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Petshka : du polyester voué au feu transformé en polyol

Petshka : du polyester voué au feu transformé en polyol

Par Lucas M.

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Lucas M.

Un tee-shirt polyester-élastane qui finit à l'incinérateur, c'est un peu comme un asset 3D mal exporté : la matière première est là, propre, exploitable, mais le pipeline de tri la jette parce qu'il ne sait pas quoi en faire. Le recyclage mécanique fibre-à-fibre cale sur les mélanges. Le tri optique aussi. Résultat : ces textiles partent en fumée. Petshka, une deeptech installée à Lansargues, dans l'Hérault, attaque ce point de friction par un autre bout. Plutôt que défaire la fibre, elle casse la molécule.

C'est la dépolymérisation chimique du polyester (PET), et ça mérite qu'on regarde sous le capot.

Le procédé : casser le polymère, pas l'effilocher#

Le polyester est un polymère, une longue chaîne de motifs répétés. Le recyclage mécanique attrape cette chaîne, la broie, la refile : à chaque cycle, les fibres raccourcissent, la qualité chute. Sur un flux mono-matière propre, ça tient. Sur un mélange polyester-coton ou polyester-élastane, c'est l'impasse.

Petshka prend la chaîne et la dépolymérise. Elle remonte le procédé en sens inverse, décompose le PET pour obtenir un polyol polyester recyclé, une matière première qui sert à fabriquer de la mousse polyuréthane. Selon Petshka et l'ICGM, le procédé tourne à basse température et basse pression, et rejette uniquement de l'eau. De la chimie verte, pas un four à craquage.

Le brevet a été déposé en mai 2024. L'entreprise, une SAS créée le 15 mai 2024 par Philippe Beille (ancien dirigeant de Duo Display), a été certifiée deeptech par Bpifrance la même année. Petite, pour l'instant : neuf personnes fin 2025, dont sept chercheurs. Un ratio qui sent l'early-stage qui n'a pas encore industrialisé, et qui assume.

Là où ça devient intéressant, c'est le débouché. Le polyol recyclé de Petshka peut remplacer jusqu'à 50 % du polyol pétrosourcé dans la production de mousse polyuréthane, selon Techtera. Avec son partenaire industriel TPF, fabricant de mousse, un taux de remplacement de 25 % du polyol vierge a déjà été atteint en conditions réelles, d'après la plateforme européenne sur l'économie circulaire. On n'est pas sur une promesse de slide : il y a de la matière qui sort.

D'où vient la science : un partenariat, pas une spin-off#

Un point qu'il faut poser clairement, parce que la presse l'a parfois raccourci. Petshka n'est pas une spin-off CNRS au sens juridique. C'est une deeptech née d'un partenariat avec l'ICGM, l'Institut Charles Gerhardt Montpellier, une unité mixte de recherche CNRS et Université de Montpellier. La nuance compte : pas de capital CNRS, pas de transfert de technologie formalisé visible, mais une collaboration scientifique active.

Trois chercheurs de l'ICGM sont impliqués : Sylvain Caillol, Vincent Ladmiral et Vincent Lapinte. Le partenariat a décroché un soutien ANR sous forme de LabCom en décembre 2025, et une thèse CIFRE sur la chimie circulaire des polymères, dépolymérisation et valorisation de polyesters et polyuréthanes, est annoncée au recrutement pour juin 2026. La R&D continue de pousser, autrement dit.

Côté reconnaissance, Petshka a reçu le Grand Prix Inn'Ovations 2025 de l'agence régionale AD'OCC en Occitanie.

J'avoue qu'un détail me chiffonne encore. La fiche annonce un ratio théorique de 200 tonnes de déchets polyester en entrée pour 500 tonnes de polyol en sortie. Plus de sortie que d'entrée, c'est contre-intuitif. L'explication tient au fait que la dépolymérisation incorpore d'autres réactifs chimiques dans le polyol final, donc la masse augmente par ajout de matière, pas par magie. Je le note sans certitude absolue sur le calcul exact, parce que ce genre de ratio mériterait une vérification ligne à ligne du bilan matière, et je ne l'ai pas sous les yeux.

