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Palette bois : sous le capot du système de réemploi

Palette bois : sous le capot du système de réemploi

Par Lucas M.

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Lucas M.

Pourquoi une palette EPAL ne meurt jamais d'un coup, mais par petites pannes successives, planche cassée après planche cassée, jusqu'à ce que plus personne ne veuille la réparer ? Cette usure lente est le résultat d'un système entier, pensé pour faire tourner la même caisse en bois des dizaines de fois avant de la laisser sortir de la boucle. Et ce système, personne ne le documente vraiment, sauf une étude que le grand public n'a jamais lue.

Réponse directe : en France, sur les 68,2 millions de palettes bois qui arrivent en fin de vie chaque année chez les détenteurs-producteurs, 65 % (44,4 millions) sont collectées et gérées de manière tracée par des reconditionneurs ou des gestionnaires de déchets, et 35 % (23,8 millions) échappent à ce circuit tracé. C'est l'étude VALOPAL (FCBA, ADEME, SYPAL-FNB, 2020) qui a mesuré ce flux, planche par planche.

Sous le capot : ce que VALOPAL a vraiment mesuré#

La plupart des pages qu'on trouve en cherchant "palette bois" sont des fiches produit : dimensions EPAL, prix, tarif de location. Aucune ne montre le flux complet. VALOPAL, oui. C'est une étude commanditée par la filière elle-même (FCBA, ADEME, SYPAL-FNB), publiée en janvier 2020 et révisée en juin de la même année, à partir d'une enquête menée en 2018.

Le chiffre de départ : 68,2 millions de palettes bois en fin de vie chez les détenteurs-producteurs, en France, sur cette année d'enquête. Sous le capot, ce gisement se scinde en deux branches bien identifiées, comme un pipeline qui se sépare en deux workers. La première, tracée : 44,4 millions d'unités, 65 % du total, prises en charge par des reconditionneurs ou des gestionnaires de déchets. La seconde, non tracée : 23,8 millions d'unités, 35 %, qui passent par une collecte ou une valorisation non tracée, ou une élimination.

Je ne vais pas vous mentir : la première fois que j'ai vu ce ratio 65/35, j'ai pensé à un taux de complétion de quête secondaire dans un jeu mal équilibré. Deux joueurs sur trois finissent le tutoriel, un sur trois disparaît sans qu'on sache pourquoi.

Deux gestionnaires, deux mécaniques de traitement#

Sur la part tracée, VALOPAL détaille encore la répartition entre les deux types d'acteurs qui traitent les palettes en fin de vie : 34 % passent chez des reconditionneurs, 66 % chez des centres de tri de déchets de bois. Deux mécaniques très différentes, un peu comme deux systèmes de crafting dans le même jeu.

IndicateurReconditionneursCentres de tri de déchets de bois
Part du traitement tracé34 %66 %
Broyat produit68 900 tonnes544 000 tonnes
Logique dominanteRéparation, réemploi en planchesBroyage en masse

Chez les reconditionneurs, une partie du gisement repart carrément en pièces détachées : 4,3 millions de palettes de fin de vie sont réutilisées sous forme de planches pour réparer d'autres palettes. C'est le vrai réemploi, celui qui prolonge l'objet plutôt que de le transformer en autre chose. Le reste finit en broyat, et c'est là que les volumes changent d'échelle : 68 900 tonnes de broyat chez les reconditionneurs, contre 544 000 tonnes dans les centres de tri. Les centres de tri jouent un tout autre jeu : ils absorbent le gros du flux et le réduisent en matière première secondaire.

Le broyat, la vraie sortie du système#

Au total, la production nationale de broyat de palettes atteint 613 000 tonnes de broyat pur, plus 1,2 million de palettes en fin de vie mélangées à d'autres déchets bois, soit 24 000 tonnes supplémentaires en mélange. Une fois ce broyat produit, où va-t-il ?

Le premier consommateur, et de loin, c'est le secteur de l'énergie : chaufferies biomasse et installations de cogénération absorbent plus de 560 000 tonnes par an. Sous le capot, 93 % du broyat de palettes valorisé part vers ce débouché énergie. Le broyat de palettes valorisé finit donc à 93 % en combustible, loin devant ses usages matière.

Le game design derrière tout ça est cohérent avec ce qu'on observe ailleurs dans la filière bois. Notre bilan de la filière bois française montre le même écart entre volumes collectés et volumes réellement recyclés en matière : la palette n'échappe pas à la règle, elle est juste mieux structurée que la moyenne du gisement bois. C'est aussi une bonne illustration de ce que l'économie circulaire veut dire concrètement : un système de flux avec des règles de sortie précises.

