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Réseau cuivre Orange : la plus grande mine urbaine

Réseau cuivre Orange : la plus grande mine urbaine

Par Lucas M.

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Lucas M.

Posez-vous une question simple : où est le plus gros gisement de cuivre de France ? Pas dans une mine. Pas dans un entrepôt. Sous vos pieds, le long des routes, dans les fourreaux qui courent entre les poteaux téléphoniques. Le réseau cuivre historique d'Orange, celui qui a porté l'ADSL et le téléphone fixe pendant des décennies, c'est un million de kilomètres de câbles. Et il est en train de mourir.

Je traite ce sujet comme je traite un système qu'on s'apprête à décommissionner : on ne se demande pas seulement comment l'éteindre, on se demande ce qu'on récupère quand on démonte. Ici, ce qu'on récupère, c'est de la matière. Beaucoup de matière. Et la vraie question n'est pas le prix au kilo, c'est de savoir si la filière française est dimensionnée pour avaler le flux.

Le gisement : un million de tonnes qui dorment dans le sol#

Commençons par le volume, parce que c'est lui qui change tout.

Bénédicte Javelot, directrice des projets stratégiques chez Orange France, l'a posé noir sur blanc : le réseau cuivre représente environ un million de kilomètres de câbles, dont 80 % sont valorisables. En tonnage, les estimations convergent vers le même ordre de grandeur. Recy.net avance environ un million de tonnes de cuivre récupérable, soit cinq fois la collecte annuelle française actuelle, qui plafonne à 218 000 tonnes.

Un calcul plus ancien donne un repère. En 2022, La Tribune avait estimé le gisement à 985 600 tonnes, en partant de 110 millions de paires-kilomètres et d'un ratio de 8,96 kilos par paire-kilomètre tiré de données ARCEP de 2010. Sur la base du cours du moment, ça donnait une valeur de 8,83 milliards d'euros.

Là, je mets un drapeau, parce que c'est important. Orange a jugé cette estimation « excessivement élevée » et « prématurée ». L'argument de l'opérateur tient debout : une partie des câbles est enterrée sans plans exploitables, donc impossible à déposer proprement ; les frais de dépose grignotent le net ; et le cours futur reste incertain. Autrement dit, le million de tonnes brut existe dans le sol, mais ce qui en sortira réellement est un sous-ensemble, et personne, pas même Orange, n'a publié de chiffre officiel de tonnage récupérable. Je préfère écrire la fourchette honnête que faire semblant d'avoir une certitude que la source n'a pas.

Pourquoi ce gisement arrive maintenant#

Un réseau ne se démantèle pas du jour au lendemain. Il s'éteint par couches, et le calendrier est dur.

La fermeture commerciale du cuivre, c'est la première couche : plus aucune offre vendue. Elle a frappé la majorité des communes de métropole et d'outre-mer au 31 janvier 2026, environ 25 000 communes selon l'ARCEP. Le reste suit au 31 janvier 2027. Cette bascule a été rendue possible par un taux de couverture fibre de 94 % des locaux éligibles début 2026 : on ne ferme le cuivre que là où la fibre prend le relais.

La fermeture technique, elle, libère physiquement le câble, et elle s'étale par lots. Le lot 1 (162 communes) en janvier 2025, le lot 2 (829 communes) en janvier 2026, le lot 3 (2 138 communes) en janvier 2027, puis des vagues plus massives en 2028 et 2029, pour une fin prévue en 2030.

Vient ensuite le démantèlement physique, la dépose des câbles. Orange l'a lancé en 2025, avec une fin complète visée en 2032. C'est cette opération qui transforme un câble mort en matière première secondaire. Et c'est là que la directrice projets stratégiques d'Orange assume l'objectif : « Notre projet est de financer le décommissionnement du réseau par le recyclage du cuivre. » Le gisement n'est pas un bonus, c'est le modèle économique de l'extinction.

La filière qui doit absorber le flux#

Maintenant, la partie qui m'intéresse le plus en tant que dev : le système de récupération en aval. Parce qu'avoir un million de tonnes de cuivre dans le sol ne sert à rien si on n'a pas la capacité industrielle de le retraiter en France.

Orange a découpé le chantier en deux familles d'appels d'offres. D'un côté, la dépose des câbles, confiée à des entreprises de BTP. De l'autre, le recyclage des métaux, lancé au printemps 2025 avec Veolia, Derichebourg et Suez en lice. Le tout en deux phases temporelles : 2025-2027, puis 2027-2032. Au moment où ces lignes sont écrites, aucune attribution publique n'a été confirmée, donc je ne vais pas vous inventer un gagnant.

Reste un candidat naturel sur les câbles : RecyCâbles, la coentreprise créée en 2008 entre Nexans et Suez, installée à Noyelles-Godault dans le Pas-de-Calais. Une cinquantaine de salariés, spécialisée dans le recyclage des câbles énergie et télécom, cuivre comme aluminium. C'est exactement le maillon « feeder » dont la filière a besoin pour préparer la matière avant la fonte.

