Si vous avez déjà conçu une boucle de gameplay, vous connaissez le problème : un système qui paraît cohérent sur papier peut s'effondrer dès qu'il rencontre les vrais joueurs. La REP jouets, c'est exactement ça. Sur le papier, l'architecture est propre. Ecomaison agréé en 2022, cahier des charges écrit, objectifs réglementaires posés, éco-contributions calibrées. Sous le capot, six mois après la première Grande Collecte Solidaire nationale de novembre 2025, le pipeline opérationnel patine encore. Le taux de réemploi reste à 6,3 % alors que l'objectif réglementaire 2024 était déjà à 6 %, et la cible 2027 est fixée à 9 %.
Petite mise au point factuelle avant d'aller plus loin : il n'y a pas eu de "nouvelle extension d'agrément" en 2026. L'arrêté d'agrément Ecomaison pour la filière jouets date du 21 avril 2022 et couvre la période 2022-2027 sans modification de périmètre publiée. Ce qui se joue en 2026, c'est la montée en charge opérationnelle d'une filière jeune, sur fond de comparaison gênante avec sa grande sœur textile.
Le saut quantitatif : 4 474 tonnes en 2023, 38 000 en 2024#
Le premier chiffre qui saute, c'est le delta entre 2023 et 2024. Selon le bilan ADEME publié en 2025, la filière a collecté 4 474 tonnes de jouets en 2023, sur un gisement REP de 147 616 tonnes mises en marché la même année. Soit un taux de collecte autour de 3 %. Pour une filière qui démarrait, c'était attendu, mais ça reste loin des 28 % fixés par le cahier des charges pour 2024.
L'année suivante, Ecomaison annonce 38 000 tonnes collectées en 2024, l'équivalent de 110 millions de jouets selon les chiffres de l'éco-organisme. Multiplication par 8,5 en un an. Sous le capot, deux choses se passent en parallèle : l'infrastructure de collecte se déploie (1 292 nouveaux points de vente équipés en 2024 selon Meuble Info, environ 6 000 points permanents et saisonniers à fin 2024 selon Ecomaison) et la communication grand public commence à imprimer.
C'est là que ça se corse côté valorisation. Sur les 38 000 tonnes collectées en 2024, seules 2 400 tonnes ont été réemployées selon linfodurable.fr, soit 6,3 % des jouets collectés. À comparer aux 17 % de taux de recyclage matière atteint sur le périmètre 2023 (chiffre ADEME, avec mention de délais logistiques qui peuvent l'affecter). Sur le réemploi, on flirte avec l'objectif réglementaire 2024 (6 %), mais on est encore loin des 9 % visés en 2027.
La Grande Collecte de novembre 2025 : un test grandeur nature#
Novembre 2025, première Grande Collecte Solidaire nationale. 2 500 points de dépôt selon Ecomaison, mobilisés sur un mois. La répartition donne une idée de la maille : 750 magasins spécialisés, 270 commerces alimentaires, 720 associations. Côté distributeurs, le casting est costaud : Auchan, Carrefour, E.Leclerc et E.Leclerc Jouets, Jardiland, Joué Club, King Jouet, La Grande Récré, La Poste, Smyths Toys. La FCJPE (fédération des magasins spécialisés jouets) embarque Jouéclub, King Jouet, La Grande Récré, Picwictoys, Sajou, Micromania, Oxybul, Disney Store, Maxitoys, Orchestra. Plus la fédération s'aligne, plus la collecte tient.
Le game design derrière tout ça est élégant : créer un événement saisonnier court pour faire bouger les comportements avant la période d'achats de Noël. C'est la même logique que les festivals de jeu indé qui sortent leur jeu juste avant les Steam Sales : un pic d'attention qui aide à amortir le coût d'acquisition utilisateur. Sauf que dans le cas d'une filière REP, l'objectif n'est pas de vendre, c'est de capter un flux. Et là, on n'a pas encore les résultats chiffrés définitifs de la campagne de novembre 2025 dans les sources publiées. Honnêtement, je sais pas trop quoi en penser tant qu'on n'a pas le bilan officiel : 2 500 points c'est massif, mais l'écart entre points actifs et tonnes effectivement collectées peut être énorme.
