Le lundi matin, après le dernier concert, le sol d'un festival ressemble à un niveau de jeu mal nettoyé: des centaines de tentes plantées là, intactes, que personne ne reviendra chercher. Le matériel de camping abandonné est devenu un décor récurrent de l'été. Les tentes, surtout, partent en masse, et le système qui devrait les récupérer ressemble à une boucle de jeu inachevée: on collecte, mais une grosse partie du flux disparaît avant même d'entrer dans le circuit.
Je vais poser les chiffres tout de suite, parce qu'ils sont parlants. Au Royaume-Uni, l'Association of Independent Festivals estime à 250 000 le nombre de tentes abandonnées chaque année. Aux Pays-Bas, KarTent avance qu'une tente sur quatre reste plantée sur place. Ces données viennent du UK et des Pays-Bas: aucun équivalent français confirmé n'existe à ce jour, et c'est déjà un trou dans la raquette. On ne mesure pas ce qu'on ne compte pas.
Le coût caché d'une tente jetée#
Une tente, ce n'est pas un déchet anodin. The Conversation chiffre l'empreinte carbone d'une tente de 3,5 kg à 25 kg de CO2, soit l'équivalent d'environ 160 km en voiture. Vous campez deux nuits, vous laissez la tente sur place, et vous avez consommé l'équivalent carbone d'un aller-retour entre deux villes voisines pour un objet utilisé une fois.
À l'échelle d'un festival, la facture grimpe. Toujours selon The Conversation, les tentes représentaient 17 % des déchets des festivals britanniques en 2019. Et le devenir de ces déchets n'a rien de glorieux: l'étude Powerful Thinking de 2015 estimait que 68 % des déchets de festivals UK finissaient en décharge ou en incinération, soit 23 500 tonnes par an. Le tri existe, mais une majorité du volume sort par la mauvaise porte.
Côté français, on a un ordre de grandeur différent mais utile: un festival de 5 000 personnes génère environ 2,5 tonnes de déchets selon Zéro Déchet Lyon. Multipliez par les 2 082 festivals recensés par l'enquête du Centre national de la musique en 2024 (877 répondants), et vous avez une idée du gisement. Plus de 70 % de ces festivals déclarent intégrer le développement durable d'après le baromètre CNM 2024. Déclarer, c'est une chose. Récupérer une tente détrempée à 6 heures du matin, c'en est une autre.
La REP qui s'occupe des tentes existe, et ce n'est pas Refashion#
Point technique qui surprend souvent: une tente ne relève pas de la filière textile. Elle relève de la REP ASL, pour Articles de Sport et Loisirs, opérationnelle depuis le 31 janvier 2022, pilotée par l'éco-organisme Ecologic. Pas Refashion, qui gère les vêtements. Si vous suivez la crise Refashion et la réforme de la REP textile en 2026, vous voyez bien que ce sont deux mondes séparés, avec leurs propres règles et leurs propres trous.
Le marché ASL en France pèse environ 11 milliards d'euros par an, pour à peu près 150 000 tonnes, selon notre-environnement.gouv.fr. En 2023, les produits ASL mis sur le marché représentaient 126 473 tonnes d'après l'ADEME. Et la collecte ? Ecologic a fait le bilan 2024: 14 543 tonnes collectées, soit une hausse de 95 %, via 3 512 points de collecte, pour 39 millions d'euros. La progression est nette.
Sauf que le calcul refroidit vite. Rapportées au marché mis sur le marché (autour de 115 000 tonnes en 2024), ces 14 543 tonnes représentent environ 12,6 % du flux. Autrement dit, près de neuf objets de sport et loisirs sur dix échappent encore à la filière. Pour les tentes spécifiquement, je n'ai pas de taux de collecte isolé, donc je ne vais pas inventer un chiffre. Mais quand le système global capte un huitième du gisement, on devine que la tente de festival n'est pas la mieux lotie.
Les objectifs REP ASL pour 2027 fixent le cap: 35 % de collecte, 5 % de réemploi, 50 % de recyclage. On part de loin. C'est un peu comme un objectif de complétion à 50 % quand on stagne à 12 % de progression: atteignable, mais il faudra revoir tout l'équilibrage.
