évident, économie logistique pour Soren qui finance le transport via l'éco-contribution.
Pourquoi l'Occitanie et pas ailleurs#
Le choix de l'Occitanie n'est pas un hasard de carte postale. La région est en tête nationale pour la puissance photovoltaïque installée, avec un parc dépassant 4,3 GW fin 2024 selon les données du Service des données et études statistiques. La Nouvelle-Aquitaine talonne. Ces deux régions concentrent les premiers volumes de panneaux en fin de vie, parce qu'elles ont été parmi les premières à déployer massivement. Envie 2E Aquitaine à Saint-Loubès et Envie 2E Occitanie sur l'axe Toulouse-Ariège couvrent à elles deux le quart sud-ouest, qui pèse le plus lourd en gisement.
L'autre logique, c'est l'ancrage Envie. Le réseau Envie est une fédération de l'économie sociale et solidaire qui combine recyclage et insertion professionnelle. Envie 2E Occitanie emploie déjà 14 personnes sur la ligne photovoltaïque, dans une logique de parcours d'insertion. La nouvelle usine maintient cet ancrage social. Sur le terrain, ça veut dire qu'un opérateur ESS porte un projet industriel de 9 millions d'euros face à des acteurs privés classiques. C'est inhabituel à cette échelle dans la filière déchets, et ça pose la question politique du modèle économique : qui finance, qui décide, qui touche la marge à la sortie.
Le calcul économique : 9 millions d'euros, et après ?#
L'investissement de 9 millions ne sort pas du néant. Il combine probablement un apport en fonds propres du réseau Envie, une participation de Comet à hauteur de 24 % du tour de table, des aides publiques (Région Occitanie, Ademe, fonds européens), et une part de dette bancaire. La répartition exacte n'a pas été publiée. Pour mémoire, Envie 2E Aquitaine, à Saint-Loubès, a bénéficié d'un soutien Ademe et de la Région Nouvelle-Aquitaine pour son site de réemploi-recyclage inauguré en 2022.
La question de la rentabilité reste posée. Soren chiffre le coût réel de traitement à plus de 5 euros par panneau, alors que l'éco-contribution moyenne perçue par panneau mis sur le marché en 2024 n'était que de 0,53 euro. Soren a sécurisé 30 millions d'euros de provisions, mais estime à 600 millions le besoin total pour démanteler le parc national déjà installé (environ 17 millions de modules, 400 000 tonnes cumulées). Le déséquilibre se voit à l'œil nu. Les nouvelles usines comme celle d'Envie 2E Occitanie tournent en partie sur de l'éco-contribution future, qui sera versée si et seulement si le marché du neuf continue de tourner.
Ce point conditionne la trajectoire de toute la filière. Si le rythme de raccordement ralentit (le nombre d'installations a chuté de 26 % en 2025 en France, même si la puissance raccordée progresse de 24 %), les contributions futures se tassent. Et le modèle économique qui justifie les investissements de 2026-2027 se grippe. C'est le risque structurel que peu de communications Soren mentionnent.
Ce qui me chiffonne#
Premier point : la communication mélange systématiquement deux choses. La capacité installée annoncée (45 000 tonnes nationales en cumulant les six opérateurs en régime) et le gisement réel à traiter. Soren a collecté 9 477 tonnes en 2024. À supposer une croissance de 50 % par an d'ici 2027, on arrive autour de 30 000 tonnes annuelles à collecter. La capacité industrielle prévue est donc dimensionnée pour la vague 2030 dans la fourchette basse (30 000 à 50 000 tonnes par an selon les projections Soren), pas pour la situation immédiate.
En clair, les usines vont tourner en sous-capacité plusieurs années après leur ouverture, avec un coût fixe élevé. Pas tragique tant que le financement est assuré, mais ça pèse sur l'équilibre économique. Et ça explique pourquoi les opérateurs comme Envie 2E Occitanie cherchent des flux complémentaires : import européen de panneaux à recycler, traitement de modules réservés à la R&D pour le réemploi (l'usine de Saint-Loubès a déjà cette double mission).
Deuxième point : la localisation. Si le site retenu finit par être Portet-sur-Garonne plutôt que l'Ariège, plusieurs communications Soren et presse spécialisée perdront en cohérence rétrospective. Ce n'est pas dramatique, mais c'est révélateur d'une pratique commune dans la filière déchets : annoncer avant arbitrage final pour sécuriser les financements publics. Si vous êtes journaliste local ariégeois, je vous suggère d'attendre la décision officielle avant de titrer sur l'usine en Ariège.
Troisième point : le volet réemploi. Envie 2E Aquitaine a une vraie ligne de réemploi avec environ 5 % des panneaux testés et revendus en seconde vie. Envie 2E Occitanie n'a pas (encore) communiqué sur une équivalence. Sur 16 000 tonnes, même 2 % de réemploi représenteraient 320 tonnes de modules sauvés du broyeur. À 350 watts par panneau et 18 kg en moyenne, ça fait environ 18 000 panneaux remis en service par an. Ce flux est marginal techniquement, mais c'est exactement la trajectoire qu'il faut prioriser : un panneau en seconde vie consomme zéro énergie de retraitement et garde la majorité de sa valeur électrique. Pour avoir le détail sur ces enjeux et les freins réglementaires (notamment la fraude à l'export illégal), je vous renvoie à mon analyse des panneaux solaires en fin de vie.
Ce que je vais surveiller d'ici fin 2027#
Trois jalons concrets sur les 18 prochains mois.