Le marché joue contre la filière#
Pendant qu'Ecomaison essaie de muscler la collecte, le marché du jouet neuf, lui, cartonne. Selon Circana et La Revue du Jouet, 2025 a été la meilleure année du marché français depuis 25 ans : 4,7 milliards d'euros de chiffre d'affaires, +7,1 % en valeur, +7,0 % en volume. La France est repassée 1ère en Europe devant le Royaume-Uni (+6,1 %) et l'Allemagne (+3,2 %). Le segment kidulte (les adultes qui achètent pour eux-mêmes) pèse désormais 33 % du chiffre d'affaires, en hausse de +16 %. Janvier 2026 a démarré sur +9 % en valeur, +10 % en volume.
Si vous avez déjà bossé sur des feedback loops de jeu, vous voyez le problème : plus le numérateur (jouets collectés) progresse, plus le dénominateur (jouets mis sur le marché) gonfle lui aussi. Ecomaison cite environ 150 000 tonnes mises sur le marché en 2024, contre 147 616 t en 2023. Si la collecte vise 65 000 tonnes par an à fin 2027 (objectif annoncé par Ecomaison), il faut que la croissance marché ralentisse, ou que la collecte accélère encore plus vite. Spoiler : aucun des deux ne semble parti pour se réaliser sans coup de barre.
Le bonus réparation à zéro : un trou dans le pipeline#
Détail technique qui en dit long. Le cahier des charges REP jouets prévoit un bonus réparation, mécanisme classique de la loi AGEC pour encourager la prolongation de durée de vie. En 2023, le montant versé par Ecomaison sur cette ligne s'est élevé à 0 euro. Pas faute de budget, faute de réparateurs labellisés.
C'est le genre de bug qui rend fou les game designers : la fonctionnalité existe dans le code, le bouton est dans l'UI, mais personne ne peut s'en servir parce que la condition préalable n'est pas remplie. Côté jouets, le problème est structurel. Réparer une peluche ou un puzzle, ça ne génère pas un revenu suffisant pour amortir un label et un audit. Réparer une console (qui sort du périmètre REP jouets, basculée en filière DEEE), ça intéresse les réparateurs indépendants, mais ce n'est pas le sujet. Tant que ce trou n'est pas bouché, le bonus reste un vœu pieux.
Le périmètre lui-même est piégeux : la REP jouets ne couvre que les jouets non électriques ou non électroniques pour les moins de 14 ans (peluches, jeux de société, jeux de construction, poupées, puzzles, figurines). Tout ce qui a une batterie ou un circuit imprimé bascule en filière DEEE, gérée par Ecosystem. C'est cohérent juridiquement, mais ça crée un point de friction côté usager : où je dépose ma poupée parlante ? Réponse : tant pis, en supermarché bac généraliste, et le tri se fera en aval. Ce n'est pas un bug, c'est une feature, mais ça mange du flux à la filière jouets.
La comparaison Refashion qui pique#
Si vous lisez ce blog, vous avez déjà croisé le dossier Crise Refashion : la REP textile en soins intensifs. La REP textile est opérationnelle depuis 2007, soit 15 ans avant la REP jouets. En 2024, Refashion a collecté 289 393 tonnes de textiles, linge et chaussures, pour un taux de collecte de 36,5 % du marché et 56,8 % des collectés orientés vers le réemploi (FashionNetwork 2025). Sur le papier, Refashion devrait être le modèle.
Sauf que. En avril 2026, Refashion a été sanctionné par l'État pour défaut de collecte 2024-2025 et amende de 170 000 euros après des réserves financières dépassant 160 millions d'euros (Socialmag). Le gouvernement a annoncé en février 2026 une refonte de la filière, avec malus x4 anti-fast-fashion en préparation. Le "modèle mature" est en réalité en crise, parce qu'il a sous-investi pendant que les volumes explosaient et que les débouchés export s'effondraient.
Ecomaison sur les jouets, c'est l'inverse : volumes plus petits, infrastructure en construction, partenariats ESS solides (144 structures partenaires en 2023, 720 associations mobilisées sur la Grande Collecte), mais cible réglementaire ambitieuse (45 % de collecte en 2027). La vraie question technique ici : est-ce que la filière jouets va éviter le piège dans lequel Refashion est tombé, à savoir empiler les contributions pendant que les opérateurs de tri suffoquent ? Pour l'instant, le ratio est plutôt bon : 30 millions d'euros d'éco-contributions collectées en 2023 sur le périmètre jouets (ADEME), 97 % des produits collectés valorisés sur l'ensemble Ecomaison en 2024 (réemploi + recyclage + valorisation énergétique, source Meuble Info). Mais 2024, c'était le démarrage. 2026-2027, ce sera le vrai test.
