Vous avez un tiroir. Dedans, deux ou trois paires de lunettes qui ne servent plus. On en a tous un. Et à ce jour, le recyclage des lunettes en France ne repose sur rien d'organisé : pas de filière, pas d'éco-organisme, pas d'obligation. Juste des associations et quelques enseignes qui font le boulot à la place de l'État.
Ça marche mieux qu'on ne le croit. Et beaucoup moins bien qu'on ne le dit. Les deux à la fois.
Sur le papier, la collecte tourne à plein#
Les chiffres, d'abord, parce qu'ils sont bons. Medico Lions Clubs de France, créé en 1978, a collecté près de 7 millions de paires en 2025. Contre plus de 5,5 millions en 2022. La courbe monte. L'association redistribue, forme des opticiens, intervient dans 56 pays sur 5 continents.
Côté enseignes, Krys tient la cadence : environ 500 000 montures par an en rythme habituel, avec un record à 700 000 paires en 2019. Ajoutez RecyclOptics, montée fin 2021 par Carole Riehl, qui envoie les lunettes collectées à l'ESAT de Dourdan pour démontage et tri, verres d'un côté, montures de l'autre, petites pièces à part.
La réalité du terrain : quand on additionne les acteurs, plusieurs millions de paires par an sortent des tiroirs. Un opticien d'une petite ville me disait récemment qu'il remplissait son carton de collecte sans même faire de communication dessus. Les gens ramènent. Le geste existe.
Alors où est le problème ?
Le problème : collecter n'est pas une filière#
Une paire de lunettes n'entre dans aucune case réglementaire. Ce n'est pas un déchet électrique, donc pas un DEEE : contrairement à une lampe basse consommation, qui file dans une filière encadrée avec son éco-organisme, une monture sans composant électronique n'a aucun circuit obligatoire. Ce n'est pas du textile non plus : Refashion, l'éco-organisme des vêtements, couvre le linge, les chaussures, pas les lunettes.
Et il n'y a pas de REP dédiée à l'optique. Selon l'ADEME, tout ce qui existe, c'est une étude de préfiguration d'une future filière « Aides techniques », une catégorie large qui engloberait bien plus que les lunettes. Rien d'opérationnel. Sur ce périmètre élargi, l'ADEME parle de 25 000 tonnes en attente de traitement, mais attention, ça mélange fauteuils roulants et autres équipements, pas seulement des montures.
Résultat concret : 15 millions de paires de lunettes et de lentilles sont mises sur le marché chaque année en France, et personne n'a l'obligation de gérer leur fin de vie. La collecte solidaire bouche le trou. Elle ne le comble pas.
Et il y a ce chiffre qui me reste en travers. Chez Medico, seulement 10 % des lunettes reçues sont redistribuées gratuitement. 10 %. Le reste part vers d'autres circuits, revente pour financer l'action humanitaire, recyclage matière. Ce n'est pas un scandale en soi, l'association est transparente et le modèle finance le reste. Mais ça dit une chose simple : même l'acteur le plus gros ne peut pas absorber le flux tel quel. Une paire sur dix retrouve un nez. Les neuf autres, c'est de la logistique de tri.
On collecte parce qu'il n'y a pas de filière. Pas l'inverse.
Les lentilles, elles, personne n'en parle#
Et puis il y a le sujet que tout le monde oublie : les lentilles de contact. Là, on ne parle plus de solidarité, on parle de pollution directe.
Une étude de l'Arizona State University, publiée en 2018 et menée par l'équipe de Rolf Halden, a mesuré un truc que je n'avais jamais eu en tête : entre 15 et 20 % des porteurs jettent leurs lentilles usagées dans l'évier ou les toilettes. Sur ce point, j'avoue que le chiffre m'a fait tiquer, parce que c'est le réflexe le plus logique du monde, et le pire. À l'échelle des États-Unis, les chercheurs estiment entre 1,8 et 3,36 milliards de lentilles rejetées ainsi chaque année, soit 20 à 23 tonnes de plastique dans les eaux usées. Chiffre américain, pas français, mais le mécanisme est le même partout.
Le souci, c'est que ce plastique se fragmente. Une étude de la Pusan National University, parue en 2023, a mesuré qu'un gramme de lentille pouvait libérer entre 5 653 et 17 773 particules détectables après un an d'exposition en milieu aquatique. Des microplastiques, purs et durs, qui rejoignent le même problème que celui déjà pointé par la directive européenne sur les microplastiques dans l'eau potable.
Le bon geste tient en une ligne. Une lentille ne va jamais dans le bac de tri, jaune ou verre : elle n'y est pas recyclable. Direction ordures ménagères, ou dispositif de collecte dédié. TerraCycle propose en France une Boîte Zéro Déchet qui accepte les lentilles toutes marques, les blisters, les films et les bouteilles de solution vides. L'entreprise affiche l'objectif d'équiper tous les opticiens, sans communiquer de chiffre de déploiement, donc je reste prudent sur l'ampleur réelle. Au Royaume-Uni, son partenariat avec Acuvue revendique 8,5 millions de lentilles recyclées. Un ordre de grandeur, pas une preuve que le modèle est généralisé chez nous.
Mon verdict#
Soyons clairs sur ce qui se passe. La collecte solidaire des lunettes est une vraie réussite associative, portée par des bénévoles et quelques enseignes. Mais elle sert d'excuse. Tant qu'elle absorbe les millions de paires, personne au sommet ne se presse pour créer une vraie REP optique.
Ce que je ferais, à titre perso comme à titre collectif : rapporter ses vieilles lunettes chez un opticien qui collecte, oui, systématiquement. Ne jamais balancer une lentille dans l'évier. Et arrêter de croire que « c'est recyclé » règle le problème. Une étude OpinionWay pour Atol estimait dès 2015 à 100 millions le nombre de paires qui dorment dans les tiroirs des Français. Cent millions. La vraie question n'est pas de mieux les recycler une fois mortes. C'est d'en acheter moins et de les garder plus longtemps, comme pour tout le reste où la réduction à la source prime sur le recyclage.
Une filière finira par exister. En attendant, le tiroir reste le premier centre de tri de France. Et c'est le vôtre.
Sources#
- Lions Club district Centre, collecte Medico
- Lions Clubs de France, collecte lunettes
- FrequenceOptic, record Krys Group
- Krys, Fondation Krys Group
- RecyclOptics, collecte de lunettes usagées
- ADEME, que faire de mes lunettes
- Refashion, qui sommes-nous
- Ecosystem, comprendre les DEEE
- Arizona State University, coût environnemental des lentilles
- Molecules (MDPI), microplastiques et lentilles, Pusan National University
- Sante-sur-le-Net, lentilles, lavabo et toilettes
- TerraCycle, Boîte Zéro Déchet lentilles de contact
- Ordre de Malte France, seconde vie aux lunettes