D'abord la décision finale sur le site. Si c'est Portet-sur-Garonne, on connaît déjà l'écosystème (zone d'activité existante, main-d'œuvre disponible, logistique routière vers l'A64). Si c'est l'Ariège, il faudra suivre la commune retenue (Pamiers, Foix et Saint-Girons sont les hypothèses logiques compte tenu de la viabilité routière), les négociations foncières et le calendrier d'instruction du permis. Une procédure ICPE pour ce type d'usine prend rarement moins de 18 mois.
Ensuite, le tour de table définitif. Comet à 24 %, soit. Mais quelle part Région Occitanie, quelle part Ademe, quelle part dette bancaire ? Cette structure financière déterminera la gouvernance opérationnelle de l'usine. Un actionnaire belge à 24 % qui détient le savoir-faire technique sur le traitement aval n'a pas le même poids selon que la dette bancaire représente 1 ou 4 millions d'euros. Ce détail qui semble technique conditionne en fait qui décide des choix industriels à long terme.
Enfin, la trajectoire d'autres acteurs. Galloo France à Halluin et Rosi Alpes à La Mure ont des calendriers d'extension parallèles. Si plusieurs usines de la liste Soren prennent du retard simultanément, le déficit de capacité face à la vague 2030 va devenir public. À l'inverse, si Envie 2E Occitanie tient son calendrier fin 2027 et que le foncier est arbitré sous trois mois, ce sera un signal fort de structuration de la filière. Le précédent Envie 2E Aquitaine, qui a tenu son inauguration de septembre 2022, joue en faveur d'un Envie 2E Occitanie crédible sur ses délais.
La grille de lecture qui compte#
Soren a sélectionné Envie 2E Occitanie pour porter 35 % de la capacité nationale de recyclage photovoltaïque. C'est un mandat de service public sous habillage industriel privé. Le bénéficiaire final, ce sont les détenteurs de panneaux en fin de vie, qui pourront les déposer gratuitement dans le réseau Soren et savoir qu'ils repartent en filière française et pas en export louche.
Le risque, c'est que la communication Soren prenne acte de la capacité installée et oublie de communiquer sur le taux d'utilisation réel. Si les six usines tournent à 40 % de leur capacité pendant cinq ans, on aura financé une infrastructure surdimensionnée par anticipation. Ce qui se défend industriellement, mais qui se paye en éco-contribution.
Ce que je ferais à votre place si vous êtes professionnel du PV : commencez à structurer dès maintenant vos flux de panneaux en fin de vie avec un contrat Soren formalisé. Quand la vague 2030 arrivera, les opérateurs sélectionnés auront priorité aux acteurs déjà inscrits. L'Occitanie aura sa propre solution territoriale, ce qui simplifie la logistique pour le quart sud-ouest. Pour les autres régions, vérifiez la zone de chalandise effective de Galloo France au nord, Rosi Alpes pour l'est, Envie 2E Aquitaine pour l'ouest. Le maillage est encore mince et plusieurs zones blanches subsistent au centre et au nord-est.
Si vous êtes élu local en Ariège ou en Haute-Garonne, gardez en tête que cette usine est un actif industriel rare. 14 emplois directs aujourd'hui, probablement plus quand l'usine sera en régime. Mais surtout : un savoir-faire qui se monétise mal aujourd'hui (silicium 5N qui peine à trouver acquéreur), mais qui peut devenir stratégique si la souveraineté sur les matériaux critiques se rejoue dans dix ans. Pour creuser ce sujet de fond, je renvoie à mon article sur l'urban mining et la récupération des métaux précieux dans les équipements en fin de vie, qui pose les mêmes questions à l'échelle de tous les DEEE.
L'usine n'ouvrira pas avant fin 2027. D'ici là, le vrai test, c'est l'arbitrage du site et la montée en charge effective. Le reste, c'est de la promesse industrielle. Et les promesses industrielles dans la filière déchets se vérifient sur le terrain, pas dans les communiqués.
Sources#
- Le Journal des Entreprises, Envie 2E Occitanie va construire une usine pour recycler les panneaux solaires, avril 2026
- pv-magazine France, Soren sélectionne six opérateurs industriels pour le recyclage des modules photovoltaïques, 18 mars 2026
- L'Écho du Solaire, Soren renforce les capacités de traitement et de recyclage des panneaux photovoltaïques en France, mars 2026
- Actu-Environnement, Photovoltaïque : Soren porte à 45 000 tonnes par an ses capacités de recyclage, 20 mars 2026
- Actu-Environnement, Photovoltaïque : Soren a collecté 9 500 tonnes de panneaux usagés en 2024
- Actu-Environnement, Un nouveau type de décadreuse de panneaux photovoltaïques chez Envie 2E Occitanie
- L'Usine Nouvelle, Pour recycler trois fois plus de panneaux solaires, Envie 2E Occitanie va construire une nouvelle usine
- Réseau Envie, Envie 2E Aquitaine inaugure son site de réemploi et de traitement de panneaux photovoltaïques
- pv-magazine France, Soren affiche un bond historique de la collecte de panneaux photovoltaïques, 17 juin 2025
- Icam Toulouse, Une innovation responsable signée l'Icam et Envie 2E Occitanie
- Hellowatt, Soren : 9 477 tonnes de panneaux recyclés en 2024
- Bref Eco, Recyclage du silicium : Rosi Solar implante son usine à La Mure
- Soren, site officiel de l'éco-organisme photovoltaïque
- Réseau Envie, présentation Envie 2E Occitanie





