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Soren : +82 % de panneaux collectés avant la vague 2030

Soren : +82 % de panneaux collectés avant la vague 2030

Par Lucas M.

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Lucas M.

9 477 tonnes de panneaux photovoltaïques usagés collectés en France en 2024. Plus 82 % en un an. Si vous avez suivi le dossier depuis l'époque où la filière s'appelait encore PV Cycle France, c'est un palier. Avant 2022, on parlait en milliers de tonnes cumulés sur cinq ans, pas en bond annuel. Le problème, c'est que ce bond n'est même pas le vrai sujet. Le vrai sujet, c'est ce qui arrive après 2030, quand les panneaux installés dans les années 2010 vont tous tomber en fin de vie à peu près en même temps.

Je bosse depuis un moment sur les flux DEEE. Le recyclage des panneaux photovoltaïques, c'est un cas d'école d'industrie qui doit construire sa capacité avant que le tsunami arrive, pas après. Soren vient d'annoncer la sélection de six opérateurs industriels pour tenir la charge. Je décortique ce que ça vaut vraiment, d'où on vient, et ce qui manque encore.

De PV Cycle à Soren : 10 ans pour poser la plomberie#

L'éco-organisme a été créé en 2014 par les acteurs de l'industrie photovoltaïque française, avec un agrément effectif au 1er janvier 2015. Il s'appelait PV Cycle France jusqu'en juillet 2021, date à laquelle il a été rebaptisé Soren. Ce n'est pas qu'un lifting marketing : la filière change d'échelle à ce moment-là.

Entre 2015 et mai 2022, Soren avait collecté plus de 20 000 tonnes cumulées sur l'ensemble de la période. En 2023, la filière est montée à 5 207 tonnes. Et en 2024, elle passe à 9 477 tonnes d'un coup. Vu de loin, on a l'impression d'un doublement par an. Vu de près, c'est un changement de régime : on entre dans la zone où les panneaux installés autour de 2010-2014 arrivent en fin de vie théorique (environ 30 ans annoncés, dans les faits souvent moins quand il y a casse, grêle ou micro-fissures).

La décomposition 2024 est intéressante : 8 950 tonnes collectées en métropole et 527 tonnes à La Réunion. La part réunionnaise est disproportionnée par rapport au poids économique de l'île. C'est le signe que les premières installations outre-mer, souvent plus exposées (UV, salinité, cyclones), commencent à partir à la casse plus vite que celles de métropole.

Autre indicateur qui dit l'avant-et-après : la filière est passée de 279 à 319 points de collecte en un an. Ça reste un maillage à la main, pas une infrastructure industrielle. Pour comparaison, la filière DEEE globale est structurée de manière très différente, et je vous renvoie au record 876 000 tonnes collectées par Ecosystem en 2026 pour voir à quoi ressemble une filière DEEE mature.

Le bilan 2024 : ce que disent les chiffres au-delà du bond#

Un taux de collecte à 67 %, ce qui place la France au 3e rang européen derrière l'Autriche et la Finlande, selon les chiffres Soren repris par pv-magazine et Hellowatt. Deux pays où l'éco-fiscalité sur les DEEE est plus ancienne. On n'est pas en tête, mais on n'est plus à la traîne non plus.

Derrière ça, il y a l'architecture économique : 549 contributeurs (EPC et distributeurs) ont versé 8 millions d'euros de contributions en 2024, pour un CA total Soren de 10,7 millions d'euros. L'éco-participation moyenne était de 0,53 euro par panneau. C'est bas. Très bas, quand on regarde la projection du coût réel du démantèlement à venir. Soren sécurise 30 millions d'euros de provisions, et annonce que le budget nécessaire pour démonter et recycler le parc national sur la durée tourne autour de 600 millions d'euros.

Je vous le dis sans ambages : 30 millions sécurisés face à un besoin annoncé de 600, c'est l'ordre de grandeur d'une pré-provision, pas d'une couverture. Le modèle repose sur le fait que les contributions futures financeront le démantèlement futur. Ça tient tant que le marché continue d'installer du neuf. Si le rythme ralentit, l'équation se tend très vite.