La part non tracée, le bug qu'on ne debug jamais#

Voilà la partie du système que personne n'arrive à instrumenter correctement. Ces 23,8 millions de palettes (35 % du gisement) en collecte ou valorisation non tracée, ou en élimination, VALOPAL ne les décompose pas en sous-catégories chiffrées. L'étude mélange, sans les isoler, la cession à des particuliers, la collecte non tracée et l'élimination pure. Je serais tenté d'écrire qu'une part de ce flux part en incinération, parce que ça semble logique pour du bois traité. Mais aucune donnée de VALOPAL ne permet de sortir un pourcentage isolé d'incinération : ce serait inventer une stat qui n'existe pas dans le jeu de données. Aucun patch possible avec les chiffres disponibles : c'est un angle mort assumé de la méthodologie.

Ce que cette partie non tracée dit surtout, c'est qu'un tiers du gisement échappe à toute mesure fine. Pour un système censé nourrir une filière de réemploi entière, c'est un sacré pourcentage de logs manquants. Le même flou existe côté chantiers de construction, où le bois de coffrage et de palette de chantier se mélange trop souvent à d'autres flux avant même d'arriver en tri.

Combien de fois une palette rejoue avant de sortir de la boucle ?#

C'est la question qui revient le plus souvent sur le sujet, et c'est là que ça se complique. Deux sources donnent deux réponses qui ne se recoupent pas. Le réseau EPAL France avance environ 28 rotations sur une durée de vie de 8 ans pour une palette EUR/EPAL. La FAQ de palettes-europe.com, elle, parle d'une réutilisation possible jusqu'à 10 à 15 fois si la palette est bien entretenue et réparée. Aucune des deux n'est le site institutionnel EPAL lui-même, qui ne publie pas ce chiffre sur sa page officielle.

Sous le capot, cette divergence n'est pas anodine : selon les réseaux de reconditionneurs, une palette EPAL effectue de l'ordre de 10 à 15 rotations, certains réseaux avançant jusqu'à une trentaine sur sa durée de vie. Ce n'est pas un bug, c'est une feature de la filière : chaque acteur mesure sa propre boucle, avec sa propre définition de "rotation", et personne n'a de compteur central. Pour les devs dans la salle : c'est exactement le genre de métrique qu'on ne peut pas comparer entre deux versions d'un même jeu si le patch note ne précise pas la méthode de calcul.

Ce flou n'empêche pas d'avoir une vision macro du système. Selon des données de 2015, plus de 140 millions de palettes étaient injectées chaque année dans l'économie française, et la Fédération Nationale du Bois évoque, pour la même année, plus de 47 millions de palettes neuves produites et 106 millions de palettes récupérées, dont 45,6 millions revendues en l'état et près de 49 millions réparées. En 2018, l'enquête VALOPAL mesure de son côté environ 100 millions de palettes réemployées après passage chez un reconditionneur, près de 70 millions devenues déchets, 4,3 millions réutilisées en planches et 33,8 millions transformées en broyat, pour un gisement résiduel non tracé ou éliminé de plus de 27 millions d'unités.

Attention, deux systèmes de mesure différents : le chiffre de 2015 est une estimation macro de l'état de l'art, celui de 2018 vient d'une enquête terrain chez les détenteurs-producteurs. Je ne les fais pas jouer dans le même tableau de score, parce que leurs périmètres ne se recouvrent pas exactement, et additionner des chiffres qui ne mesurent pas la même chose, c'est le meilleur moyen de sortir un total faux.

Ce système de réemploi de la palette a d'ailleurs de quoi inspirer d'autres filières. Le principe de base, faire tourner un même objet plutôt que le remplacer, c'est celui qu'on retrouve dans la construction circulaire ou dans une symbiose industrielle bien pensée : un déchet d'un acteur devient la matière première d'un autre, sans repasser par la case incinération.

FAQ#

Combien de palettes bois finissent leur vie en France chaque année ?#

L'étude VALOPAL (FCBA, ADEME, SYPAL-FNB) mesure un gisement de 68,2 millions de palettes bois en fin de vie chez les détenteurs-producteurs français, sur la base d'une enquête menée en 2018.

Quelle part de ce gisement est réellement recyclée ou réemployée ?#

65 % du gisement (44,4 millions d'unités) est collecté et géré de manière tracée par des reconditionneurs ou des gestionnaires de déchets. Le reste, 35 % (23,8 millions), échappe à un circuit tracé, sans que VALOPAL détaille ce que cette part recouvre exactement.

Où va le broyat de palettes une fois produit ?#

Le secteur de l'énergie (chaufferies biomasse, cogénération) est le premier débouché, avec plus de 560 000 tonnes consommées par an, soit 93 % du broyat de palettes valorisé.

Une palette EPAL, ça se réutilise combien de fois ?#

Les sources divergent : un réseau de reconditionneurs annonce environ 28 rotations sur 8 ans, un autre entre 10 et 15 réutilisations. Le site officiel EPAL ne publie pas ce chiffre, donc aucun nombre unique ne peut être présenté comme la vérité.

La part non tracée de 35 % correspond-elle à de l'incinération ?#

Non, pas isolément. VALOPAL mélange dans cette part la cession à des particuliers, la collecte non tracée et l'élimination, sans donner de pourcentage d'incinération à part.

Sources#

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