Sous le capot d'un tableau qu'on recopie depuis quinze ans, il n'y a presque rien. Vous avez déjà vu ce tableau : une colonne déchet, une colonne durée en années, un mégot à quelques années, une bouteille en verre à plusieurs milliers, un sac plastique à cinq cents ans. Il est partout, sur les sites de collectivités, les guides zéro déchet, les infographies de sensibilisation. Et quand on va chercher la source derrière chaque ligne, on tombe le plus souvent sur rien.
Pas "une source discutable". Rien. Pas d'étude, pas de publication, pas d'organisme qui assume le chiffre.
Réponse directe#
La quasi-totalité des durées de décomposition citées dans les tableaux qui circulent n'ont aucune source vérifiable : ni étude, ni organisme identifiable. Une seule ligne repose sur une mesure, celle du mégot, publiée en 2018 dans la revue Waste Management. Pour le verre, le sac plastique, la canette ou le tableau que des sites tiers attribuent à l'ADEME, aucune publication d'origine ne revendique le chiffre. Ce que vous lisez plus bas n'est pas une nouvelle version du tableau : c'est l'enquête sur pourquoi ce tableau ne devrait pas exister sous cette forme.
Le seul chiffre qui a une vraie mesure derrière#
Commençons par ce qui tient la route, parce que ça existe : le mégot de cigarette.
En 2018, une étude publiée dans la revue Waste Management (volume 72, pages 349 à 353), signée Joly et Coulis, a mesuré en conditions contrôlées la décomposition de filtres de cigarette, en sol et en compost, pendant 157 jours. Résultat mesuré : les filtres en cellulose perdent 64 % de leur masse en compost au bout de 157 jours. À partir de cette mesure, les auteurs extrapolent une durée de décomposition complète : de 7,5 à 14 ans pour les filtres en acétate de cellulose (le plastique des filtres de cigarette), et de 2,3 à 13 ans pour les filtres en cellulose pure, selon le milieu.
C'est tout. Sur toutes les lignes du tableau qui circule, c'est la seule qui repose sur une expérience plutôt que sur une affirmation. Et elle ne dit pas "un mégot met 12 ans à disparaître" : elle dit qu'après 157 jours de mesure réelle, on peut extrapoler une fourchette de plusieurs années, avec un écart du simple au double selon la matière et le milieu.
Aucun tableau grand public ne cite cette étude. Aucun ne distingue la mesure à 157 jours de l'extrapolation à plusieurs années. C'est exactement le genre de nuance qu'un système mal conçu élimine en cours de route : la donnée solide existe, mais elle ne survit pas au recopiage.
Ce chiffre de mégot compte double dans le débat sur les dispositifs de collecte financés par Alcome : si la durée de vie réelle d'un mégot au sol se compte en années plutôt qu'en mois, la fenêtre de nuisance environnementale est bien plus large que ce que la communication grand public laisse entendre.
Le tableau NOAA que la NOAA ne publie pas#
Voici le morceau le plus intéressant de l'enquête, celui qui ressemble à un bug qu'on retrouve identique sur quatre systèmes différents sans jamais remonter au commit d'origine.
Un tableau de durées de décomposition des déchets marins circule sur au moins quatre sites tiers, avec les mêmes chiffres au mot près : verre à 1 million d'années, canette en aluminium entre 80 et 200 ans, ligne de pêche monofilament à 600 ans, bouteille plastique et couche jetable à 450 ans. Ce tableau est attribué tantôt à la NOAA seule, tantôt conjointement au National Park Service américain et au Mote Marine Laboratory, tantôt à personne du tout.
Le site Our World in Data reprend ce tableau en attribuant la donnée à "U.S. National Park Service ; Mote Marine Lab ; National Oceanic and Atmospheric Administration Marine Debris Program", sans date ni référence d'étude. Le site NRPA reprend les mêmes chiffres, sans attribution du tout.
Et la page officielle de la NOAA elle-même, celle qui traite justement de la dégradation des déchets marins ? Elle ne donne aucune durée chiffrée par matériau. Elle dit l'inverse de ce que le tableau prétend : que de nombreux facteurs déterminent le temps de dégradation d'un déchet (type de matériau, taille, épaisseur, conditions environnementales), sans avancer le moindre chiffre précis.
Autrement dit : l'organisme cité comme source du tableau ne publie pas ce tableau, et personne n'a retrouvé de publication d'origine datée qui l'aurait produit. C'est une donnée fantôme qui a acquis, à force d'être recopiée, l'apparence d'un fait établi.