Le bottleneck technique : démontage et matériaux composites#
Soyons concrets sur ce qui coince côté valorisation matière. Selon une analyse RSE Magazine, environ 75 % des jouets sont conçus à partir d'un mélange de plastiques variés et de composants électroniques non séparables, ce qui rend le démontage économiquement non viable dans l'état actuel des filières. Concrètement, une poupée en ABS avec des cheveux en polyester collés et un mécanisme à pile, ça finit en valorisation énergétique. Pas en flux matière propre.
Certains fabricants tirent leur épingle du jeu sur l'éco-conception. Smoby intègre 50 % de plastique recyclé dans certains produits (RSE Magazine). Ravensburger utilise 70 % de carton recyclé sur ses puzzles. C'est bien, mais ça reste cosmétique tant que la majorité du marché continue de produire des jouets multi-matériaux non démontables. La feedback loop est lente : il faut éco-concevoir aujourd'hui pour récupérer des flux propres dans 5-10 ans, quand les produits arriveront en fin de vie. Sur ce point, j'hésite encore sur la stratégie la plus efficace, modulation des éco-contributions à la conception ou interdictions ciblées sur certains assemblages.
Le pivot réemploi : Rejoué, Emmaüs et la maille ESS#
Le vrai signal positif de la filière, c'est le réseau réemploi. Rejoué (association partenaire d'Ecomaison) annonce 83 241 jouets ayant eu une seconde vie en 2024 selon Bigmedia BPI. Emmaüs absorbe une partie significative des flux orientés réemploi. Côté marché, la seconde main jouets pèse déjà 35 millions d'unités vendues en France en 2024 selon Seconde.media et Circana, soit 7,1 % du marché global. C'est là que le pipeline tient.
Le game design derrière la collecte solidaire est plutôt malin : on capte le flux au moment où le jouet est encore en état (67 % des jouets jetés fonctionnent encore selon RSE Magazine), on le redirige vers une association locale plutôt que vers la déchèterie, et l'association le revend ou le redistribue. C'est moins coûteux qu'un recyclage matière, plus impactant côté empreinte carbone, et ça crée de l'emploi local non délocalisable. Le seul vrai risque, c'est la saturation des ressourceries (le même problème qui pourrit la filière textile depuis 2024). Tant que la production neuve continue à +7 % par an, le réemploi ne suffira pas à fermer la boucle, il faudra du recyclage matière à grande échelle.
Ce qu'il faut surveiller d'ici 2027#
Trois points de contrôle pour les 18 prochains mois.
D'abord, le bilan définitif de la Grande Collecte de novembre 2025. Tonnage effectif, taux de réemploi sur les flux captés via cette campagne, coût par tonne collectée. C'est ce qui dira si l'événementiel saisonnier est un format scalable ou un coup de com'.
Ensuite, la trajectoire vers les 65 000 tonnes par an annoncées pour fin 2027. Pour y arriver, il faut doubler entre 2024 et 2027. Possible si l'infrastructure continue à se déployer au rythme de 2024 (1 292 nouveaux points), tendu si l'effort de communication grand public retombe.
Enfin, l'émergence d'une vraie filière de recyclage matière pour les plastiques composites. Sans solution industrielle pour démanteler économiquement les jouets multi-matériaux, le plafond de verre reste fixé autour des 17-25 % atteints sur le textile, qui a pourtant 15 ans d'expérience supplémentaire.
La loi AGEC a posé un cadre cohérent sur la REP. Ecomaison a démarré proprement sur les jouets, en évitant les pièges visibles dans la filière textile. Reste à scaler. Comme toujours dans le game design système, le diable est dans les feedback loops : si les éco-contributions ne progressent pas au rythme du marché, si les centres de tri n'arrivent pas à absorber les flux, et si l'éco-conception ne devient pas la norme côté fabricants, on retombera dans le même scénario que la REP textile. Le pipeline tient encore, mais il est jeune. À nous de voir, pour ceux qui suivent le sujet de près, si la filière confirme ou si elle dérape. Le bilan 2027 d'Ecomaison dira si la promesse opérationnelle de 2022 se tient ou si elle craque.
Sources#
- Bilan filière jouets, ADEME Infos 2025
- Fiche filière REP jouets, ADEME
- Arrêté du 21 avril 2022 portant agrément Ecomaison filière jouets, Légifrance
- Grande Collecte Solidaire des jouets novembre 2025, Ecomaison
- Marché du jouet 2025, meilleure année depuis 25 ans, La Revue du Jouet et Circana
- Une collecte de jouets à l'échelle nationale, linfodurable.fr
- Résultats Ecomaison 2024, 1,7 Mt collectées, Meuble Info