Sur le terrain, ce sont les associations qui ramassent#
En attendant que la filière monte en charge, le travail de récupération concret se fait souvent à la main, par des assos. En Belgique, After Festival Recup collecte le matériel abandonné à Rock Werchter, Tomorrowland et Dour, puis redistribue aux personnes sans-abri de Bruxelles. À Dour, 12 m³ avaient été collectés en 2018. Les opérations sur Tomorrowland 2026 sont annoncées les 20 et 27 juillet.
Et le volume récupérable est réel. La RTBF rapporte que 25 tonnes de matériel ont été récupérées à Tomorrowland après deux week-ends. 25 tonnes de tentes, matelas et sacs de couchage qui auraient pu finir broyés. Ça remet en perspective le discours sur le festival "zéro déchet".
Il y a aussi des tentatives industrielles. KarTent, aux Pays-Bas, fabrique des tentes en carton et en a déployé plus de 15 000 sur des festivals européens, dont le Hellfest. L'idée a ses défenseurs, mais elle est critiquée: une tente carton reste un usage unique, et certains y voient de l'usage jetable repeint en vert. Je n'ai pas d'avis tranché ici, et je l'assume: remplacer une tente en polyester abandonnée par une tente carton broyée à la fin du week-end, est-ce vraiment un gain, ou juste un déplacement du problème vers un autre flux de déchets ? Je n'ai pas les données de cycle de vie comparées pour trancher proprement.
Le réemploi, la vraie piste#
Avant de recycler, il faudrait surtout réemployer. Le modèle existe ailleurs dans l'univers du sport: Decathlon a écoulé 1,35 million de produits en seconde main en 2024, réalisé 3 millions de réparations, dans 39 pays, d'après Decathlon United Media. La mécanique de prolongation de durée de vie fonctionne quand l'enseigne la met au cœur de son offre.
Le sujet des tentes rejoint une logique plus large de circularité qu'on voit monter sur d'autres flux, du réemploi des matériaux de démolition à la filière des véhicules hors d'usage. Partout, le même constat: la collecte est le maillon faible, et c'est elle qui décide si l'objet a une seconde vie ou s'il finit en décharge.
Un mot sur Glastonbury, parce qu'on le cite souvent comme l'exemple vertueux. Emily Eavis avance que 99 % des tentes y seraient ramenées. C'est un chiffre déclaratif, porté par une campagne lancée en 2019, sans vérification tierce connue. Je le mentionne avec prudence: c'est peut-être vrai, mais une déclaration d'organisateur n'est pas une mesure indépendante.
Ce que ça dit du système#
Le matériel de camping des festivals est un cas d'école de défaillance de collecte. La REP existe, l'éco-organisme existe, les points de collecte se multiplient (3 512 en 2024), et pourtant le gros du flux festivalier passe entre les mailles. Le problème n'est pas l'absence de filière, c'est le dernier mètre: personne n'est là, sur le camping, à l'aube, pour démonter et trier.
On encadre aujourd'hui les invendus textiles via la directive ESPR et on densifie les bornes textiles Refashion. Reste à faire le même travail pour les tentes: un dispositif de collecte calé sur le calendrier des festivals, pas sur celui des déchetteries. Tant que la récupération dépendra du bénévolat de quelques assos, le taux restera là où il est.
La prochaine fois que vous plantez une tente à 8 euros pour un week-end, posez-vous la question du lundi matin. Parce qu'à l'échelle d'un été, c'est ce détail qui décide si votre festival préféré laisse derrière lui un champ de tentes ou un terrain propre.
Sources#
- https://theconversation.com/the-environmental-cost-of-abandoning-your-tent-at-a-music-festival-120198
- https://filieres-rep.ademe.fr/filieres-REP/filiere-ASL
- https://www.sporteco.com/ecologic-fait-le-bilan-2024/
- https://www.rtbf.be/article/tentes-matelas-sacs-de-couchage-que-font-les-campings-de-festivals-avec-le-materiel-abandonne-9680835
- https://www.notre-environnement.gouv.fr/actualites/breves/article/ne-jetez-plus-votre-materiel-de-sport-il-est-desormais-collecte-pour-reemploi