Sur la destination des panneaux collectés : 86 % partent en recyclage complet, 5 % en reconditionnement pour réemploi, 8 % en déchets finaux selon Révolution Énergétique. Le réemploi reste donc marginal, autour de 1 % du flux selon pv-magazine. Soren a lancé un fonds Soren Boost de 3 millions d'euros sur 2023-2027 pour structurer cette filière, mais on part de très bas. Et le problème identifié dès novembre 2023, c'est la fraude : des lots annoncés comme "réemploi" qui partent en fait à l'export illégal comme déchets. Tant que la traçabilité n'est pas numérique bout en bout, le réemploi reste un angle mort.

Mars 2026 : les six opérateurs retenus, ce qui change#

Le 18 mars 2026, Soren a annoncé la sélection de six opérateurs industriels capables de recycler, ensemble, plus de 45 000 tonnes de panneaux par an. C'est l'annonce qui change la donne côté capacité, parce que les 9 477 tonnes de 2024 trouvaient déjà leurs exutoires mais pas en mode optimisé.

La liste :

OpérateurTechnologieSite
Envie 2E AquitaineSilicium cristallin (C-Si)Saint-Loubès, Nouvelle-Aquitaine
Envie 2E OccitanieC-Si et a-Si (amorphe)Portet-sur-Garonne, Occitanie
Galloo FranceC-SiHalluin, Hauts-de-France
Rosi AlpesC-Si (pyrolyse + chimie humide)La Mure, Auvergne-Rhône-Alpes
RVEC-SiLa Réunion
First SolarTellurure de cadmium (CdTe)Francfort-sur-l'Oder, Allemagne

Trois choses à retenir.

D'abord, le maillage géographique est enfin cohérent. Un opérateur par grande zone d'installation, plus La Réunion. Et First Solar en Allemagne pour la techno CdTe, qui n'est pas recyclée en France faute de volumes suffisants. Les panneaux CdTe forment un flux minoritaire mais non négligeable (quelques grosses centrales au sol).

Ensuite, la capacité cumulée de 45 000 tonnes par an dépasse déjà la projection Soren pour 2030 dans la fourchette basse (30 000 à 50 000 tonnes par an selon les sources). On est donc dimensionné pour le pic prévu dans six ans, au moins dans la fourchette basse. Ce qui reste à financer, c'est le ticket logistique du démantèlement en amont, pas la capacité aval.

Enfin, Envie 2E Occitanie a annoncé la construction d'une usine de 16 000 tonnes par an pour environ 9 millions d'euros d'investissement, selon le Journal des Entreprises. La localisation oscillait entre l'Ariège et Portet-sur-Garonne à la date de l'annonce. C'est le type de projet qui, une fois opérationnel, double à lui seul la capacité actuelle de la filière.

Rosi Solar : le cas d'école du "recyclage de valeur"#

Parmi les six, Rosi Alpes mérite un zoom. L'usine de La Mure (Saint-Honoré, Isère) a ouvert en janvier 2023 avec une capacité initiale de 3 000 tonnes par an, et un objectif de 40 000 tonnes par an en France à l'horizon 2030. Leur procédé combine une pyrolyse (traitement thermique entre 400 et 600 °C) et une étape de chimie humide pour séparer le silicium, l'argent et le cuivre.

Le chiffre qui fait parler : 99,999 % de pureté atteinte sur le silicium récupéré. C'est du 5N. La qualité solaire exige 6N (99,9999 %), donc il reste un ordre de grandeur d'écart. Mais entre les deux, il y a un marché industriel pour le silicium de qualité électronique et chimique. Le modèle Rosi mise là-dessus.