Les chiffres de montée en charge#

Regardons le scope réel. En 2024, Petshka annonce 70 tonnes de déchets polyester collectés et transformés, avec un objectif de 500 tonnes de déchets traités sur 2025, d'après la plateforme européenne sur l'économie circulaire. Sur le site de production pilote de Sorgues, dans le Vaucluse, opérationnel au printemps 2026, environ 10 tonnes de polyol avaient été produites à fin 2025 selon un article d'avril 2026.

Attention à ne pas mélanger ces deux chiffres. Les 70 tonnes mesurent des déchets entrants ; les 10 tonnes mesurent du polyol fini sortant. Ce ne sont pas les mêmes maillons de la boucle. Un écart cohérent quand on sait que le polyester n'est qu'une fraction d'un textile et qu'on est en phase pilote, pas en production de masse.

Les marchés visés : textiles grand format, vêtements, ameublement, emballages, sur l'Europe et l'Amérique du Nord. Une expansion nord-américaine est planifiée pour 2026. Le marché global du polyol est évalué à 12 milliards d'euros selon une source à recroiser, ce qui donne l'ordre de grandeur de la cible commerciale.

Où ça se range dans la filière REP textile#

Pour comprendre l'intérêt, il faut situer Petshka dans le système. La filière REP textile française tourne autour de Refashion, l'éco-organisme agréé. En 2024, 886 000 tonnes de TLC ont été mises sur le marché, 289 393 tonnes collectées, soit un taux de collecte d'environ 33 % visant 60 % en 2028. Sur les textiles collectés, 57 % partent en réemploi. Le reste cherche un débouché.

Le hic : le recyclage mécanique fibre-à-fibre, on l'a vu, ne sait pas traiter les mélanges. J'en parlais déjà dans recyclage textile : le 1 % fibre-à-fibre est trompeur, le chiffre du recyclage réel est gonflé par des définitions élastiques. C'est exactement le trou que Petshka cible : les textiles non collectables par la REP ou non valorisables mécaniquement, ceux qui partent à l'incinération ou à l'enfouissement. Selon Petshka, plus de 100 000 tonnes de polyester par an sont vouées à ce sort en Europe et en Amérique du Nord.

Petshka n'est pas seule sur le recyclage chimique du textile, et c'est là qu'il faut éviter la confusion. Carbios, à Clermont-Ferrand, travaille sur le biorecyclage enzymatique du PET : une enzyme hydrolyse le PET en ses monomères pour refaire du PET, en bouteilles ou en fibres. Petshka fait de la dépolymérisation chimique pour fabriquer du polyol, donc de la mousse polyuréthane, pas du re-PET. Deux procédés, deux débouchés, deux marchés. Ils ne se concurrencent pas frontalement. Pour creuser la mécanique enzymatique, voir recyclage enzymatique PET : la révolution Carbios, et pour le panorama des deux familles, recyclage chimique vs mécanique : quel avenir ?.

Ce que ça vaut, vraiment#

La filière chimique textile est jeune, et elle se construit dans un contexte tendu. Refashion a été sanctionnée de 170 000 euros par la DGPR en avril 2026 pour manquements à ses obligations de collecte 2024-2025. Les objectifs REP de recyclage des matières synthétiques plastiques, 50 % en 2025 et 90 % en 2027, sont loin d'être tenus. Autrement dit, le système a besoin de débouchés industriels réels, pas de pilotes éternels.

Petshka coche les bonnes cases techniques : un procédé breveté, un débouché identifié et déjà testé chez un industriel, un ancrage scientifique solide avec l'ICGM. Mais le passage à l'échelle reste devant. Dix tonnes de polyol produites, c'est un proof of concept qui fonctionne, pas une usine qui inonde le marché du polyuréthane. La vraie question, comme toujours en deeptech, c'est le scale-up : tenir le ratio, le coût et la qualité quand on multiplie les volumes par cent.

Je trouve l'angle malin. Plutôt que de viser le re-PET, marché déjà disputé, Petshka se branche sur la mousse polyuréthane, où le polyol pétrosourcé domine et où un substitut recyclé a une vraie place à prendre. C'est du game design de filière : choisir le maillon le moins encombré plutôt que d'aller au front sur celui que tout le monde attaque. Reste à voir si le moteur tient la charge.

Sources#

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