Le tableau, reconstruit ligne par ligne#
Voici un tableau qui applique une règle simple : chaque ligne porte soit une mesure, soit une estimation clairement identifiée comme telle, soit le constat qu'aucune publication ne revendique le chiffre. Aucune case ne prétend à une précision qu'elle n'a pas.
| Déchet | Chiffre qui circule | Statut réel |
|---|---|---|
| Mégot de cigarette | 1 à 5 ans, ou 10 à 15 ans selon les sites | Seule mesure existante : 64 % de perte de masse en compost après 157 jours. Extrapolation des mêmes auteurs à 7,5-14 ans (filtre plastique) et 2,3-13 ans (filtre cellulose), selon Joly et Coulis, Waste Management, 2018 |
| Sac plastique | 100 à 1000 ans, ou 500 ans | Aucune publication d'origine ne porte ce chiffre ; une enquête journalistique spécialisée s'y est consacrée sans en trouver l'auteur |
| Bouteille en verre | 4000 ans, ou 1 million d'années selon les sites | Les deux valeurs circulent sur les mêmes types de sites, avec un écart d'un facteur supérieur à 200, sans qu'aucune ne renvoie à une étude datée |
| Canette en aluminium | 80 à 200 ans | Ni les industriels de l'aluminium ni les organismes publics ne portent ce chiffre ; il circule uniquement sur des sites de vulgarisation environnementale généralistes |
| Tableau attribué à l'ADEME | (variable selon les sites qui l'attribuent à l'ADEME) | Les pages de l'ADEME sur les déchets sauvages et le compostage ne publient aucun tableau de durées de décomposition ; l'attribution faite par des sites tiers ne renvoie à aucune page de l'agence |
| Ligne de pêche monofilament | 600 ans | Chiffre issu du même tableau attribué à la NOAA, dont aucune publication d'origine datée ne soutient l'attribution |
| Trognon de pomme | 1 à 2 mois | Chiffre le plus recopié dans les tableaux grand public ; la seule observation de terrain publiée sur ce déchet le contredit fortement (voir plus bas) |
Ce tableau n'a pas vocation à remplacer celui qui circule par un autre plus long. Il a vocation à montrer qu'une seule ligne, celle du mégot, s'appuie sur une mesure réelle assortie d'une extrapolation assumée. Toutes les autres reposent sur une attribution qui ne tient pas, ou sur rien du tout.
Le trognon de pomme, le pire cas du tableau#
Le déchet organique qu'on croit le plus rapide à disparaître est peut-être celui pour lequel l'écart entre le chiffre qui circule et le seul fait observé est le plus violent.
Le chiffre le plus répété pour le trognon de pomme est de 1 à 2 mois. La seule observation de terrain documentée qui existe raconte une autre histoire. Une monitrice de centre d'éducation à l'environnement, Marjorie Woodruff, a mené une expérience non scientifique relatée dans le magazine High Country News en 2018 : elle a exposé plusieurs déchets organiques aux intempéries pendant six mois, dans une cage grillagée. Résultat, après six mois : aucune décomposition observée pour le trognon de pomme. L'épluchure de banane était devenue noire mais restait reconnaissable. Les épluchures d'orange s'étaient seulement desséchées.
Ce n'est pas une étude scientifique rigoureuse, l'article le dit lui-même. Mais c'est la seule donnée observée qui existe sur ce sujet précis, et elle contredit un chiffre trois à six fois plus court, sans qu'aucune source scientifique ne vienne appuyer ce dernier.
Pourquoi le tableau du verre a un facteur 200 d'écart#
Le verre mérite un paragraphe à part, parce que c'est le cas où l'incohérence saute le plus aux yeux.
Deux valeurs coexistent sur les mêmes types de sites : 4000 ans, et 1 million d'années. Un facteur supérieur à 200 entre les deux, pour le même matériau, sans qu'aucun site ne signale le désaccord ni ne tranche. Aucune des deux valeurs ne renvoie à une étude datée sur la décomposition d'une bouteille en verre manufacturée.
Le chiffre de 4000 ans semble provenir d'analogies avec des découvertes de verre archéologique égyptien, sans lien méthodologique établi avec une bouteille produite aujourd'hui. C'est le genre de raccourci qui fonctionne bien en infographie et mal en vérification : on prend un fait vrai (le verre égyptien antique a survécu des millénaires) et on l'applique à un objet totalement différent, sans jamais vérifier si le raccourci tient.
Si vous cherchez le circuit réel du verre en France plutôt qu'une estimation de sa persistance dans la nature, le recyclage du verre en France répond à une question bien plus vérifiable.
Cinq chiffres que personne ne revendique#
Cinq lignes du tableau circulent sans qu'aucune publication ne les assume. Les voici, sans détour :
- Le chiffre de 500 ans (ou 100 à 1000 ans) pour le sac plastique dans la nature : aucune publication d'origine ne le porte.
- Le tableau de décomposition des déchets marins attribué à la NOAA, au National Park Service et au Mote Marine Laboratory : aucune publication d'origine datée derrière l'attribution.
- Les chiffres de 4000 ans et 1 million d'années pour la bouteille en verre : aucune étude sur une bouteille manufacturée.
