Un taux qui grimpe pendant que le volume baisse, c'est le genre de métrique qui me met la puce à l'oreille. Dans un jeu, quand un indicateur monte alors que la ressource sous-jacente diminue, c'est souvent qu'on regarde le mauvais chiffre. La collecte des médicaments par Cyclamed coche exactement cette case : l'éco-organisme affiche 77 % de taux de collecte en 2024, un record, et tout le monde applaudit. Sauf que sous le capot, ce 77 % raconte une histoire moins triomphale.
Cyclamed, pour planter le décor, c'est l'éco-organisme qui gère depuis 1993 la filière des médicaments non utilisés (les MNU dans le jargon). Vous rapportez vos boîtes périmées en pharmacie, elles partent dans son circuit. Agréé par l'État jusqu'au 31 décembre 2027, financé par 190 laboratoires qui versent environ 0,43 euro par boîte vendue, il s'appuie sur 20 500 officines. Sur le papier, le système tourne. La vraie question technique, c'est de savoir ce que mesure réellement son taux record.
Un taux record sur un gisement qui rétrécit#
Le 77 % de 2024 est un taux de collecte : la part des MNU récupérée par rapport à un gisement estimé. Et c'est bien un record, en hausse par rapport aux 71 % de 2023. Le hic, c'est le dénominateur.
Le tonnage absolu, lui, baisse. Cyclamed a collecté 7 675 tonnes en 2024, contre 8 503 tonnes en 2023, soit une chute de 9,7 % en un an. Le gisement estimé pour 2024 s'établit autour de 9 960 tonnes. Faites le calcul de tête : si vous récupérez moins de matière mais que le gisement total se contracte encore plus vite, votre taux monte mécaniquement. Le record n'est pas une victoire de collecte, c'est un effet de division.
Pour mesurer la pente, il faut prendre du recul. En 2016, Cyclamed culminait à 11 884 tonnes. Huit ans plus tard, on est à 7 675 tonnes, une baisse de 35 %. En 2022, le tonnage était encore de 9 415 tonnes pour un taux de 70 %. La courbe du volume descend pendant que celle du pourcentage grimpe. Deux trajectoires opposées sur le même graphique.
D'où vient cette contraction ? En partie de la baisse longue des ventes de médicaments en France, autour de 1 % par an depuis deux décennies, selon Cyclamed. Moins de boîtes vendues, c'est mécaniquement moins de boîtes à rapporter. Un Français génère aujourd'hui moins de deux boîtes de MNU par an, environ 125 grammes par habitant en 2023. Le gisement maigrit à la source, et c'est plutôt une bonne nouvelle écologique. Mais ça veut dire qu'un taux record peut très bien accompagner un déclin du flux réel.
Il y a un autre facteur, plus contre-intuitif. Une étude CSA de mai 2024 indique que 55 % des patients ayant subi une pénurie de médicaments dans les six mois précédents envisagent de garder une boîte en réserve dans l'armoire plutôt que de la rapporter. La pénurie pousse au stockage. Honnêtement, sur l'ampleur exacte de ce report dans les chiffres de collecte, j'ai du mal à trancher : on a le sondage, mais pas la part précise du gisement qu'il retient. Le mécanisme, lui, est logique.
« Valorisation » n'est pas « recyclage »#
C'est le point qui me dérange le plus, parce qu'il joue sur les mots. Quand on parle de filière de recyclage, on imagine une boucle fermée : la matière revient, transformée, dans un nouveau cycle. Pour les médicaments collectés, ce n'est pas du tout ça.
Les MNU récupérés par Cyclamed partent en incinération, dans des unités de valorisation énergétique (les UVE), brûlés à des températures de 800 à 1000 °C. Une cinquantaine d'unités traitent ce flux en France. Et il faut être clair : ce n'est pas un détournement de la matière vers le four faute de mieux dissimulé, c'est la seule solution réglementaire autorisée. L'article R. 4211-27 du Code de la santé publique impose cette destruction. Cyclamed lui-même l'explique sur son site : on ne recycle pas les molécules d'un médicament, on les détruit.