Pourquoi c'est stratégique ? Parce que dans un panneau silicium cristallin avec cadre aluminium, la composition massique est environ 67 % de verre, 12 % d'aluminium, 9 % de composites et plastiques, 4 % de silicium, 1 % de cuivre étamé, 1 % de cuivre, 6 % divers (source Soren). L'argent, lui, représente seulement 0,08 % de la masse du panneau. Mais selon Techniques Ingénieur, il peut représenter jusqu'à 40 % de la valeur récupérable. Soren donne un chiffre plus conservateur à 20 % selon le cours de l'argent. La fourchette réelle oscille entre 20 et 40 % selon le prix spot. Dans les deux cas, c'est le métal précieux qui tire la valeur.

Rappel de contexte : le secteur photovoltaïque consomme à lui seul près de 14 % de l'argent mondial, selon Techniques Ingénieur. La teneur a fortement baissé sur la période récente (60 mg par watt-crête en 2010, 13 à 14 mg par watt-crête selon les données 2024-2025 de Techniques Ingénieur), mais le volume produit a explosé. Récupérer cet argent a du sens industriel, pas seulement écologique. C'est cohérent avec l'approche globale de la récupération des métaux précieux dans l'électronique qui se développe sur d'autres flux.

Point d'honnêteté intellectuelle : je reste dubitatif sur la viabilité économique de long terme du recyclage panneaux hors subvention, tant que le cours de l'argent ne grimpe pas durablement. L'usine Veolia Rousset, pionnière en 2017-2018 avec 4 000 tonnes par an de capacité C-Si, a fini par arrêter son activité modules, non viable économiquement. C'est un précédent qu'il faut garder en tête quand on regarde les nouvelles capacités qui se construisent. Si le modèle tient cette fois, c'est grâce à la massification des flux entrants et à la séparation propre des métaux précieux. Pas grâce à une techno miracle.

Le taux de valorisation : 94 % qui cache deux réalités#

Soren annonce un taux moyen de valorisation de 94 % pour un panneau silicium cristallin avec cadre aluminium. Chiffre officiel repris partout. Attention cependant : les 94 % incluent la valorisation énergétique (incinération avec récupération de chaleur) pour une partie des plastiques et composites. Ce n'est pas 94 % de matière recyclée en boucle.

Deux procédés cohabitent, avec des logiques opposées :

  • Broyage : la matière passe dans un broyeur, on sépare ensuite par densité et magnétisme. Haute masse valorisée, faible valeur. C'est ce qui tire les taux vers le haut.
  • Délamination par lame chaude : on sépare le verre du sandwich cellule, on récupère les fractions avec une pureté plus élevée. Haute valeur, mais procédé plus lent et plus cher.

Aujourd'hui, la majorité du tonnage passe par le broyage. Ce que Rosi et les autres opérateurs avancés essaient de faire, c'est de basculer progressivement vers la délamination pour récupérer l'argent et le silicium dans des qualités commercialisables. Le Techniques Ingénieur appelle ça le passage "du recyclage de masse au recyclage de valeur", et le marché mondial des matériaux recyclables issus des panneaux pourrait atteindre 2,7 milliards de dollars d'ici 2030 selon leurs projections, avec une estimation IRENA à 15 milliards de dollars à l'horizon 2050 (matières pour refabriquer 2 milliards de panneaux, soit 630 GW).

Ces chiffres de marché sont à prendre avec un qualificateur "selon IRENA" ou "selon Techniques Ingénieur" : ce sont des projections macro, pas des carnets de commandes. Mais l'ordre de grandeur cadre bien avec ce qu'on voit se construire côté industriel. Ce mouvement est à rapprocher de la logique du premier site français dédié aux matériaux critiques : le recyclage qui bascule de "gestion de déchet" à "approvisionnement matière".

Le cadre réglementaire : directive 2024/884 en fond#

La directive UE 2024/884 encadre le volet panneaux photovoltaïques du régime DEEE, avec une transposition obligatoire au plus tard le 9 octobre 2025. Ce texte confirme notamment que les panneaux mis sur le marché européen à partir du 13 août 2012 engagent le producteur sur le coût complet du recyclage.

