Sous le capot d'une usine d'incinération, après que les ordures ménagères ont chauffé entre 850 et 1100 degrés, il reste un résidu lourd, gris, vaguement métallique. C'est le mâchefer. La France en produit 3 millions de tonnes par an dans 122 installations, et en valorise environ 2 millions sous forme de granulats routiers. Le ratio est connu, stable, et il décrit une filière à deux vitesses : la moitié-est qui tourne, la moitié-ouest qui patine parce que les chantiers sont moins denses.
Le système marche. Pas parfaitement, mais il marche. Et pourtant, à chaque grand colloque économie circulaire, quelqu'un demande pourquoi on n'utilise pas les mâchefers dans le béton. La réponse n'est ni politique ni industrielle. Elle est dans l'arrêté du 18 novembre 2011, et elle est solide.
La filière en chiffres#
Les 3 millions de tonnes de mâchefers proviennent des Usines d'Incinération des Ordures Ménagères (UIOM), parfois rebaptisées ICIV (Installations Centralisées d'Incinération à Valorisation) quand elles produisent de la chaleur ou de l'électricité en plus. La répartition est inégale : l'Île-de-France et la région Auvergne-Rhône-Alpes concentrent une grande partie du gisement, parce qu'elles concentrent une grande partie de la population.
Le résidu sort du four à environ 250 degrés. Il contient des morceaux de ferraille, des fragments d'aluminium, des inertes (verre fondu, céramique, scories), et un peu d'imbrûlés organiques. Avant d'être valorisé, il passe par une Installation de Maturation et d'Élaboration (IME). Là, les métaux ferreux sont récupérés par overband magnétique, les non-ferreux par courants de Foucault. Le reste mûrit en tas pendant 3 à 12 mois pour stabiliser les composés solubles et permettre la carbonatation du calcium.
Le résultat s'appelle Écograve (ou grave de mâchefer). Sur les 2 millions de tonnes valorisées chaque année, environ 84 % partent en travaux routiers selon les derniers chiffres disponibles. Le reste, soit quelques centaines de milliers de tonnes, finit en remblais techniques ou en stockage.
Pour la moitié restante du gisement, soit le million de tonnes non valorisé, deux scénarios. Le premier : enfouissement en Installation de Stockage de Déchets Non Dangereux (ISDND). Coût : 100 à 150 euros la tonne avec la Taxe Générale sur les Activités Polluantes (TGAP). Le second : maturation en attente d'un débouché qui ne vient pas. Dans les deux cas, c'est de la valeur qui dort.
Pourquoi le béton est interdit#
L'arrêté du 18 novembre 2011 fixe les conditions d'utilisation des mâchefers d'incinération de déchets non dangereux (MIDND). Il définit deux types d'usage selon le niveau de contamination résiduelle :
- Usage routier de type 1 (sous-couche, remblai technique, plate-forme).
- Usage routier de type 2 (sous-couche, accotement, couche de forme).
L'arrêté est explicite sur un point : aucun usage hors travaux routiers n'est autorisé. Pas de béton, pas de matériaux de construction, pas de granulats incorporés dans des produits manufacturés.
La raison n'est pas le hasard administratif. Le mâchefer contient des métaux lourds (plomb, chrome, mercure, cadmium), des sels solubles (chlorures, sulfates), des dioxines en concentrations variables, et désormais des PFAS détectés dans plusieurs études récentes. Tant que ces composés restent encapsulés sous une route, avec une étanchéité de surface, leur lixiviation reste limitée et mesurable. Dans un béton, c'est autre chose. Le ciment Portland a un pH initial de 12-13 qui maintient temporairement les métaux sous forme stable, mais la carbonatation progressive du béton (en 30 à 50 ans) fait redescendre le pH, et avec lui, les métaux deviennent solubles. Un parpaing de mâchefer dans une cloison intérieure, c'est trois décennies d'exposition à l'eau, à l'air, au gel-dégel. Le risque sanitaire devient incalculable.
Cette logique de confinement, je l'ai déjà rencontrée sur les granulats recyclés issus de la démolition pour le béton bas carbone. Là, les granulats viennent de béton ancien, dont les contaminants éventuels sont déjà connus et limités. Pas comparable.