- Le tableau officiel de l'ADEME que des sites tiers invoquent : les pages de l'agence n'en publient aucun.
- Le chiffre de 200 ans (ou 80 à 200 ans) pour la canette en aluminium : ni les industriels de l'aluminium ni les organismes publics ne le portent.
Ces cinq chiffres sont massivement diffusés, repris sans discussion, et aucun n'a d'auteur identifiable. Un chiffre qui n'a pas de source n'est pas forcément faux. Mais un chiffre qu'on présente comme un fait établi, sans jamais dire qu'il n'a pas de source, c'est un système qui triche sur son propre niveau de confiance.
Si vous voulez éviter ce type de raccourci sur les consignes de tri elles-mêmes plutôt que sur les durées de décomposition, l'inventaire des erreurs de tri les plus fréquentes traite le même problème sur un terrain différent : des règles qui circulent sans qu'on ait vérifié la source.
Ce qu'on peut en tirer, malgré tout#
Ce n'est pas parce que le tableau n'a pas de source qu'il faut jeter n'importe où sans y penser. La leçon n'est pas "les durées de décomposition n'existent pas", elle est "la plupart des chiffres précis qu'on vous donne sont des estimations non vérifiées présentées comme des mesures". La différence compte pour la crédibilité du discours environnemental : un chiffre faux, découvert comme tel, décrédibilise tout le reste du message, y compris les parties qui sont vraies.
J'hésite encore à savoir si le mal est plus grand du côté des sites qui inventent un chiffre précis, ou de ceux qui recopient un chiffre inventé par quelqu'un d'autre sans jamais vérifier. Les deux aboutissent au même résultat pour le lecteur, mais moralement, ce n'est pas la même faute.
Ce qui reste solide : jeter un mégot au sol n'est pas un geste anodin, la seule étude mesurée sur le sujet extrapole des années, pas des semaines. Le reste du tableau, verre, plastique, aluminium, mérite d'être lu comme un ordre de grandeur qui circule, pas comme une mesure. Pour trier correctement au quotidien plutôt que spéculer sur la durée de vie d'un déchet abandonné, le guide de la déchèterie et les applications de tri restent les outils qui évitent l'abandon en pleine nature, point de départ de tout ce tableau.
Questions fréquentes#
Combien de temps met un mégot de cigarette à se décomposer ?#
La seule mesure scientifique publiée sur les mégots, réalisée par Joly et Coulis en 2018 dans la revue Waste Management, montre 64 % de perte de masse en compost après 157 jours pour un filtre en cellulose. À partir de cette mesure, les auteurs extrapolent une durée complète de 7,5 à 14 ans pour les filtres en acétate de cellulose, et de 2,3 à 13 ans pour les filtres en cellulose, selon le milieu. Les chiffres de 1 à 5 ans ou 10 à 15 ans qui circulent ailleurs n'ont pas de source vérifiable équivalente.
Le chiffre de 500 ans pour un sac plastique est-il vrai ?#
Aucune publication d'origine datée ne porte ce chiffre. Une enquête journalistique spécialisée s'est penchée sur cette question précise sans trouver de réponse. Le chiffre circule massivement sans qu'aucune étude ne l'ait mesuré.
Le tableau des durées de décomposition vient-il de la NOAA ?#
Un tableau attribué à la NOAA, au National Park Service et au Mote Marine Laboratory circule identique sur plusieurs sites, mais aucune publication d'origine datée ne soutient cette attribution. La page officielle de la NOAA sur la dégradation des déchets marins ne donne d'ailleurs aucun chiffre par matériau et souligne au contraire l'incertitude du sujet.
Une bouteille en verre met-elle 4000 ans ou 1 million d'années à se décomposer ?#
Les deux valeurs circulent sur les mêmes types de sites, avec un écart d'un facteur supérieur à 200, sans qu'aucune des deux ne renvoie à une étude datée sur une bouteille manufacturée. Cet écart massif est la preuve qu'aucune des deux valeurs n'est une mesure fiable.
Existe-t-il un tableau officiel de l'ADEME sur les durées de décomposition des déchets ?#
Non. Les pages de l'ADEME sur les déchets sauvages et le compostage ne publient aucun tableau de durées de décomposition des déchets abandonnés dans la nature, alors que de nombreux sites tiers attribuent ce type de tableau à l'agence.
Sources#
- Publication de l'étude Joly et Coulis (2018), University of Stirling, consulté le 7 septembre 2026
- How do we know that plastic bags take 500 years to decompose ?, BBC Science Focus, consulté le 7 septembre 2026
- Can marine debris degrade on its own in the environment ?, NOAA National Ocean Service, consulté le 7 septembre 2026
- Decomposition rates of marine debris, Our World in Data, consulté le 7 septembre 2026
- 'Organic' litter is not copacetic, High Country News, consulté le 7 septembre 2026