Et au bout de la chaîne, il y a Lens. La fonderie Nexans de Lens, en activité depuis 1971, est la seule fonderie de cuivre de France. Pas une parmi d'autres : la seule. En octobre 2024, le groupe a signé un accord d'investissement de plus de 90 millions d'euros, le projet NCCCR, pour faire grimper sa capacité de recyclage de cuivre secondaire de 2 000 à 3 000 tonnes par an aujourd'hui à 80 000 tonnes par an. La capacité totale du site passe de 160 000 à 240 000 tonnes par an, avec une livraison prévue en 2026. L'État accompagne via France 2030, à hauteur de 16,8 millions d'euros.

Le timing n'est pas un hasard. Nexans muscle sa capacité de recyclage juste avant que le flux Orange ne commence à arriver pour de bon. C'est de la conception de système : tu dimensionnes le réceptacle avant d'ouvrir la vanne, sinon ça déborde. Et « déborder » ici, ça veut dire exporter la matière à l'étranger faute de pouvoir la traiter.

Le cuivre, ce métal qui ne perd jamais#

Pourquoi se donner tout ce mal pour de vieux câbles téléphoniques ? Parce que le cuivre est un cas presque unique en recyclage.

Il est recyclable à l'infini sans perte de ses propriétés. Pas de dégradation à chaque cycle, contrairement à beaucoup de plastiques. Et le recyclage économise jusqu'à 85 % d'énergie par rapport à l'extraction primaire, en évitant l'étape minière la plus gourmande. À l'échelle européenne, ça se traduit dans les chiffres : 41,5 % du cuivre utilisé en Europe provient déjà du recyclage, selon l'ICSG relayé par Copper Alliance France.

Nexans en fait d'ailleurs un objectif affiché : 30 % de cuivre recyclé dans ses câbles d'ici 2030. Le réseau Orange tombe à pic pour alimenter cette cible.

Et la demande, elle, ne faiblira pas. La transition énergétique tire le cuivre vers le haut : une hausse de la demande mondiale de 16 % attendue d'ici 2030, portée notamment par les véhicules électriques, qui embarquent chacun 80 à 100 kilos de cuivre, soit trois à quatre fois plus qu'un véhicule thermique. Dans ce contexte, capter un gisement domestique d'un million de tonnes plutôt que de l'exporter relève d'une logique de souveraineté sur les matières premières.

Le point de friction : la France exporte sa propre matière#

C'est ici que je sors le débogueur, parce que le système a une fuite documentée.

Regardez les flux français. On collecte 218 000 tonnes de cuivre par an. On en recycle 66 000 tonnes sur le territoire. Et on en exporte 206 000 tonnes, principalement vers la Belgique (29 %), l'Allemagne (20 %) et l'Italie (15 %). Pendant ce temps, l'industrie nationale en consomme 257 000 tonnes. Traduction : on envoie l'essentiel du gisement chez les voisins, puis on rachète du cuivre raffiné plus cher. La boucle est ouverte là où elle devrait être fermée.

Le gisement Orange est une chance de corriger ça, mais seulement si la capacité de traitement domestique arrive à temps. Si Lens n'absorbe pas, le câble téléphonique français partira finir sa vie à Anvers ou à Hambourg. Le même schéma que j'ai décortiqué dans le boom du cuivre secondaire et la filière française qui rate la marche, où le record de prix de janvier 2026 contraste cruellement avec une filière de retraitement sous-dimensionnée. Là où cet article-là regarde le marché et le cours, celui-ci regarde la matière physique et le calendrier de dépose. Deux faces du même problème.

Le risque que personne ne veut nommer : le vol#

Un gisement valorisable de cette ampleur, ça attire. Et ça, c'est le maillon faible du système.

Les chiffres remontés par la CFE-CGC Orange sont éloquents : plus 40 % de vols de cuivre en 2024, avec 2 300 faits déclarés. En 2025, plus de 100 vols supplémentaires, environ 500 tonnes dérobées, près de 2,7 millions d'euros de pertes. Pire, des sous-traitants chargés de la dépose ont été impliqués dans du trafic organisé. Le décommissionnement crée mécaniquement une fenêtre de vulnérabilité : pendant que le câble est désactivé mais pas encore déposé, il devient une cible.

C'est typiquement le genre d'exploit qu'un système oublie de patcher. On a pensé l'extinction technique, on a pensé la valorisation, mais la sécurisation du gisement pendant la phase de transition reste un angle mort. Et quand la matière vaut autant, l'angle mort coûte cher.

Ce que je retiens#

Le réseau cuivre Orange, c'est la plus grande mine urbaine jamais ouverte en France, et elle s'ouvre par décret de calendrier, pas par hasard géologique. Près d'un million de tonnes de cuivre, valorisable, recyclable à l'infini, avec une demande mondiale qui ne fera que monter.

La filière a les bons maillons : RecyCâbles pour préparer, Nexans Lens pour fondre, France 2030 pour financer. Sur le papier, le système est cohérent. Ce qui me gratte, c'est le « si » : si la capacité monte avant le flux, si la dépose se fait sans hémorragie vers l'export, si les vols ne saignent pas le gisement en route. Beaucoup de conditions pour une seule fonderie.

La fibre a remplacé le cuivre dans nos prises. Reste à savoir si la France saura récupérer ce que le cuivre laisse derrière lui, ou si elle regardera, encore une fois, sa matière première partir de l'autre côté de la frontière.

Sources#

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