La logique sanitaire se tient. On ne veut pas de principes actifs qui repartent dans la nature ou dans un nouveau produit. Mais appeler ça « valorisation » entretient une confusion. La chaleur produite par la combustion alimente des réseaux, et les mâchefers issus de l'incinération sont recyclés en remblais routiers. C'est une valorisation énergétique réelle, pas une boucle matière. La nuance compte, parce que c'est exactement le débat de fond sur l'incinération en général : ce que vaut vraiment l'énergie tirée d'un four comparée à une vraie réutilisation. J'en ai parlé pour les mâchefers d'incinération recyclés en route, et le raisonnement est le même ici.
Ce flou n'est pas propre à Cyclamed. Il traverse tout le secteur, où le mot « valorisation » sert souvent à habiller des sorties qui ne ferment aucune boucle. C'est précisément ce que je creuse dans les limites du tout-recyclage : récupérer un déchet ne garantit jamais qu'on en refait quelque chose d'utile au sens circulaire.
Les emballages, hors filière par construction#
Dernier angle mort, et celui-là est purement une affaire de périmètre. Quand vous déposez vos médicaments en pharmacie, vous êtes censé enlever d'abord les étuis en carton et les notices. Cyclamed ne récupère que les médicaments eux-mêmes : comprimés, blisters, flacons, tubes.
Les emballages, eux, suivent un autre circuit, celui du tri sélectif classique. Carton et notices vont dans la poubelle jaune et repartent en recyclage matière : boîtes à chaussures, boîtes à œufs. L'aluminium des blisters peut être recyclé en pièces auto ou en radiateurs. C'est géré via la filière emballages ménagers, pas par Cyclamed. Deux filières distinctes pour un seul produit que vous tenez dans la main.
Le problème, c'est le geste de tri en amont. Selon le baromètre BVA 2025 réalisé pour Cyclamed, 82 % des Français déclarent rapporter leurs médicaments en pharmacie. Bonne nouvelle. Mais seulement 68 % de ceux qui le font séparent aussi les emballages pour le tri. Près d'un tiers laissent donc les étuis carton partir avec les médicaments, vers l'incinérateur, alors qu'ils auraient pu être recyclés.
C'est un problème de design d'interface, au fond. Le système demande à l'utilisateur de faire le tri lui-même, à la main, au moment où il se débarrasse de quelque chose. Tout game designer vous le dira : si une étape repose entièrement sur la discipline du joueur sans friction ni feedback, une partie des joueurs la sautera. Ici, le point de friction n'est pas pénalisé, donc il saute. Si vous voulez éviter ces ratés, le détail des erreurs de tri dans la poubelle jaune vaut le détour.
Ce que le bilan dit vraiment#
Reprenons les trois fils. Le taux de 77 % est réel, mais c'est un record arithmétique sur un gisement qui se contracte, pas un bond de collecte. La valorisation est de l'incinération énergétique, utile et réglementaire, mais ce n'est pas un recyclage des molécules. Et les emballages, qui pourraient vraiment boucler la matière, sortent du périmètre Cyclamed et dépendent d'un geste de tri encore mal fait.
Rien de tout ça ne disqualifie la filière. Détruire proprement des principes actifs en évitant qu'ils contaminent l'eau, c'est une fonction sanitaire qui a sa valeur, et elle existe parce qu'une directive européenne l'impose depuis 2004. Mais quand un éco-organisme communique sur un « record » de 77 %, c'est utile de savoir lire le tableau de bord complet, pas juste le compteur qui clignote en vert.
Une dernière chose, et c'est plus une réflexion qu'un reproche. Ce 77 % progresse alors que le tonnage chute parce que l'essentiel, écologiquement, se joue avant la collecte : moins de boîtes vendues, moins de surprescription, moins de gaspillage à la source. Une filière de fin de vie performante, c'est bien. Une armoire à pharmacie qui ne déborde pas, c'est mieux. Le meilleur déchet reste celui qu'on n'a jamais produit, et là-dessus, aucun taux record ne remplacera le geste d'en haut de la chaîne.
Sources#
- Cyclamed : baromètre BVA 2025
- Actu-Environnement : bilan 2024 de la collecte Cyclamed
- Cyclamed : pourquoi les MNU sont valorisés plutôt que recyclés
- Ministère de l'Écologie : médicaments non utilisés
- Le Moniteur des Pharmacies : pénurie et collecte Cyclamed
- Pharmaceutiques.com : Cyclamed, un bilan ambivalent