Concrètement, pour l'installation domestique typique d'un particulier qui s'équipe en 2026, l'éco-participation est payée au moment de l'achat (barème 2025 Soren : 0,69 € pour un panneau standard de 25 kg, 0,55 € si deux critères environnementaux sont remplis, 0,06 € si au moins trois critères sont remplis). Cette contribution alimente Soren, qui finance le démantèlement et le recyclage en bout de vie, autour d'une trentaine d'années plus tard selon la durée de vie théorique des panneaux. Le pari industriel, c'est que les contributions actuelles restent suffisantes pour absorber les flux futurs.

Pour situer l'échelle du parc à gérer : fin T3 2024, la France comptait 23,7 GW de capacité installée. L'objectif SFEC vise 54 à 60 GW en 2030, puis 75 à 100 GW en 2035. À titre indicatif, la production solaire française en 2024 était de 24,5 TWh. Et côté amont, 97 % des panneaux sont importés. Ça limite le levier sur l'éco-conception locale et renforce la dépendance au recyclage aval comme seul point de souveraineté.

Ce cadre s'inscrit dans la logique plus large de la directive droit à la réparation 2024/1799 qui durcit les obligations des fabricants : l'Europe tire progressivement le levier "producteur" sur l'ensemble du cycle de vie des équipements, et les panneaux n'y échappent pas.

Les projections 2030-2050 : l'ordre de grandeur du choc#

C'est là que tout se joue. Selon Soren et les différentes projections sectorielles :

  • 2030 : entre 30 000 et 50 000 tonnes par an selon les sources (Soren cite 30 000, actu-environnement 40 000, Les Horizons 50 000)
  • 2040 : 150 000 tonnes par an
  • 2050 : 500 000 tonnes par an

Entre 2024 (9 477 tonnes collectées) et 2030 (30 000 à 50 000 tonnes projetées), la capacité de collecte doit monter d'un cran d'échelle en six ans. Entre 2030 et 2050, les projections Soren passent de quelques dizaines de milliers à 500 000 tonnes par an. Ce n'est pas linéaire, c'est exponentiel, parce que les gros volumes installés à partir de 2015-2020 en France vont arriver en fin de vie théorique autour de 2045-2055.

La capacité actuelle des six opérateurs (plus de 45 000 tonnes par an) couvre donc le pic 2030 dans la fourchette basse, mais ne couvre pas 2040 et encore moins 2050. Il faudra ouvrir d'autres unités. Ou, plus probablement, faire monter en puissance les unités existantes par vagues successives : Rosi vise 40 000 tonnes par an seul en 2030, Envie 2E Occitanie 16 000 tonnes par an, etc. Si tous les sites annoncés montent à leur cible, on tient 2030. Au-delà, ça reste à construire.

Ce que je surveille pour les 18 prochains mois#

Trois signaux à monitorer.

La publication du bilan Soren 2025. Il n'est pas encore disponible au moment où j'écris (les données 2024 ont été publiées en juin 2025, il faut donc attendre mi-2026 pour avoir 2025). La question, c'est de savoir si le bond +82 % s'est confirmé ou s'il a été un à-coup lié à de gros démontages de centrales de première génération.

L'usine Envie 2E Occitanie. Décision finale de localisation, planning de construction, démarrage. C'est le projet structurant pour la région.

La traçabilité numérique du flux réemploi. Tant que Soren ne publie pas de registre numérique des panneaux reconditionnés avec preuve de destination finale, le "réemploi" reste un angle mort exploitable par la fraude. Le baromètre OpinionWay pour Soren 2025 indique que 77 % des Français soulignent un manque d'information sur le recyclage des panneaux. Ça confirme que le récit filière reste à construire, pas que ses fondations techniques.

Le vrai enjeu, ce n'est pas le chiffre de 2024. C'est la capacité de la filière à tenir la charge quand le pic arrivera. Là-dessus, Soren a posé la plomberie industrielle entre 2021 et 2026. Reste à voir si elle tient la pression.

Sources#

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