Le débat scientifique#
Le collectif 3R et plusieurs études universitaires pointent depuis 2020 des limites du protocole de test imposé par l'arrêté. La mesure de lixiviation se fait sur 24 heures en laboratoire. Or, les contaminants migrent dans le sol et la nappe sur 6 ans minimum après installation. Une analyse de 2021 en Seine-et-Marne aurait trouvé des concentrations de dioxines cinq fois supérieures aux seuils dans des mâchefers issus d'usines régionales. Les industriels contestent la méthodologie. Le débat n'est pas tranché.
L'autre faille du protocole : les PFAS et PBDE ne sont pas mesurés dans le test standard. Ils sont pourtant présents en quantités significatives, parce que les déchets ménagers contiennent du textile traité, des emballages alimentaires fluorés, des retardateurs de flamme. Le règlement européen évolue, et l'arrêté français devra suivre. La prochaine révision est attendue d'ici 2027.
Ce que ça implique pour l'économie circulaire#
Si vous regardez la filière comme un système, le mâchefer remplit une boucle de feedback claire : déchet ménager → incinération → matière première secondaire → infrastructure routière. Le cycle se boucle quand la route est démolie 50 ans plus tard, et que les granulats sont broyés à nouveau (souvent sans qu'on sache qu'ils contenaient du mâchefer à l'origine).
C'est élégant, dans le principe. Mais ça impose deux choses :
- Une traçabilité documentaire entre l'IME et le chantier (bordereau de suivi obligatoire).
- Une cartographie des usages, pour qu'on puisse contrôler en cas de besoin.
Dans les faits, la traçabilité documentaire existe mais reste imparfaite. La cartographie n'existe pas. Quand un département veut savoir où sont allés les mâchefers de son incinérateur sur dix ans, la réponse est compliquée à produire. C'est un point faible.
Honnêtement, je me demande si la filière ne devrait pas basculer vers une logique de matériau enregistré, comme les granulats de démolition récents, avec un identifiant produit et une géolocalisation. Le coût administratif serait réel, mais le bénéfice en confiance sociétale aussi.
Et si on étendait au béton ? Le scénario refusé#
Quelques industriels et chercheurs ont proposé d'autoriser le mâchefer dans des bétons de remblai non structurels (ouvrages immergés, gabions techniques). L'argument : ces bétons ne sont pas exposés aux cycles gel-dégel, leur durée de vie est connue, et leur démolition future peut être anticipée.
L'argument tient sur le papier. En pratique, ça ouvre une brèche que personne ne sait refermer. Si on autorise le mâchefer dans le béton de remblai, on aura demain des demandes pour le mâchefer dans le béton routier, puis dans le béton de structure, et le système de contrôle ne tiendra pas. C'est le même piège que le PVC dans le recyclage textile : une porte entrouverte devient une porte ouverte.
À ce jour, l'ADEME et le ministère de la Transition écologique tiennent la ligne : usage routier exclusif, contrôle renforcé, traçabilité améliorée. C'est la position défendable. Élégant. Vraiment.
Le verdict#
3 millions de tonnes par an, 2 millions valorisés, le tout dans le périmètre strict d'usage routier. C'est un système qui marche dans son scope, et qui craquera si on le force à en sortir. Le mâchefer dans le béton n'est pas un sujet technique, c'est un sujet de gouvernance des matériaux à contaminants partiels. La règle est posée, elle est solide, et c'est exactement le genre de garde-fou qu'on apprécie quand on regarde ce qu'il se passe quand on ne l'a pas (cf. les filières amiante des années 80, dont on paie encore le coût du désamiantage aujourd'hui).
Sur la prochaine décennie, l'enjeu réel n'est pas d'élargir la valorisation, c'est de la sécuriser : traçabilité renforcée, détection PFAS, cartographie des usages. Si ces trois chantiers avancent, on aura une filière qui peut tenir 30 ans. Notre article sur la construction circulaire et le réemploi des matériaux de démolition explore les pistes voisines pour le secteur BTP.
Sources#
- ADEME, Étude sur la valorisation des mâchefers, mars 2020, institut-economie-circulaire.fr
- AMORCE, La valorisation des graves de mâchefer, amorce.asso.fr
- Sénat, Rapport sur les nouvelles techniques de recyclage des déchets, senat.fr
- Wikipédia, Mâchefer, fr.wikipedia.org
- Collectif 3R, Le business moribond et toxique des mâchefers, collectif3r.org
- Arrêté du 18 novembre 2011 (MIDND), texte officiel sur Légifrance.
- HAL Sciences, Valorisation de mâchefers d'incinération d'ordures ménagères, hal.science





